Afrique de l'Ouest: Tiémoko Meyliet Koné, Gouverneur de la BCEAO - « En fonction de l'évolution de la situation, la BCEAO prendra toutes les mesures appropriées pour accompagner les économies de l'Union »

Monsieur Tiémoko Meyliet KONE, Gouverneur de la BCEAO
8 Septembre 2020
SIKA Finance
interview

Depuis la propagation de la crise de la Covid-19 dans la zone UEMOA, la BCEAO est à la manœuvre pour appuyer une économie régionale sous pression où la croissance devrait cette année se contracter à 2,4%, contre une prévision initiale de 6,6%.

Des mesures de soutien au secteur financier ont succédé la mise en place des ‘’Bons Covid-19’’ qui ont permis aux Etats de mobiliser en l’espace d’un mois plus de 1 000 milliards de FCFA pour répondre rapidement à leurs besoins urgents de trésorerie pour faire face à la crise. Et pour renforcer la résilience de la région, l’institution monétaire a, le 24 juin dernier, ramené son taux minimum de soumission à 2,0%, soit l’un des plus faibles en Afrique.

« En fonction de l’évolution de la situation, et conformément à son mandat, la BCEAO prendra toutes les mesures appropriées pour accompagner les économies de l’Union »a assuré dans cet entretien Tiémoko Meyliet Koné, nommé en 2011 gouverneur de l’institution qu’il a intégrée il y a 45 ans et où il a passé une bonne partie de sa riche carrière professionnelle.

Des premiers effets des mesures annoncées et les enjeux qui les ont portées aux projets et réformes en cours, Tiémoko Meyliet Koné passe en revue un ensemble de dispositifs qui devraient soutenir la résilience des économies de la zone qui est l’un des principaux bassins de la croissance en Afrique.

Dès le début de la crise, la BCEAO a pris un certain nombre de mesures de soutien parmi lesquelles un accroissement de la liquidité en faveur des banques et une structuration de bons Covid-19 en faveur des Etats. Êtes-vous satisfait de la mise en œuvre de ces mesures et les objectifs ont-ils été atteints ? D’autres mesures pourraient-elles être envisagées ?

Il est vrai que, dès le début de la crise, la BCEAO a pris des mesures de soutien en faveur du secteur bancaire et financier. Cela consistait à accroître de plus de 1 500 milliards de FCFA la liquidité octroyée à ce secteur. Ces ressources ont ainsi permis aux banques de maintenir leurs activités de financement et d’accorder des reports d’échéance aux entreprises affectées par la crise. Déjà à fin mai 2020, les banques avaient accordé des reports d’échéance pour un montant de 57,3 milliards, en faveur de plus de 800 entreprises et de 3 500 particuliers. Concomitamment, l’encours des crédits à l’économie a progressé de 1,8 % entre février et mai 2020.

« Déjà à fin mai 2020, les banques avaient accordé des reports d’échéance pour un montant de 57,3 milliards, en faveur de plus de 800 entreprises et de 3 500 particuliers ».

Les bons Covid-19, structurés en faveur des États, leur ont permis de mobiliser sur le marché financier régional plus de mille milliards de FCFA à des conditions très avantageuses, pour un financement rapide de leurs plans de riposte et de relance, en attendant les mobilisations d’autres ressources et appuis budgétaires d’ici la fin de l’année 2020.

Enfin, les mesures en faveur de l’utilisation accrue des moyens de paiement digitaux, destinées à limiter les déplacements et les contacts entre les personnes, ont eu un effet très favorable sur le recours à la monnaie électronique et l’utilisation des services financiers digitaux.

Au regard de ces premiers résultats, nous sommes plutôt satisfaits des retombées de ces mesures. Nous continuons d’inciter les banques à s’approprier davantage l’ensemble des mesures de soutien mises en place par la BCEAO afin que celles-ci puissent atteindre leur plein effet.

« En fonction de l’évolution de la situation, et conformément à son mandat, la BCEAO prendra toutes les mesures appropriées pour accompagner les économies de l’Union. »

Le plus important, c’est que nous suivons quotidiennement l’évolution de cette crise dont on ne cerne pas encore bien l’ampleur et la durée définitive. En fonction de l’évolution de la situation, et conformément à son mandat, la BCEAO prendra toutes les mesures appropriées pour accompagner les économies de l’Union.

Est-il prévu des mesures d’accompagnement pour doper la relance de la machine économique une fois la crise passée ?

