Burkina Faso: Loi interdisant la couverture médiatique de la campagne déguisée

*« Nous nous sommes saisis de cette affaire afin de saisir les structures compétentes », Boureima Ouédraogo président de la SEP

* « Il n'est pas interdit qu'on fasse un débat politique », Charlemagne Abissi, président de l'UNALFA

Depuis quelques jours, les décisions du Conseil supérieur de la communication (CSC) sont mises en œuvre en ce qui concerne la proscription de couvrir les activités politiques entrant dans le cadre de la campagne déguisée.

Et ce durant 90 jours. Une situation qui n'est pas sans conséquences sur la vie des médias. Pour savoir ce qu'ils pensent de ces décisions prises sur la base de la loi CNT votée en 2015, nous avons recueilli les avis des responsables de faitières de médias et d'un directeur de publication d'un journal de la place. Des entretiens réalisés le 12 août 2020.

Boureima Ouédraogo, président de la Société des éditeurs de la presse privée (SEP)

« Nous nous sommes saisis de cette affaire afin de saisir les structures compétentes pour voir dans quelle mesure on peut obtenir la relecture de cette loi »

« Le CSC a décidé de faire une interprétation de la loi portant Code électoral, qui proscrit la couverture médiatique de la campagne déguisée. Cette décision est d'abord une interprétation de la loi de la part du CSC et elle invite les médias à appliquer son interprétation.

Maintenant, est- ce que le CSC a le droit d'interpréter a priori une loi et de dire qu'il faut appliquer sa décision d'interprétation? C'est là toute la question. Sur le plan juridique, des juristes nous font savoir qu'il y a débat à ce niveau. Ensuite, c'est une décision qui a beaucoup de conséquences sur le travail des médias.

Parce que nous sommes dans une période pré -électorale et cela constitue la matière première des médias. Si on dit à ces derniers, vous ne pouvez pas couvrir des activités qui mettent en lumière les candidats des partis politiques, ça cause énormément de problèmes.

En effet, on leur enlève du contenu et on leur retire la possibilité de pouvoir informer le citoyen sur l'offre politique des différents candidats.

Le temps de la campagne électorale pour la présidentielle et les législatives est suffisamment court pour permettre de recenser tous les messages des candidats et de permettre aux populations de pouvoirs faire un choix en connaissance de cause.

Au-delà de cette décision, même la loi pose problème en termes de résultat sur le terrain. Nous sommes tous d'accord que la loi a été adoptée pour régler un problème. Mais telle que disposée, vient-elle résoudre un problème ou bien elle le complique ?

Au-delà de cela, quand on regarde aujourd'hui, on a l'impression qu'on fait la part belle à ceux qui détiennent le pouvoir au détriment de ceux qui sont dans l'opposition.

Car, la décision du CSC dit qu'on peut toujours couvrir les activités du président du Faso, des membres du gouvernement et des institutions. Pourtant, quand vous avez un président sortant qui est candidat, la meilleure façon pour lui de défendre son bilan, c'est de pouvoir présenter ses acquis.

Or, aujourd'hui, on voit un certains nombres d'initiatives dans le camp présidentiel, qui sont couvertes par les médias et cela donne à voir des réalisations. Pour un président sortant, son meilleur avocat, c'est son bilan. On lui donne la possibilité d'avoir une longueur d'avance sur les autres.

Quand un ministre est candidat à la députation et qu'il peut aller faire des inaugurations dans sa province parce qu'il les a faites dans le cadre de sa fonction, il n'a même pas besoin qu'on appelle à voter pour lui.

Je peux même ajouter que même les partis politiques se sont rendu compte qu'à l'application de cette loi, cela leur pose problème.

Nous nous sommes saisis de cette affaire afin de saisir les structures compétentes pour voir dans quelle mesure on peut obtenir la relecture de cette loi ».

