Ile Maurice: Marée noire - Les citoyens prennent les devants

Pointe d'Esny.

Les volontaires avaient le coeur à l'ouvrage, hier, dans le Sud-Est. Venus des quatre coins de l'île, ils ont travaillé sans relâche pour accélérer la fabrication de boudins, qui servent à contrer la propagation du fioul sur la côte, ou encore pour préparer à manger pour ceux présents. Cet élan de solidarité exemplaire, qui a débuté jeudi, est parti pour durer, des nappes de fioul déversé du Wakashio se dirigeant vers l'est.

Pointe-d'Esny - Défilé des hélicoptères

Les accès menant à la plage publique de Pointe-d'Esny ont été interdits à la population depuis hier. Mais cela n'a pas empêché des badauds venant des quatre coins de l'île de s'aventurer dans la région. Par moments, c'était la pagaille, avec des routes bloquées, des automobilistes s'étant garés de manière désordonnée. C'est à l'entrée de l'hôtel Astroea qu'une bonne partie des curieux se sont regroupés, car c'est le seul endroit où le Wakashio peut être aperçu. Ceux qui n'ont pas pu voir le navire se sont contentés d'admirer le défilé des hélicoptères de police, le Dhruv et le Chetak, et de celui de la société réunionnaise Corail. Les pilotes de ces engins avaient la tâche de non seulement ramener l'huile collectée mais aussi de transporter les équipements de renflouage qui sont arrivés de France.

Mahébourg - Le village qui ne dort pas

Depuis jeudi, l'élan de solidarité qui règne au Mahébourg Waterfront ne s'estompe pas. Au contraire. Jour et nuit, la fabrication des boudins se poursuit. C'est avec beaucoup de soulagement et de fierté que les volontaires ont constaté que les efforts qu'ils fournissent ne sont pas en vain. Contrairement aux barrières flottantes antipollution placées par les garde-côtes, celles qu'ils ont confectionnées arrivent à bloquer la propagation de l'huile de façon très efficace. Ce qui leur a donné un regain de motivation hier.

Par contre, un appel a été lancé aux personnes qui s'aventurent sur le site uniquement dans le but de «kas poz» ou «bat bis». Les volontaires et la police leur ont gentiment demandé de quitter les lieux. Un peu plus loin, un homme ramassait des hydrocarbures tout seul, l'air un peu désemparé, mais déterminé dans sa tâche. Même sans équipement, il a refusé de laisser tomber.

Falaise Rouge - Le volontariat en famille

C'est dans une ambiance bon enfant que les Mauriciens de tous bords et des travailleurs étrangers se sont regroupés pour fabriquer un maximum de boudins. Hier matin, la situation s'est dégradée à Rivière-des-Créoles et à Ferney, ce qui a nécessité une plus forte mobilisation des volontaires. Thakooranee Sookun, 58 ans et son époux Deoraj, 66 ans, sont parmi ceux qui n'hésitent pas à apporter leur pierre à l'édifice, depuis jeudi, dans les champs de Falaise Rouge. Malgré leur âge, ces habitants de Rivière-des-Créoles confectionnent les boudins en paille pour sauver leur lagon. «Yer osi nou ti vini. Kan ariv enn ka koumsa, nou bizin édé», explique la quinquagénaire, qui travaille pour son compte en tant que couturière. Hier, la petite-fille du couple, âgée de 19 ans, Parvati, a aussi choisi de prêter main-forte. «Nou péi pé pas dan enn déga pa posib. Nou bien afekté mé nou anvi kontribié pou géri nou ti zil pli vi posib.»

Béatrice Adam, 23 ans et Armelle Desveaux, 32 ans, ont fait le voyage de l'ouest du pays pour donner un coup de main. «Nous sommes révoltées par ce qui se passe mais en même temps, cela fait chaud au coeur d'observer cette mobilisation humaine pour protéger la flore et la faune de notre île. Malheureusement, c'est une catastrophe qui aurait pu être évitée», disent-elles.

Vieux-Grand-Port - SOS d'une côte en détresse

Au débarcadère de Vieux-Grand-Port, ce sont les membres d'Aret Kokin Nou Laplaz et surtout les habitants qui se sont mobilisés. L'huile visqueuse provenant du Wakashio a souillé le lagon, transformant au passage le paysage autrefois pittoresque. Vikash Geddeegadoo, muni des équipements de protection fournis par l'usine de Ferney, participe à la collecte de l'huile qui s'est amassée devant une jetée. Le président de village de l'endroit, Safick Azimkhan, ainsi que d'autres volontaires sont présents. «Dépi yer, delwil-la finn ariv la. Li bien épé. Nou pa pé kapav siport sa, nou leker gro. Mem bann abitan lezot landrwa pé vini pé soutenir nou. Nou pé fer tou travay ansam.» Mantee Beeharry, 74 ans, habite juste en face. Elle raconte que ses enfants et petits-enfants l'empêchent de sortir à cause de l'odeur de mazout. «Akoz mo laz zot dir mwa pa sorti. Mé zamé mo finn trouv enn zafer koumsa. Pa fasil.»