Au début de la crise, comme vous le savez, tous les États de l’Union ont mis en œuvre des plans de riposte pour freiner la propagation de la maladie, mais aussi pour réduire ses effets négatifs sur l’économie. Aujourd’hui, ces pays, à l’instar de ceux d’autres régions du monde, s’orientent vers un assouplissement des mesures de restrictions tout en introduisant des plans de relance économique. Dans le but de soutenir ces plans de relance et de contribuer à cette dynamique, le Comité de Politique Monétaire de la BCEAO a décidé, récemment, de baisser de 50 points de base les taux directeurs de la Banque centrale. Le taux minimum de soumission est désormais de 2,0% au lieu de 2,5% auparavant.

« (...) les banques peuvent désormais disposer de ressources financières auprès de la Banque Centrale au taux d’intérêt de 2,00%, l’un des plus faibles en Afrique. »

Grâce à cette décision, les banques peuvent désormais disposer de ressources financières auprès de la Banque Centrale au taux d’intérêt de 2,00%, l’un des plus faibles en Afrique. Elles ont été invitées à répercuter cette baisse du coût de leurs ressources sur les taux d’intérêt des crédits accordés à la clientèle, en particulier les PME/PMI et les opérateurs économiques affectés par la crise sanitaire.

La Banque centrale que vous dirigez met un point d’honneur à la stabilité des prix et à l’équilibre extérieur (niveau des réserves de change) dans notre région... Et pourtant les mesures d’assouplissement prises pour les injections de liquidités par votre institution pourraient être sources d’inflation dans la zone. Si un tel constat était avéré, quels seraient les leviers sur lesquels la Banque centrale s’appuiera pour contenir l’inflation? Et qu’en est-il de l’évolution du niveau des réserves de changes?

Il faut tout d’abord rappeler que ce sont les dispositions statutaires de la BCEAO qui prescrivent que l’objectif principal assigné à la politique monétaire soit la stabilité des prix. Ces mêmes dispositions précisent que, sans préjudice de cet objectif, la Banque centrale apporte son soutien aux pays membres pour une croissance saine et durable.

Dans un tel contexte, et conformément à sa mission de stabilité des prix, ajuster la liquidité aux besoins des économies devient primordial pour la Banque centrale, tout comme veiller au maintien des équilibres nécessaires.

« Le taux d’inflation qui était de -0,5% à fin décembre 2019 est ressorti à 1,3% en mars 2020. Ce niveau n’est pas préoccupant et toutes les évaluations faites par nos services ne relèvent aucune inquiétude particulière sur l’inflation à moyen terme. »

La crise sanitaire que nous vivons, du fait des perturbations économiques qu’elle entraîne, a un impact sur l’inflation, compte tenu du décalage entre la demande et l’offre des produits en général. Le taux d’inflation qui était de -0,5% à fin décembre 2019 est ressorti à 1,3% en mars 2020. Ce niveau n’est pas préoccupant et toutes les évaluations faites par nos services ne relèvent aucune inquiétude particulière sur l’inflation à moyen terme.

Concernant les leviers de la Banque centrale pour contenir une éventuelle montée de l’inflation, il faut d’abord indiquer que la politique monétaire est par essence conjoncturelle et s’ajuste en fonction de l’évolution de la conjoncture interne et externe. L’analyse des éléments constitutifs d’une augmentation de l’inflation indiquera donc forcément les mesures à prendre pour enrayer ce processus. La BCEAO, comme toute autre Banque centrale d’ailleurs, dispose d’instruments pour ce faire.

« (...) il me faut vous indiquer que les réserves actuelles de la BCEAO représentent 6,3 mois d’importation. C’est un niveau appréciable, jamais atteint par le passé... »

Enfin, il me faut vous indiquer que les réserves actuelles de la BCEAO représentent 6,3 mois d’importation. C’est un niveau appréciable, jamais atteint par le passé et qui est le résultat de plusieurs actions, qui reposent d’abord sur les performances économiques des pays, ensuite sur les réformes introduites par la Banque centrale pour parvenir au rapatriement effectif des recettes d’exportation et, enfin, sur le renforcement du stock d’or de la BCEAO, du fait de nouvelles acquisitions auprès des sociétés minières installées dans la zone UMOA.

Le coût des services financiers est élevé dans notre espace, ne pensez-vous pas que cela est un frein à l’augmentation du taux de bancarisation ?

Tout d’abord, je voudrais indiquer que, sur la base des évaluations faites par la BCEAO et les institutions financières internationales, le coût du crédit bancaire dans notre zone est parmi les plus faibles en Afrique. Toutefois, il est important de souligner que les problèmes de bancarisation et d’inclusion financière ne sont pas seulement liés aux questions de coûts des services financiers. Ils dépendent aussi de la disponibilité des services financiers qu’il faut davantage adapter aux besoins exprimés par les acteurs économiques en particulier et par les populations.

