Burkina Faso: Habiter poétiquement la ville - Le théâtre populaire Désiré Bonogo

Tout le mois d'août, Projecteur propose une géographie amoureuse du Burkina à travers des articles sur des lieux ordinaires à fort potentiel onirique. Il s'agit de poser un autre regard sur ces endroits banals, méconnus, pour les mettre en lumière de façon originale.

Le Théâtre populaire est le nom d'un marché de cycles réputé pour ses receleurs de motos, ses revendeurs de pièces détachées bidonnées et ses petits pickpockets. Savent-ils seulement que l'acte fondateur de ce marché sulfureux a été de voler le nom d'un site qui lui est voisin, le Théâtre populaire Désiré Bonogo ? Un théâtre relégué dans l'oubli.

C'est pourtant un joyau architectural, fruit de la ténacité des révolutionnaires d'août 83. C'était un terrain marécageux, avec une mangrove parcourue de ruisselets où venaient barboter les gamins de Samandin.

Quelques sexagénaires se souviennent encore de koo-nanga, le grand bassin, et de kalim-seega, le petit pour apprentis-nageurs. Là se trouvait le grand baobab, bug-toenga, sous lequel on exécutait les condamnés à mort du Mogho avant la colonisation. Certains riverains prétendent qu'on y entend toujours, certaines nuits sans étoile, les cris des suppliciés.

C'est ce terrain inhospitalier qu'on a comblé jusqu'à en faire une colline qui a accueilli ce théâtre dont les escaliers s'élancent vers les nuages. Le spectateur qui les gravit jusqu'au sommet découvre sous ses pieds des gradins dans un demi-losange, une salle de projection et une scène. A notre connaissance, c'est la seule salle de spectacles au Burkina à laquelle on accède par un long escalier pentu comme une échelle de coupée d'un navire. Ce qui donne l'impression qu'entrer dans ce lieu, c'est appareiller vers un ailleurs.

De nos jours, qui y pénètre découvre un théâtre à l'abandon. Pourtant, si les hommes lui ont tourné le dos, la nature, elle, y est bien présente et le lieu offre toujours des spectacles où arbustes, bestioles et insectes jouent le théâtre de la vie : les plus forts dévorant toujours les plus faibles.

Une imposante végétation a envahi l'intérieur, des nimiers, des jujubiers et des dattiers se tiennent debout entre les travées, comme des spectateurs n'ayant pas de places assises. Des lierres et d'autres plantes rampantes s'allongent sur les gradins. Le balancement des feuilles et le craquement des branches créent un théâtre d'ombres et de murmures, sous le soleil.

Des margouillats livrent une chasse sans merci aux insectes qu'ils happent au bout de leur langue. Et parfois, un deus ex machina, un chat, surgit sur la scène, imposant une nouvelle intrigue où les chasseurs deviennent subitement des proies apeurées.

Pour les anciens qui ont connu ce théâtre avant les années 1990, il suffit de s'asseoir sur les gradins froids et de fermer les yeux pour que les souvenirs refluent. Dans ce théâtre, les cris et les applaudissements des spectateurs accompagnaient les déhanchements de danseurs de Kwassa-Kwassa et mille gorges déployées reprenaient en chœur Pa nan ki pan nan zoye de Bamogo Jean Claude, dit Man.

Malgré les avanies, ce théâtre reste bien conservé. Il suffirait de lui passer un peu de peinture sur les murs, de désherber et dessoucher le sol, en somme habillé, coiffé et manucuré, et il redeviendra un théâtre fréquentable et même séduisant.

Mais auparavant, il faudra que la municipalité déplace la décharge d'ordures qui le jouxte et dont les exhalaisons putrides rendent la zone asphyxiante, les jours venteux. L'idéal serait de repenser le théâtre pour l'inclure comme un espace culturel où les jeunes pourront se cultiver, se former aux arts et devenir créatifs. Cela est nécessaire pour arracher cette zone à la pègre qui l'infeste et donner un horizon aux jeunes de ce quartier.

En attendant ce jour, le théâtre est ouvert ; qui en franchit le seuil peut voir et entendre les bêtes et les plantes jouer une dramaturgie familière. Et peut-être qu'en pensant à ce théâtre qui résiste à l'usure du temps et au désamour des hommes, le spectateur se souviendra de ce distique de Mallarmé qui va bien à ce théâtre :

Vienne la nuit sonne l'heure

Les jours s'en vont je demeure.

Plus de: L'Observateur Paalga

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