Sénégal: La Covid-19 infecte la presse

9 Août 2020

La pandémie du coronavirus a fini de se faire une place de choix dans les journaux. Si la presse en a fait ses choux gras, elle figure pourtant, parmi les premières victimes de cette crise sanitaire. Des ventes en chute libre, la baisse des recettes publicitaires, une phobie du papier, les temps sont durs. Malgré les pistes de solutions élaborées çà et là, l'heure est grave pour les entreprises de presse.

«L'impact du Coronavirus sur le secteur de la presse est catastrophique. Tous les secteurs sont touchés. Il y a une chute des recettes publicitaires. Chez certains, elle avoisine même les 100%. Aujourd'hui, même les annonceurs sont touchés».

Mamadou Ibra Kane, Président du Collectif des éditeurs et patron de presse du Sénégal (Cdeps) n'y va pas par quatre chemins pour décrire la situation chaotique que traverse la presse sénégalaise depuis le début de la pandémie. Selon lui, l'état d'urgence et le semi-confinement qui l'a accompagné ne sont pas les seules raisons. M. Kane estime qu'en plus de la limitation des mouvements, le papier faisait peur.

«Les gens étaient presque dans la psychose. Tout ce qui est physique était considéré comme une source de contamination. Ce qui a considérablement impacté les ventes et les tirages, par ricochet», analyse-t-il.

Aujourd'hui, malgré la levée de l'état d'urgence et de presque toutes les dispositions restrictives prises par l'Etat pour contenir la propagation de la maladie, beaucoup de journaux continuent à faire du télétravail.

Selon certains, même si cette méthode permet d'éviter les regroupements dans les salles de rédaction, elle constitue des charges supplémentaires.

«Par exemple, le journaliste qui doit aller en reportage, il faut aller le chercher chez lui et le ramener après.

Ce qui constitue des coûts non négligeables», analyse Amadou Bâ, directeur de publication du quotidien l'As. Mais selon le Président du Cdeps, Mamadou Ibra Kane, le coronavirus est venu achever un secteur déjà dans une situation assez difficile.

«Les entreprises de presse étaient déjà dans le rouge avant le coronavirus. Donc elles risquent de fermer si un appui n'est pas apporté au niveau institutionnel», alerte le Président du Cdeps.

Conscient des potentiels impacts de la pandémie sur les emplois, le président de la République avait pris, en avril dernier, une ordonnance, pour interdire les licenciements et garantir des revenus aux travailleurs mis en chômage technique durant la pandémie de coronavirus. Une consigne apparemment respectée dans le secteur de la presse.

D'après le Secrétaire général du Syndicat des professionnels de l'information et de la communication du Sénégal (Synpics) Bamba Kassé, aucun cas de mise en chômage technique ne leur a été signalé. Mais, précise-t-il, le Synpics a relevé la perte d'une dizaine d'emplois, même s'il se garde de citer le nom des organes concernés.

Repenser l'aide à la presse

Même si elle constitue une source d'oxygène pour un secteur étouffé par la crise, il n'en demeure pas moins que l'Aide à la presse est dévoyée dans sa forme actuelle. C'est la conviction de Mamadou Ibra Kane. Aux yeux du Président du Cdeps, les entreprises de presse ont reçu moins du quart des 1,4 milliards de FCfa.

«L'Aide à la presse est destinée aux entreprises de presse. Pas aux organes. Donc on a donné à des gens qui ont des sites. On ne dit pas qu'il ne faut pas les aider. Mais avec d'autres mécanismes», a-t-il rappelé. Mais des pistes de solutions ne manquent pas.

D'après Abdoul Bâ, chef de la Division Communication au ministère de la Culture et de la Communication, le Fonds d'appui et de développement de la presse (Fadp) qui sera bientôt mis en place va permettre aux entreprises de presse de faire des prêts pour pouvoir dérouler leurs programmes.