Dieudonné Zoungrana, Directeur de publication du journal « Aujourd'hui au Faso »

« Même si on n'a pas entendu les hommes politiques parler de la loi, ils sont interpellés au premier chef »

« Je pense que la polémique, c'est moins l'existence de la loi que l'interprétation qu'on en a faite. Parce que pour beaucoup, le CSC a mal interprété la loi. Même si après, il y a eu un recadrage. Comme je l'ai déjà dit sur d'autres tribunes, cette loi est un peu préjudiciable aux médias. Car, 80% de la matière première des médias est la chose politique.

Même si on dit qu'on peut toujours faire des éditos, on peut couvrir les investitures, les activités du chef de l'Etat et des ministres. Quoi qu'on dise, un éditorial n'est pas fait ex nihilo.

Un édito, on le fait à partir d'un fait. Il faut qu'un candidat pose un acte pour qu'à partir de cela, un éditorialiste puisse dire ce qu'il en pense. Nous pouvons aussi évoquer la longueur de la période concernée par cette décision. 90 jours, c'est beaucoup.

Je pense qu'après ces élections, il faut une relecture de cette loi. De façon subsidiaire, il faut reconnaître que les Burkinabè aiment la politique. Un journaliste a beau faire un dossier économique, social et sportif, c'est bien, car c'est du journalisme noble. Mais ça n'emballe pas les gens.

Par contre, un homme politique qui vole dans les plumes de son adversaire, ça suscite un éditorial de haut vol et les gens vont lire. Même si on n'a pas entendu les hommes politiques parler de la loi, ils sont interpellés au premier chef.

Mais pour les médias, nous sommes en première ligne relativement à cette loi. Quand un ministre fait une activité, comment savoir que c'est dans le cadre de sa fonction ou dans le cadre d'un candidat potentiel.

Après les élections, il faut que l'Assemblée nationale se penche sur la relecture de cette loi pour éviter qu'on fasse des amalgames.

Dans nos rédactions, on n'a pas de problèmes particuliers mais ça tombe dans une période où l'activité est un peu en berne. Mais dans cette période charnière de précampagne, appliquer la loi porte un coup aux médias ».

Charlemagne Abissi, président de l'Union nationale de l'audiovisuel libre du Faso (UNALFA)

« Il n'est pas interdit qu'on fasse un débat politique »

« C'est une décision qui a été prise sur la base de la loi CNT et la loi s'impose à tous. Ce que je retiens, c'est que malheureusement, ça ressort nos travers dans la pratique quotidienne de la vie publique.

D'un côté, nous sommes dans une situation d'application de la loi dans la lettre, mais pas dans l'esprit. De l'autre côté, c'était pour résoudre un problème qui était ponctuel à travers la loi.

Ce qui n'est pas normal, car la loi est de portée générale. Dans le fond, l'autre question que cela pose, est le fait que les partis politiques ont pour mission d'animer la vie publique. Ils interviennent pour former et sensibiliser les populations.

Ça fait que cela peut poser un problème. Maintenant, pour ce qui concerne la presse, je ne vois pas personnellement de problème. Nous devons rester dans le débat politique d'intérêt général. C'est-à-dire, le débat de promotion électorale.

A mon avis, il n'est pas interdit qu'on fasse un débat politique. Mais l'essentiel, c'est de faire en sorte que ce ne soit pas un débat qui fasse la promotion d'un groupe, d'un parti ou d'un candidat.

Je pense qu'à part cela, il ne devrait pas poser de problème en tant que tel. Mais les préalables que j'ai posés nous amènent à réfléchir, à l'avenir, sur ce qu'on veut afin de sensibiliser les populations sur les projets de société des candidats.

Car, on se rend compte qu'en période de campagne, on n'a pas assez de temps d'expliquer le contenu de ces projets de société.

Et c'est ça le vrai problème. Car, cela empêcherait le citoyen d'avoir une idée assez large de ce que proposent les candidats.

Ils se contenteront de quelque chose de superflu. Il faut qu'on réfléchisse, après les élections, afin de réadapter la loi pour qu'elle soit plus bénéfique ».

Plus de: Le Pays

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