Sénégal: Fermeture de Senchim à cause de ses impacts négatifs sur son voisinage - Nébuleuse autour d'une décision étatique

Le 28 juin 2016, le ministère de l'Environnement et du Développement durable a signé l'arrêté n°09168 pour une fermeture définitive de l'usine Senchim à Thiaroye Sur Mer. La raison est due aux conséquences de la proximité de l'entreprise avec les quartiers environnants comme la cité Famara Ibrahima Sagna. Les fuites et émanations chimiques et toxiques de l'unité industrielle étaient nuisibles à la santé des populations et même des usagers de la route nationale n°1.

Quatre années après l'arrêté, les habitants de la cité Famara Ibrahima Sagna, réunis autour d'un collectif, déplorent un manque de volonté politique dans le dossier, car, disent-ils, l'entreprise continue toujours ses activités. En attestent les mouvements récurrents des camions chargés dans l'usine. Pis, ont-ils ajouté, un des hangars de l'entreprise dont la cessation définitive des activités est requise, est remis en état sans l'autorisation des autorités locales.

La Direction de l'environnement et des établissements classés (Deec) du ministère de l'Environnement et du Développement durable, en charge du suivi de l'effectivité de la décision de fermeture, contactée par la rédaction, dit n'avoir pas d'informations sur une reprise des activités à Senchim. Son directeur, Baba Dramé, promet toutefois des investigations des services compétents. Nos tentatives de contacter les Industries chimiques du Sénégal (Ics), responsable de l'exploitation de l'usine Senchim sont restés vaines.

Dimanche 19 juillet, peu après 14 heures, le ciel chargé, rend la chaleur hivernale beaucoup plus difficile à supporter. A l'arrêt de bus connu par les Dakarois de la banlieue sous l'appellation de «Tableau Tivaouane», située en face de Senchim, l'unité de fabrication ou stockage et commercialisation d'engrais et produits phytosanitaires des Industries chimiques du Sénégal (Ics) implantée en plein cœur de cette partie de la banlieue, la voiture bifurque sur une ruelle non loin du cimetière des tirailleurs sénégalais «Thiaroye 44».

Quelques mètres plus loin, un terrain de football et une mosquée donnée comme repère déversant dans la rue à cette heure de la journée des fidèles qui ont fini d'accomplir la prière du «Tisbaar» (14h). Nous sommes à Thiaroye sur Mer, plus précisément à la cité Famara Ibrahima Sagna. Située en pleine banlieue dakaroise, la vie n'est pas comme dans les quartiers «chics» de la capitale, où le voisin d'à côté n'est pas connu.

Il suffit juste de donner le nom de la personne objet de la visite pour qu'un guide volontaire, qui n'aura qu'un «merci» en guise de récompense, vous montre la direction à prendre. La demeure du chargé de communication du Collectif de défense des intérêts de la cité Famara Ibrahima Sagna, Mansour Gueye, n'est pas difficile à trouver. Une à deux personnes rencontrées, nous y sommes. C'est notre lieu de rencontre avec les membres du collectif.

Quelques échanges sur la question, puis le tour du quartier à la rencontre des impactés. A cause de la chaleur, les habitants du quartier sont en dehors des maisons. Une théière posée sur un feu pas trop ardent accompagne les groupes de discussions notés çà et là. L'accueil à la cité Famara Ibrahima Sagna, c'est aussi les fuites de Senchim, cette odeur de pesticides qui pique les yeux et accable les narines.

Le visiteur ne peut pas en être insensible. Et pourtant, les habitants ne le ressentent plus. Ils sont «immunisés». Plusieurs années de cohabitation avec un voisin «trop encombrant» (l'usine de Senchim) est passée par là, selon plusieurs personnes interrogées. Pourtant, dans l'ordre normal des choses, cette odeur des pesticides devrait être un mauvais souvenir, car des dispositions ont été prises pour que l'entreprise responsable plie bagages.

LA FERMETURE OFFICIELLE DE SENCHIM ACTEE, ET APRES...

A travers l'arrêté n°09168, daté du 28 juin 2016, le ministère de l'Environnement et du Développement durable avait ordonné la fermeture de la Senchim. Dans son Article Premier, l'arrêté indique qu'en «vertu des dispositions du Code de l'environnement, notamment son article 23, il est procédé à la fermeture immédiate et définitive de la société Senchim, sise au Km 13 route de Rufisque à Thiaroye sur-Mer».