Dans le détail, soutient-il, il ne s'agira plus d'allocations. Avec le Fadp, explique-t-il, l'entreprise peut avoir plus qu'elle ne recevait dans le cadre de l'Aide à la presse, mais dans ce cadre, il faudra élaborer un projet budgétisé, bancable et qui peut être soumis à un Conseil d'administration.

Parallèlement, Mamadou Ibra Kane révèle qu'un plan d'urgence est en train d'être élaboré pour bénéficier de l'aide en tant que secteur prioritaire. «Dans cette enveloppe de 1000 milliards Francs Cfa, la presse est éligible.

Soit sous forme de subventions, soit pour le maintien des travailleurs. Nous allons présenter les états financiers des entreprises de presse de 2018 à aujourd'hui pour montrer les vrais impacts. Avec ce plan, chaque entreprise peut emprunter à des taux très compétitifs avec des différés de paiement», explique-t-il.

... réadapter l'environnement juridique

Pour Amadou Bâ, repenser l'aide à la presse est devenu une urgence. Mais pour lui, il faut agir sur la fiscalité. «Elle charrie beaucoup de vagues, beaucoup de suspicions, parfois on fait un procès en sorcellerie aux patrons. Il y en a aussi qui en jouissent au détriment de l'entreprise.

Pour un soutien plus efficace, l'Etat peut agir sur la taxe, sur l'impression ou sur les contrats. Par exemple qu'on dise que si vous signer un Contrat à durée indéterminée (Cdi), l'Etat supporte les cotisations sociales, etc.

Il faut que le mécanisme aide l'entreprise de presse à être viable», suggère-t-il. Un avis qu'il partage avec le Président du Cdeps. Mamadou Ibra Kane estime qu'il y a un environnement juridique à réadapter.

«Il nous faut impérativement un environnement fiscal et économique adapté. Le projet de Code de presse devait régler ce problème. Le statut de l'entreprise de presse, le Fond d'appui à l'entreprise, le Arfa, la loi sur la publicité depuis 1983 n'a pas été appliquée... Ce sont autant de retards qui posent énormément de soucis», reconnait-il.

La phobie du papier ?

A la retraite depuis plus de dix années, M. Manga a été commissaire de Police. Très attaché à la lecture, il s'est aménagé un budget rien que pour l'achat des quotidiens d'informations. «Je dépense 1000 FCfa par jour dans l'achat des journaux», dit-il.

Sauf que depuis que la transmission communautaire de la Covid-19 a pris ses aises, le doyen est devenu très réticent. Ce matin, M. Manga est trouvé confortablement installé sous un arbre devant chez lui, masque bien serré, comme il est de coutume depuis l'apparition de la pandémie. « C'est un peu délicat.

J'avoue que je suis resté pendant près de trois mois sans acheter de journaux. Les vendeurs vont partout, tout le monde touche le journal.

Tu ne sais pas entre quelles mains ces journaux sont passés. Par précaution, je préfère écouter la radio et faire le tour des sites d'informations, même si je ne suis pas très à l'aise avec internet », dit-il. Un repli qui se ressent parfaitement dans les ventes.

Oumar est le vendeur de journaux attitré à Hann Mariste. Sa corpulence frêle, ses yeux rougeâtres sont devenus familiers aux habitants du quartier. Le matin, il fait le tour des maisons. Tantôt il donne main à main, tantôt il glisse sous la porte.

Mais aujourd'hui, les recettes ont considérablement baissé. «Certains clients m'ont tout simplement dit qu'ils préfèrent attendre la fin de la pandémie pour reprendre les abonnements.

J'en ai perdu au moins une vingtaine qui achetait pas moins de cinq journau jour », regrette-t-il. Même s'il s'efforce de respecter les mesures barrières, Oumar dit comprendre ses clients.