« (...) le coût du crédit bancaire dans notre zone est parmi les plus faibles en Afrique... »

Aujourd’hui, avec le développement des nouvelles technologies et, surtout la digitalisation financière, le taux de bancarisation n’est plus le seul indicateur pertinent pour apprécier le niveau d’inclusion financière des populations. C’est plutôt le taux global d’utilisation des services financiers qui, le mieux, permet d’apprécier les évolutions dans ce domaine.

Le taux de bancarisation stricte tenant compte des banques se situe à 17,7 %. En ajoutant les Services Financiers Décentralisés (SFD), ce taux passe à 39,4% actuellement.

Les Services Financiers Décentralisés ont été mis en place pour fournir des services financiers de proximité aux populations à revenus modestes. Cela a permis d’obtenir des résultats probants. En 2020, on dénombre plus de 500 Systèmes Financiers Décentralisés dans l’UMOA, avec environ 15 millions de sociétaires.

Pour aller plus loin, la BCEAO a mis en place avec les États de l’Union une stratégie régionale pour faire passer le taux d’inclusion financière à 75% dans un horizon de 5 ans.

« (...) la BCEAO a mis en place avec les États de l’Union une stratégie régionale pour faire passer le taux d’inclusion financière à 75% dans un horizon de 5 ans. »

Les actions menées actuellement dans ce cadre se concentrent sur le renforcement de la digitalisation des opérations et la mise en œuvre d’un programme adapté d’éducation financière pour les acteurs et les bénéficiaires de ces services. Bien que toutes ces actions ne soient pas encore développées, le taux d’inclusion financière ressort à 59,8% en 2019 contre 37,2% en 2014. Enfin, d’autres réformes destinées au renforcement de l’écosystème financier sont aussi en cours. Il s’agit de l’interopérabilité des systèmes financiers numériques et de l’implémentation d’un environnement d’incubation et de développement des FinTech.

Certains Etats africains à l’instar du Kenya permettent à leur population de pouvoir souscrire à certains emprunts obligataires via le téléphone mobile grâce à leur compte mobile money. Ce type d’initiative est-elle envisageable dans l’UEMOA ?

Dans l’UEMOA, les services financiers via la téléphonie se sont également développés grâce à l’adoption, depuis 2006, de textes réglementaires qui encadrent l’émission de la monnaie électronique. Ces textes ont été révisés en 2015 pour renforcer la supervision de l’activité et la protection des consommateurs. A ce titre, nous dénombrons, à fin décembre 2019, une quarantaine d’initiatives d’offres de monnaie électronique dans l’UEMOA, qui totalisent plus de 76 millions de comptes ouverts.

« En termes d’échanges, les populations ont effectué (via les offres de monnaie électronique, ndlr), en 2019, des transactions d’une valeur de 29 414 milliards de FCFA, soit 81,7 milliards de FCFA par jour »

En termes d’échanges, les populations ont effectué, en 2019, des transactions d’une valeur de 29 414 milliards de FCFA, soit 81,7 milliards de FCFA par jour. Autrefois utilisée essentiellement pour les transferts entre particuliers, la monnaie électronique sert, aujourd’hui, dans les transactions de paiements marchands, les règlements des factures et des frais de services publics. Les services d’offres de crédit via la téléphonie mobile sont également enregistrés grâce à des partenariats entre institutions financières.

Il faut signaler aussi que la plupart des États ont recours à la téléphonie mobile pour les paiements vers les bénéficiaires des allocations publiques (aide sociale, bourse, pension, etc.).

« La souscription aux emprunts obligataires avec la monnaie électronique est par conséquent possible dans l’UEMOA avec la réglementation en vigueur »

La souscription aux emprunts obligataires avec la monnaie électronique est par conséquent possible dans l’UEMOA avec la réglementation en vigueur. C’est un service à valeur ajoutée, qui est déjà proposé par certaines Sociétés de Gestion et d’Intermédiation (SGI), grâce à des partenariats avec les émetteurs de monnaie électronique. Les acteurs du marché financier régional bénéficient de ce fait d’un cadre approprié pour vulgariser et développer ce segment de marché s’ils le souhaitent.

Une partie de la population s’adonne de plus en plus au Forex (marché des changes). En tant que gouverneur qu’avez-vous à dire sur une telle pratique ?