L'article 2 indique que «la société est tenue de procéder à la remise en état des lieux par ses propres soins». Le document d'ajouter, dans l'article 3, que «toute infraction aux dispositions du présent arrêté sera punie conformément aux dispositions du Code de l'environnement».

Aussi est-t-il dit, dans l'article 4, que «le directeur de l'environnement et des établissements classés, le gouverneur de la région de Dakar, la section spéciale de protection de l'environnement de la Gendarmerie sont chargés chacun en ce qui le concerne, de l'exécution du présent arrêté, qui a été enregistré et publié au Journal Officiel ».

CADRE JURIDIQUE, DECISION DE FERMETURE ET CONTINUITE DES ACTIVITES : LE PARADOXE DE SENCHIM

La décision de fermeture de la Senchim a été prise par les autorités sénégalaises sur la base de plusieurs Conventions internationales. L'arrêté en question fait référence à la Convention de Rotterdam du 10 septembre 1998 sur la procédure de consentement préalable en connaissance de cause applicable à certains produits chimiques et pesticides dangereux qui font l'objet d'un commerce international.

Dans celle-ci, il est rapporté à l'article 2 et à la section B que le «Produit chimique interdit» s'entend d'un produit chimique dont tous les emplois entrant dans une ou plusieurs catégories ont été interdits par une mesure de réglementation finale afin de protéger la santé des personnes ou l'environnement.

Relèvent de cette définition les produits chimiques dont l'homologation a été refusée d'emblée, ou que l'industrie a retiré du marché intérieur ou dont elle a retiré la demande d'homologation nationale avant qu'elle n'aboutisse, s'il est clairement établi qu'une telle mesure a été prise en vue de protéger la santé des personnes ou l'environnement.

Mieux, la section C de cette même Convention indique que le «produit chimique strictement réglementé» s'entend d'un produit chimique dont pratiquement tous les emplois entrant dans une ou plusieurs catégories ont été interdits par une mesure de réglementation finale afin de protéger la santé des personnes ou l'environnement, mais pour lequel certaines utilisations précises demeurent autorisées.

Relèvent de cette définition les produits chimiques dont l'homologation a été refusée pour pratiquement tous les emplois ou que l'industrie a retirés du marché intérieur ou dont elle a retiré la demande d'homologation nationale avant qu'elle n'aboutisse, s'il est clairement établi qu'une telle mesure a été prise en vue de protéger la santé des personnes ou l'environnement.

La Convention de Stockholm du 22 mai 2001 sur les Polluants organiques persistants (Pop) est aussi un des motifs de l'arrêté. Celle-ci, dans sa partie 1, demande à ses signataires de prendre les dispositions nécessaires pour interdire ou prendre les mesures juridiques et administratives qui s'imposent pour la production et l'utilisation des substances chimiques inscrites dans son annexe A.

Elle demande également la limitation de la production et l'utilisation des substances chimiques inscrites à son annexe B. Le règlement C/REG.3/5/2008 du 18 mai 2008 relatif à l'harmonisation des règles régissant l'homologation des pesticides dans l'espace Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao) a été aussi évoqué pour motiver l'ordre de fermeture. La décision d'ordonner la fermeture de l'usine obéit aussi, selon l'arrêté du ministère de l'Environnement et du Développement durable, à des manquements décelés par plusieurs démembrements étatiques.

En plus du Code de l'environnement, l'arrêté n°2967 MEPN-Deec-Dec en date du 9 mai 2003,règlementant l'exploitation d'une activité de conditionnement de produits chimiques rangés dans la 2ème classe des installations dangereuses, insalubres ou incommodes, la lettre n°4735 datée du 29 avril 2016 du ministère de la Santé et de l'Action sociale, et une autre du ministère de l'Intérieur en date du 26 mai 2016 sous le n°005281, militent tous pour la fermeture de l'usine

Les raisons d'ordonner la fermeture sont établies, mais n'ont pas été suffisantes. Senchim continue ses activités. «Certes les machines sont à l'arrêt, le conditionnement le stockage et la commercialisation continuent. Les camions font des navettes en permanence et cela démontre la continuité de l'activité», s'indigne Moussa Badji, il est le président du collectif.

Le secrétaire général, Tahibou Fall, abonde dans le même sens. «La production est arrêtée, mais le lieu est transformé en dépôt ; en atteste le défilé des camions qui viennent déposer des produits. L'usine reste active», déplore-t-il. Les dires des deux membres du collectif sont corroborés par une scène à laquelle nous avons assisté, lors de notre visite du 19 juillet. A partir du toit d'une maison, à côté de l'usine, l'on aperçoit de jeunes hommes en plein chargements d'un camion, avec des produits contenus dans des sacs bleus.