Et si cette situation mettait la puce à l'oreille des éditeurs de presse pour explorer d'autres pistes ? «La presse conventionnelle doit faire sa transition numérique. Il faut qu'on y aille. Notre marché national est trop étroit pour répondre aux ambitions d'un grand groupe de presse.

Il faut aller vers un regroupement de groupes de presse. Sur la vingtaine de parutions la moitié ne tire pas à 10 mille exemplaires. On n'a pas élargi la cible.

Il faut nécessairement des grands groupes qui ambitionnent la sous-région avec des contenus adaptés. Cette crise nous a montré que le papier avait des limites. Mais cette transition, elle doit être accompagnée», précise Mamadou Ibra Kane.

IBRAHIMA LISSA FAYE, PRESIDENT D'APPEL

«Il n'y a pas de solutions en vue dans le moyen terme»

Il n'y a plus de recettes publicitaires, les annonces de grands évènements ont disparu, parce qu'il n'y a plus d'activités. Parallèlement, les charges ont augmenté. Le diagnostic du Président de l'Association des professionnels de la presse en ligne (Appel) est alarmant.

En plus de la rareté des recettes, Ibrahima Lissa Faye explique qu'il faut désormais assurer les frais de connexion et le téléphone à tous les agents, envoyer les frais de reportage ou aller les chercher, pour qu'ils puissent travailler à distance.

«La presse en ligne souffre. Les pertes cumulées sont énormes. Il y'en a qui pensent déjà à réduire leur personnel, d'autres à quitter leurs locaux parce qu'ils n'arrivent plus à payer le loyer.

On souffre. Si certains ont tenu jusqu'ici, ce n'est pas évident qu'ils puissent le faire pendant longtemps encore. Il n'y a pas de solutions en vue dans le moyen terme.

Sans le soutien de l'Etat, on ne peut pas s'en sortir. Il ne faut pas que cela soit des miettes. Sinon on risque de tomber dans les mêmes travers. Il y a aussi les charges fiscales qui vont arriver. Parce qu'elles n'ont pas été supprimées, mais reportées», alerte-t-il.

Pour continuer à résister, le Président de l'Appel estime qu'il faudra supprimer certains postes de dépenses. «Sinon on ne va pas tenir. Aujourd'hui tout le monde est touché», dit-il.

Un nouveau Code de la publicité en cours d'élaboration, selon le ministre

Le ministre de la Culture et de la Communication le reconnait ; le secteur de la presse traverse une situation économique très difficile pour diverses raisons.

Selon Abdoulaye Diop, le paysage s'est beaucoup diversifié avec la multiplication des organes de la presse traditionnelle et l'émergence de nouveaux acteurs que sont la presse en ligne et les radios communautaires.

«Les recettes publicitaires, principales sources de financement, sont devenues rares pour la plupart des acteurs. Seuls quelques grands groupes tirent leur épingle du jeu. Renverser cette situation et renforcer les entreprises de presse est un des objectifs majeurs du Code de la presse adopté en 2017.

Ce texte de loi institue un Fonds d'appui et de développement de la presse (Fadp) qui va remplacer la traditionnelle aide annuelle de l'Etat au secteur. Il a la vocation de contribuer à une meilleure viabilité économique de l'entreprise de presse en soutenant ses activités de développement.

Il doit également accompagner la formation des journalistes et des techniciens des médias, aider les radios communautaires et contribuer au bon fonctionnement de l'organe d'autorégulation qu'est le Conseil pour l'observation des règles d'éthique et de déontologie dans les médias au Sénégal (Cored) », a-t-il expliqué dans un entretien accordé, il y a un mois, au journal "Le Soleil".

Par ailleurs, conscient que la publicité est la principale source de revenus de la presse et que le texte qui la régit date de 1983, donc dépassée par la percée du numérique et la multiplicité des acteurs, le ministre révèle que l'arrêté portant mise en place de la commission nationale de révision est pris et qu'un expert a été commis.

Plus de: Le Soleil

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