Bois-des-Amourettes - On prend tout et on recommence

À Bois-des- Amourettes, où les gens vivent en grande partie de la pêche, les volontaires tentent tant bien que mal de nettoyer le rivage. Mais à chaque fois, ils doivent tout recommencer car l'huile dense provenant du vraquier continue d'arriver en masse. Le Wakashio semble pourtant être bien loin. Mais le déversement n'épargne aucun village de la côte sud-est. Rakesh Narayan, un pêcheur de la région, a même été contraint de faire sortir sa pirogue de l'eau. «Kan delwil inn koumans sorti nou pann port atansion. Mé yer labriz inn sanzé é tou pé vinn par la. Gramatin monn levé, delwil inn plin kot bato. Bé la fini.» Pour cet homme qui détient aussi un permis de plaisancier, il faudra attendre encore longtemps avant de reprendre le travail. «Tan ki bato-la ek so delwil pa alé, nou pa pou kapav travay. An plis, lodeur-la fatigan», regrette-t-il, en désignant ses pieds entachés de mazout.

Le vice-président de la République, Eddy Bois-sezon, y a effectué une visite. «Malheureusement, certains endroits déjà nettoyés se retrouvent envahis par le mazout. Cela peut les décourager mais je leur demande de ne pas baisser les bras. Ce n'est pas le moment de critiquer ce qui n'a pas été fait ou de réclamer des démissions mais de travailler sur le terrain. On situera les responsables plus tard», a-t-il déclaré.

Deux-Frères et Quatre-Soeurs - Cauchemar éveillé

C'est hier matin que des premiers signes de mazout ont été repérés à Deux-Frères ainsi qu'à Quatre-Soeurs. Les villageois avaient, avant cela, encore espoir que leur village serait épargné. En vain. Les volontaires de cette région se sont donné rendez-vous à Anahita pour la confection des boudins en pailles. Avec le changement de trajectoire de l'huile déversée ainsi que les vents forts, les ONG à pied d'oeuvre ont même réitéré leur appel envers les Mauriciens qui veulent apporter leur contribution. Ricardo Ecumoire est l'un des organisateurs. L'élan de solidarité ne le laisse pas indifférent et il reste positif que les efforts porteront leurs fruits. «Samem nou anvi. Ki lamer retourn crystal clear é tou Morisien happy ansam.»

Au bord de la mer, les tonneaux se sont remplis d'huile à vue d'oeil et d'autres matériaux ont dû être dépêchés pour pouvoir continuer l'opération. Kavy Ramano, qui s'est fait discret sur le terrain depuis le début du déversement, y a même effectué un état des lieux pour constater de visu l'étendue du massacre dans cette région.

Lagons interdits: Rs 100 000 d'amende et deux ans de prison

Le public est avisé. Les lagons du sud-est dont Blue-Bay, Pointe-d'Esny ou Mahébourg, entre autres, sont actuellement interdits à la population. Cet ordre a été émis par le Comité de crise nationale et promulgué dans le Government Gazette, vendredi 7 août. Selon le gouvernement, l'interdiction est nécessaire car des opérations délicates sont en cours et le déversement de l'huile émanant du Wakashio est toxique. Elle peut avoir des effets néfastes sur la santé. Les autorités recommandent aux volontaires de procéder aux opérations de nettoyage sans mettre en péril leur santé ou sans «empirer» la situation actuelle.

Si une personne enfreint ces nouvelles dispositions, elle sera passible d'une amende ne dépassant pas Rs 100 000 et une peine de prison allant jusqu'à deux ans. Le 7 août, Pravind Jugnauth a également signé une Environmental Emergency Declaration sous l'Environment Protection Act. Ce qui permet aux autorités d'avoir plus de pouvoirs d'agir.

De lourdes conséquences économiques à prévoir

Alors que les autorités et les forces vives tentent de minimiser l'impact environnemental du désastre économique de Wakashio à Pointe-d'Esny, les opérateurs s'attendent à des conséquences économiques lourdes suivant ce drame.

Pour le moment, Business Mauritius, l'AHRIM et les ministères concernés directement (Finances, Tourisme et Pêche) compilent les données pour un chiffrage des dommages économiques liés à cette catastrophique. «Il n'y a pas que les hôtels du littoral de cette région mais aussi tous les opérateurs qui dépendent des activités touristiques et marines pour gagner leur vie. Nous anticipons que la note sera salée», explique un spécialiste du tourisme. D'ailleurs, le Group CEO de la compagnie de Beau-Vallon, opérant dans la région sinistrée, a confié à la presse que ce drame affecte directement ses activités, qu'elles soient au niveau de la pêche, de l'hôtellerie ou encore des loisirs liés à la mer. «Déjà, nos hôtels souffraient à cause du Covid, avec cette marée noire qui s'annonce, l'image de Maurice va être écornée. L'impact économique est aussi bien réel.»

Par ailleurs, les professionnels de ce secteur se demandent également si la réouverture des frontières par les autorités ne sera pas retardée avec cette crise écologique.

Plus de: L'Express

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