Tchad: 60ème anniversaire de l'indépendance sur fond d'intronisation du Maréchal Deby

Le 11 août dernier, les Tchadiens ont commémoré, par une symbolique prise d'armes, pandémie de la Covid-19 oblige, l'accession de leur pays à la souveraineté internationale.

Il y a 60 ans, en effet, après avoir été successivement colonie membre de la Fédération française d'Afrique de l'Est puis République autonome dans le cadre de la Communauté française par le référendum d'autodétermination du 28 novembre 1958, le Tchad proclamait son indépendance le 11 août 1960 avec à sa tête, François Tombalbaye.

Quel bilan peut-on faire de l'évolution du pays six décennies après la rupture du cordon ombilical avec la métropole française ?

Le moins que l'on puisse dire, c'est que, comme toutes les autres anciennes colonies françaises d'Afrique noire qui ont cru au cadeau de l'indépendance octroyée par le Général Charles De Gaulle, le Tchad est toujours à la recherche de ses marques. Le pays est l'un des plus pauvres de la planète et tous les signaux sont au rouge.

La situation socio-économique actuelle du pays, n'est pas que la résultante de l'histoire agitée et douloureuse du Tchad

Cette situation s'explique d'une part par la longue histoire du pays écrite en lettres de sang et d'autre part, par les tares du régime du président Idriss Deby aux commandes de l'Etat depuis plus de 30 ans.

En effet, dès 1965, soit 5 ans après son accession à l'indépendance, le Tchad est ravagé par une première guerre civile consécutive à la révolte des tribus du Nord, contre le régime de François Tombalbaye, accusé de les écraser politiquement.

Cette guerre prend fin en 1979 par la chute du premier président de la République et l'avènement du Gouvernement d'union nationale et de transition (GUNT), formé par différents groupes rebelles nordistes et présidé par Gougouni Weddeye.

Mais la rivalité entre ce dernier et Hissène Habré, conduit au déclenchement de la deuxième guerre civile tchadienne, de 1980 à 1987. Celle-ci se termine avec l'arrivée au pouvoir d'Idriss Deby qui fera, lui aussi, face à des groupes rebelles issus d'ethnies du Nord du pays et soutenus par le Soudan.

Cette instabilité politique qui a caractérisé l'histoire du pays, a rendu impossible tout programme de développement, livrant le Tchad à des famines cycliques aggravées par la sécheresse au Sahel. Mais la situation socio-économique actuelle du pays, n'est pas que la résultante de l'histoire agitée et douloureuse du Tchad.

Elle est aussi et surtout tributaire de la gouvernance de Idriss Deby, caractérisée par le manque de vision politique, les détournements de deniers publics, la corruption, le népotisme, etc. Aujourd'hui, le Tchad peine à payer ses fonctionnaires et ce, malgré la manne pétrolière qui a, entre-temps, embelli les recettes de l'Etat.

En plus de cette misère sociale et économique, les Tchadiens sont contraints de plier l'échine sous la férule d'une dictature sclérosée, dont le seul programme politique est de se maintenir ad vitam aeternam au pouvoir.

C'est dans un tel contexte où les Tchadiens ne rêvent plus du moindre cadeau d'anniversaire que le chef de l'Etat choisit de se revêtir des attributs de son nouveau titre de Maréchal.

Ce titre ne fait qu'ajouter un peu plus de hauteur à sa stature de dictateur

Si pour les thuriféraires du régime, ce titre est mérité en raison des exploits militaires de Deby qui n'a pas hésité à monter lui-même au front lors de l'opération « colère de Bohama » contre le groupe islamiste Boko Haram, pour l'opposition qui craint de voir la fête nationale reléguée au second plan sur l'autel de la célébration du maréchalat du chef de l'Etat, « c'est criminel de faire coïncider cet évènement avec l'indépendance du pays ».

Loin de prendre position dans les débats politiques internes du pays, l'on ne peut, tout de même, s'empêcher de relever le caractère quelque peu ubuesque de ce titre de maréchal qui n'est pas sans rappeler l'ère révolue des Mobutu Sese Seko, Idi Amin Dada et Jean Bedel Bokassa.

L'on peut d'ailleurs se poser la question suivante : pourquoi seuls les mérites personnels de Deby sont récompensés alors que de nombreux soldats tchadiens ont payé de leur vie, les engagements militaires du pays au Mali, au Niger et au Nigeria ?

En réalité, ce titre n'est autre chose qu'une des facettes du culte de la personnalité qui cache mal l'envie du président Deby de légitimer son pouvoir par ses hauts faits d'armes, après avoir perdu toute légitimité et s'accrocher ainsi éternellement au pouvoir. Ce titre ne fait donc qu'ajouter un peu plus de hauteur à sa stature de dictateur.

Mais une chose est certaine : ce seul grade de Maréchal ne suffira pas à l'élever au point de lui faire une place dans le panthéon tchadien.

En effet, des officiers africains beaucoup moins élevés dans la hiérarchie militaire, ont impacté plus positivement par leur leadership charismatique, l'évolution dans leur pays, que par l'exhibition de leurs grades.

Ce fut le cas du capitaine Thomas Sankara au Burkina Faso. C'est dire donc que les exploits militaires dont se gargarise Idriss Deby, ne peuvent aucunement satisfaire les besoins du peuple tchadien qui, 60 ans après l'indépendance du pays, continue de dormir le plus souvent le ventre creux.

Il est donc temps qu'il tire leçon de ses échecs avant que ce peuple qu'il tente d'éblouir par ses médailles militaires, ne le contraigne à quitter le pays comme les autres maréchaux sous les lazzis de la rue.

Le seul cadeau que les Tchadiens attendaient d'ailleurs de Deby à l'occasion de cette fête de l'indépendance, est qu'il leur rendît leur indépendance qu'il a confisquée depuis 1987.

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