Tout d’abord, il convient de rappeler que, dans l’UEMOA, les opérations de change que les résidents de l’Union peuvent réaliser sont régies par des dispositions réglementaires spécifiques, qui prévoient notamment que ces opérations ne peuvent s’exécuter que par l’entremise d’intermédiaires agréés que sont la Poste, les banques primaires, les agréés de change manuel et la BCEAO.

Sous ce rapport, pour toute transaction sur le marché des changes, le public doit recourir aux seuls intermédiaires habilités, qui ont la responsabilité de veiller à la conformité réglementaire des opérations de la clientèle. Naturellement, toute opération conduite en dehors de ce cadre est considérée comme étant une infraction, et expose à des sanctions pécuniaires et pénales, dans certains cas.

De toutes les façons, nous ne disposons pas d’informations qui montrent que des particuliers effectuent directement ce type d’opérations, sans passer par des intermédiaires agréés.

Toutefois, c’est le lieu de rappeler au public que les opérations de change appelées Forex, qui n’ont pas de soubassement économique, sont des opérations à caractère spéculatif. Ces opérations emportent des risques financiers importants qui appellent à une grande vigilance, contrairement aux publicités faites par leurs promoteurs qui promettent à tort des bénéfices exceptionnels.

En tant que gouverneur de la BCEAO, que pouvez-vous dire aux investisseurs régionaux et étrangers sur la capacité de résilience de notre économie sous régionale ?

L’UEMOA est un territoire de plus de 3,5 millions de kilomètres carrés et compte une population totale de plus de 117 millions d’habitants. En cela, il constitue un vaste marché pour les opérateurs économiques et les investisseurs étrangers.

S’agissant de la capacité de résilience de nos économies, elle réside en partie dans les avantages qu’elle a su tirer de l’intégration économique et monétaire pour faire face aux divers chocs. En effet, à l’exception de l’année 2020 impactée par la Covid-19, l’UEMOA se caractérise par un environnement macro-économique et monétaire stable, qui se traduit par des taux de croissance parmi les plus élevés du continent (en moyenne plus de 6%) et des niveaux d’inflation des plus faibles (moins de 2%) au cours de ces dernières années.

"(...) l’UEMOA se caractérise par un environnement macro-économique et monétaire stable, qui se traduit par des taux de croissance parmi les plus élevés du continent (en moyenne plus de 6%) et des niveaux d’inflation des plus faibles (moins de 2%) au cours de ces dernières années"

De plus, la réglementation des changes garantit la liberté des transactions courantes et de la plupart des opérations en capital, notamment le rapatriement des bénéfices réalisés par les non-résidents. Il s’agit de facteurs essentiels à tout investisseur pour évaluer la rentabilité et la sécurité de ses investissements.

Ce potentiel ne doit pas laisser indifférent les investisseurs et bien évidemment, nous les encourageons à profiter des opportunités qui s’offrent.

Sur le marché financier de l’UE-MOA coexistent deux marchés pour l’émission d’emprunts obligataires (syndication et adjudication) avec des dépositaires centraux différents. Ne pensez-vous pas que cela constitue un frein au développement du marché des titres publics ?

Les États de l’Union disposent effectivement de ces mécanismes pour se financer. Il s’agit d’une part, du marché des titres publics par syndication régulé par le Conseil Régional de l’Epargne Publique et des Marchés Financiers (CREPMF) et, d’autre part, du marché des bons et obligations du Trésor par adjudication, qui est du ressort de l’Agence UMOA-Titres (AUT).

Ces deux marchés disposent chacun de leur Dépositaire, qui a pour rôle d’assurer la conservation des titres et de gérer le système de règlement livraison. Le Dépositaire joue donc un rôle essentiel dans le développement du marché. Dans l’UEMOA, la BCEAO assure la charge de dépositaire des bons et obligations du Trésor émis par voie d’adjudication, avec le concours de l’Agence UMOA-Titres, et le Dépositaire Central/Banque de Règlement (DC/BR) assure la fonction de dépositaire des titres émis via le CREPMF.

À la demande du Conseil des Ministres de l’Union, des travaux ont été menés par un Comité piloté par la Banque centrale, en vue d’imprimer à notre marché financier les réformes nécessaires au renforcement de son efficacité, et un rapport a été élaboré à cet effet. Ce rapport indique notamment que l’existence d’une pluralité de dépositaires constitue un frein à l’émergence du marché et a formulé des recommandations qui ont été adoptées par le Conseil des Ministres. La mise en œuvre des dites recommandations est en cours et permettra de rendre plus efficace le fonctionnement du marché, en résolvant les difficultés auxquelles vous faites allusion.

 (Interview repris dans le cadre du partenariat BCEAO/Allafrica Global Media)

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