Centrafrique: Les meurtres de trois journalistes russes doivent être élucidés

communiqué de presse

En juillet 2018, trois journalistes russes, Orkhan Dzhemal, Alexander Rastorguev et Kirill Radchenko, se sont rendus en République centrafricaine pour filmer un documentaire sur la présence présumée dans le pays d'une compagnie paramilitaire privée russe.

Après leur arrivée dans la capitale, Bangui, ils ont tenté sans succès de visiter un camp d'entraînement situé à Berengo, dans le sud-ouest, où des militaires centrafricains suivaient une formation dispensée par des instructeurs russes réputés appartenir à Wagner, une unité de mercenaires qui aurait des liens avec le gouvernement russe.

Puis ils ont fait route vers le nord et, le 30 juillet, leur véhicule est tombé dans une embuscade à 25 km de Sibut, une ville située au nord de Bangui. Les trois hommes ont été tués. Leur chauffeur est sorti indemne de l'attaque.

Le lendemain matin, j'ai reçu des appels téléphoniques affolés de leurs collègues à Moscou. Sur la base d'informations ayant filtré lors des jours suivants, des doutes sont apparus au sujet de la version officielle des événements selon laquelle ces meurtres auraient été commis par des brigands armés, car aucun objet de valeur n'a été volé dans le véhicule.

Certains médias ont affirmé que selon leur chauffeur, les trois journalistes ont été tués par un groupe d'hommes parlant arabe, alors qu'ils se trouvaient largement en dehors des zones contrôlées par la Séléka, le groupe armé majoritairement musulman ayant déclenché le conflit qui secoue le pays depuis 2012, ou par tout autre groupe arabophone.

D'anciens collaborateurs des journalistes m'ont affirmé qu'avant d'être assassinés, les trois hommes avaient coordonné leurs déplacements avec une personne qui prétendait faussement travailler pour le bureau local des Nations Unies situé dans la ville de Bambari, à l'est de Bangui.

Lors d'un dernier contact avant d'être tués, les trois hommes ont indiqué qu'ils se dirigeaient vers Bambari, mais ils ont été tués sur une route différente, menant à Dékoa, en direction du nord.

Les journalistes avaient aussi réussi à quitter la ville de Sibut pendant la nuit, en passant les contrôles de police et de gendarmerie, ce qui n'est habituellement pas autorisé facilement.

Compte tenu de la nature sensible du sujet de leur enquête, leur mort a suscité davantage de questions que de réponses.

Au cours des deux ans écoulés, beaucoup de travail a été accompli pour tenter d'éclaircir les circonstances de ces meurtres.

Le Dossier Center, créé par l'ancien oligarque russe exilé et détracteur du Kremlin Mikhaïl Khodorkovski, a mené une enquête en profondeur. Khodorkovski finançait un site d'informations en ligne, l'Investigation Control Center (TsUR), lorsqu'il a recruté les trois journalistes pour filmer le documentaire.

L'investigation, dans le cadre de laquelle des dizaines de milliers de conversations téléphoniques ont été analysées et deux équipes d'enquêteurs ont été envoyées en République centrafricaine, a permis de conclure, de manière quasi-certaine, que les trois meurtres ont été prémédités et que l'enquête des autorités centrafricaines était dans l'impasse.

Les enquêteurs se sont déclarés convaincus de l'implication d'un gendarme centrafricain, qui a été vu sur la même route que les trois journalistes quelques minutes avant les meurtres et qui avait eu de nombreux contacts téléphoniques avec leur chauffeur les jours précédents.

L'an dernier, CNN a affirmé avoir pu consulter des éléments de preuve indiquant que ce gendarme était également en contact avec un ressortissant russe « spécialiste en matière de formation au contre-espionnage et au recrutement en Afrique centrale ».

Au cours des deux dernières années, les efforts de journalistes et de Human Rights Watch pour retrouver le chauffeur ont été vains. Le ministère russe des Affaires étrangères a accepté la théorie du vol à main armée quelques jours après les meurtres.

Cependant, dans son rapport, le Dossier Center a affirmé que des employés de l'oligarque russe Evgueny Prigojine, qui est affilié au groupe Wagner et réputé proche du président russe Vladimir Poutine, avait exercé « une influence virtuellement illimitée sur l'enquête préliminaire ».

Ces meurtres ont été commis à un moment où la présence de la Russie en République centrafricaine était en forte augmentation.

À partir de 2017, le président Faustin-Archange Touadera a signé une série d'accords militaires avec la Russie, changement notable pour un pays qui avait jusqu'alors une alliance traditionnelle avec la France.

En 2018, le Groupe d'experts de l'ONU sur la République centrafricaine a documenté que « des vagues de réarmement » des différents groupes armés étaient liées à un accroissement des livraisons d'armes russes à ce pays.

Un ancien responsable des services de renseignement russes, Valery Zakharov, est devenu conseiller du président centrafricain et dès le début de 2018, non seulement des instructeurs militaires russes étaient sur le terrain dans le pays, mais aussi des « instructeurs civils » réputés affiliés à Wagner.

Nous avons eu connaissance d'informations faisant état de la présence de ces instructeurs à la fois dans les zones du pays tenues par les rebelles et dans celles sous contrôle du gouvernement.

Le journalisme est un métier dangereux en République centrafricaine, en particulier en temps de conflit.

Quatre ans avant les assassinats de Dzhemal, Rastorguev et Radchenko, la journaliste et photographe française Camille Lepage avait été tuée alors qu'elle travaillait dans l'ouest du pays. Une enquête sur cet assassinat se poursuit à un rythme douloureusement lent.

Mais l'affaire du trio russe est différente. Grâce au rapport du Dossier Center, des pistes potentielles ont été ouvertes qui pourraient déboucher sur la découverte de l'identité des assassins et du motif de cette attaque flagrante contre des journalistes qui essayaient seulement de faire leur travail.

Il est loin d'être certain que les gouvernements russe et centrafricain soient réellement investis dans la recherche de la vérité sur les identités des assassins de journalistes.

Deux ans après ces meurtres, nous devrions nous assurer que les enquêteurs et les procureurs centrafricains bénéficient de l'indépendance et du soutien nécessaires pour faire en sorte que justice soit faite. Pour nous, c'est la moindre des exigences.

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