LES 500 TONNES DE DECHETS TOUJOURS STOCKEES SUR PLACE

En 2019, l'actuel ministre de l'Environnement et du Développement durable, Abdou Karim Sall, avait effectué une visite à Senchim. Au sortir de celle-ci, il avait dit que la quantité de déchets stockés sur le site est de 500 tonnes.

Et Moussa Badji, se rappelle que le ministre avait estimé que, du fait de leur dangerosité, les produits ne pouvaient être laissés à l'air libre. Il avait, dès lors, pris l'engagement de les faire incinérer par les cimenteries. Un choix qui n'a pas convaincu les populations. «Du fait de la dangerosité, il a estimé que le stock ne pouvait pas être laissé à l'air libre, sous la pluie.

Il a aussi dit que l'Etat du Sénégal a engagé des discussions avec les cimenteries de la place pour l'incinération des produits ; ce que nous avons dégagé en touche parce que Ics, dont Senchim est une filiale, sont plus habilitées à faire l'incinération», soutient Moussa Badji. Mais, cette option qui n'était pas du goût des habitants de la cité Famara Ibrahima Sagna n'a pas été respectée.

«Les équipes du ministère sont revenues à la Senchim, ont déplacé les produit dans un hangar. Or, dans l'état ou se trouve les produits chimiques, à tout moment il peut y avoir une explosion. Les produits sont tellement toxiques», s'alarme-t-il. Pour le secrétaire général du Collectif de la cité Famara Ibrahima Sagna, Tahibou Fall, le danger y est toujours. «Les produits sont sur le site.

A part l'arrêt de la production, rien n'a été fait. Les déchets ont juste été déplacés pour mettre à la place un hangar. Les déchets ont été reconditionnés, mais pas incinérés. Les déchets sont justes déplacés pour être mettre mis dans un hangar», fustige-t-il.

A DEFAUT D'UNE FERMETURE, SENCHIM REFECTIONNE SES INSTALLATIONS

«Non seulement la société Senchim ne respecte pas l'arrêté ordonnant sa fermeture, mais un hangar est en train d'être réfectionné sur le site, sans l'autorisation de la mairie de la commune de Thiaroye sur Mer, ni celle du souspréfet de l'arrondissement.

Aussi bien le sous-préfet que le maire, nous ont signifié n'avoir pas donné une autorisation de construire un hangar», s'insurge Moussa Badji. Mieux, le maire de la commune de Thiaroye Sur Mer a servi une sommation interpellative à l'usine. La sommation est datée du 8 juin 2020. Dans celle-ci, le maire, Ndiaga Niang, fait remarquer à l'entreprise : «il m'a été donné de constater que vous avez entrepris des travaux de construction d'un bâtiment à habitation sociale ou d'un hangar pour activités commerciales, sans autorisation préalable de la commune.

Par conséquent, j'ordonne l'arrêt des travaux dès réception de la présente sommation». Et de prévenir : «sans quoi, je me verrai dans l'obligation d'appliquer à votre encontre les mesures coercitives prévues par les textes en vigueur».

Des ampliations de la sommation ont été faites à la Brigade des occupations irrégulières, la sous préfecture de Thiaroye, la Direction de la surveillance et du contrôle de l'occupation du sol (Dscos) et aux archives. Sur le site, le hangar en question est visible. Il est large de plusieurs mètres. La peinture bleue foncée du toit témoigne de son installation récente. Le reste des zincs qui servent de toiture est posé à côté. Il peut être aperçu du haut d'une des maisons construites à côté de l'usine.

NON-RESPECTDE LA CESSATION DEFINITIVE DES ACTIVITES : "Famara Ibrahima Sagna" engage la responsabilité de l'Etat

Le non-respect de l'arrêté ordonnant la fermeture définitive incombe aux autorités étatiques qui n'ont pas pris les dispositions nécessaires pour amener l'entreprise à respecter ses obligations. «Nous interpellons les autorités étatiques, à la tête desquelles le président de la République, Macky Sall, pour que Senchim respecte les instructions de l'arrêté c'est-à-dire la fermeture totale et définitive de ses portes», plaide Moussa Badji. Il juge aussi que «Senchim doit arrêter dare-dare la fabrication du hangar».

Pour Moussa Badji, l'Etat est responsable de la situation. «On se désole du fait que notre collectif soit rétabli dans ses droits par la justice et que, jusqu'à présent, les autorités ne puissent pas veiller au respect strict de la fermeture».

Le chargé de communication du collectif, Mansour Gueye, juge lui aussi que l'Etat a tous les moyens d'imposer à l'entreprise une cessation définitive de ses activités. Si les problèmes perdurent, c'est parce que, trouve-t-il, il y a un manque de volonté de l'autorité. «Un arrêté a été sorti. La fermeture a eu lieu, mais toutes les conditions y afférant ne sont pas respectées.

Tous les ordres donnés par un maire de la commune ou un commandant de Brigade sont respectés, à fortiori ceux d'un Etat. Tout ce qui se passe actuellement démontre que l'Etat n'est pas allé jusqu'au bout de sa logique. Sa responsabilité est donc engagée. On rappelle aux autorités la nécessité d'imposer à Senchim le respect de la fermeture totale». Le secrétaire général du collectif est du même avis.

Selon Tahibou Fall, il y a absence manifeste de volonté politique. Pis, il trouve que le ministre de l'Environnement et du Développement durable n'a pas fait un suivi correct du dossier. «Nous tenons l'Etat pour responsable de la situation.

Abdou Karim Sall ne joue pas son rôle. Avec les autres ministres de l'Environnement, nous avions des échanges réguliers. Ils faisaient des visites d'inspection, mais avec Abdou Karim Sall, il n'y a pas eu d'échanges. Depuis sa dernière visite, occasion à laquelle il avait annoncé que des dispositions seront prises pour incinérer les 500 tonnes de déchets toxiques, il n'a pas fait signe de vie. Il s'adresse à nous à travers la presse», fustige-t-il.

PRESENCE DES DECHETS TOXIQUES, RECURRENCE DES MALADIES,COHABITATION DIFFICILE AVEC LA SENCHIM : Un problème récurrent

La cité Famara Ibrahima Sagna compte 165 maisons qui subissent depuis plusieurs années les conséquences de la présence de la société Senchim. Entre une insensibilité totale à l'odeur des pesticides et des maladies récurrentes, les habitants dépassés demandent l'aide de l'Etat. «Je ne ressens plus l'odeur des pesticides. Nous sommes habitués. On n'a pas le choix. Depuis plusieurs années, le collectif porte le combat, mais à chaque fois, il n'y a pas une solution définitive.

A la longue, on se perd. Il faut que l'Etat prenne ses mesures pour que la fermeture soit définitive. On craint pour notre santé à cause de cette insensibilité à cette odeur», soutient Abdou Lahat Sène, un jeune du quartier. Cheikhoul Khadim Diagne habite en face de l'usine. Les problèmes causés par cette proximité ne manquent pas. «Je ne peux plus ressentir l'odeur. A la maison, même les animaux que nous élevons ne peuvent pas grandir à cause de l'odeur qui vient de l'usine. Ma mère a des problèmes sanitaires. Tout le temps, elle tousse».

Fatou Ba, elle aussi, habite à la cité Famara Ibrahima Sagna. Assise devant son domicile, éventail à la main, elle cherche à se protéger de la chaleur caniculaire. La proximité avec l'usine porte atteinte à ses enfants.

«J'ai un enfant qui a des problèmes respiratoires. Si l'odeur des pesticides est forte, il tombe malade. L'- hôpital de la raffinerie de Mbao a signifié à une de mes nièces que sa maladie est causée par un produit inhalé. Après diagnostic, il est établi que c'est dû à l'odeur qui s'échappe des entrepôts de la Senchim. Elle souffre de problèmes pulmonaires.

D'ailleurs, elle craint l'arrivée de l'hivernage, car, m'a-t-elle dit, après chaque pluie, elle respire difficilement à cause de l'odeur des pesticides». Mariama Mané, quant à elle, est découragée. «Nous sommes fatigués. Depuis plusieurs années on dénonce un même problème. Après chaque pluie, l'eau qui vient de l'usine ruisselle jusque dans notre maison. Elle mousse.

Nous avons des bébés qui rampent sur le sable, donc ils sont exposés. Au moment où nous croyons avoir terminé avec la dénonciation, on constate des que des aménagements sont en train d'être faits ; cela veut dire que rien ne va changer», confie cette dame dont la maison est juste à côté de l'usine. Du haut du toit, on peut avoir une vue globale de l'entreprise.

Plus de: Sud Quotidien

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