Maroc: «Zanka Contact» d'Ismaël El Iraki, coup de cœur de la Mostra de Venise

interview

« Je me pince pour pouvoir y croire que c'est vrai. » Présenter son premier long métrage à la Mostra de Venise, malgré la pandémie de Covid-19, il trouve cela « hallucinant ». « Zanka Contact » raconte l'histoire d'amour entre deux survivants, une histoire écrite et réalisée par un autre survivant, le cinéaste marocain Ismaël El Iraki, 36 ans. Entretien.

Après la tempête d'émotions de Zanka Contact dans la toute petite sala Volpi de la Mostra, c'était comme un clin d'œil venu du ciel. Juste avant notre entretien, le seul orage survenu pendant le festival s'est abattu sur la lagune, créant une ambiance radieuse de renaissance. Puis le réalisateur arrive au rendez-vous sur la terrasse au-dessus de la plage du Lido, en précisant qu'il avait pris cette nuit un bain de mer.

RFI : Présenter votre film à la Mostra de Venise, premier grand festival international à se tenir après le début de la crise du Covid-19, qu'est-ce que cela signifie pour vous ?

Ismaël El Iraki : Ce festival est un symbole d'espoir énorme. C'est incroyable. Quand on fait un film, surtout un premier film, ce sont des années de votre vie. Et tous les gens qui ont fait un premier film en 2020, je pense que tous ont eu un moment, pendant le confinement, où ils se sont dit : « Mon Dieu, je n'ai plus d'espoir ». L'annonce que Venise allait se tenir physiquement, qu'on va pouvoir projeter nos films dans une vraie salle de cinéma avec du public, cela me semble toujours complètement dingue. Je me pince pour pouvoir y croire que c'est vrai. C'est hallucinant.

Zanka Contact, c'est plus que des images. C'est une énergie, un coup de poing, la rage de vivre. Pour vous, est-ce un film, un concert, une expérience psychédélique ?

Pour moi, ce n'était pas un film, c'est un incendie incontrôlé. Ce projet a avancé en moi comme un feu de forêt, en brûlant tout sur son passage, en dévorant, en mangeant tout ce qui était en moi. C'est fait avec toutes les choses que j'aime : la musique que j'aime, le rock 'n' roll, ce personnage de femme forte, il y a une histoire d'amour très premier degré, très lyrique, il y a du western. Il y a même ma bague [il montre sa bague tête de mort]. Dans le film, il y a aussi mes cauchemars, mes hallucinations à un moment où j'en avais. Il y a mes craintes liées au fait que je suis un des survivants de l'attentat du Bataclan. Et il y a aussi de belles choses que j'ai pu apprendre en guérissant de cet événement. Zanka Contact, c'est une histoire d'amour entre deux survivants.

C'est la rencontre entre une ancienne rock star et une prostituée à Casablanca. Pour vous, cette ville est-elle un lieu de révolte ?

Pour moi, Casablanca est dans un pays qui est un peu comme une vieille dame, le Maroc. Casablanca est une adolescente. Elle a une beauté d'adolescente qui est à la fois très belle et très laide. C'est une ville en changement constant, c'est son caractère principal. On ne voulait pas capturer la réalité de cette ville, qui est tellement multiple. Nous, on voulait capter l'esprit de Casablanca, l'imagination, le cœur de cette ville. Comment les gens parlent, pensent, tombent amoureux...

Et il y a toutes ces légendes qu'on a à Casablanca : des superstitions quotidiennes pour les djinns ; des légendes sur les rock stars qui sont passées par le Maroc comme Brian Jones et Jimi Hendrix. Cela va jusqu'à une forme de pensée magique habitant chaque chose et remplissant chaque chose d'invisibles. L'invisible est toujours là. Pour un cinéaste, c'est une ville très cinégénique.

Votre film met à l'honneur les musiques marocaines des années 1970. Cette période est-elle, pour vous, l'âge d'or de la musique marocaine ?

C'est un film réalisé comme un film des années 1970 : en cinémascope, en 35 mm, des décors entièrement construits, des costumes de designers, une musique composée à partir de rien. Faire un tel film en 2020, avec un petit budget, autour d'un million d'euros, c'est uniquement possible si vous avez des gens qui sont complètement transportés, avec vous. C'est autant leur film que mon film.

Côté musique, on avait envie de faire découvrir Les Variations qui sont les Led Zeppelin marocains. Il y a cinq chansons dans le film où ils ont fait en musique ce que nous voulions faire en cinéma. C'est l'alliance et le mélange de la guitare électrique, de la batterie et de l'oud. C'est purement marocain et à cent pour cent rock 'n' roll.

« Full Contact Love » est la chanson phare du film. Est-ce cela que vous cherchez aussi dans la relation avec votre public, un contact total ?

Alexandre Tartière a composé toute la musique, Neyl Nejjai a composé les parties guitares, ce sont des amis de lycée. « Full Contact Love » est devenu un symbole, un cri de ralliement dans l'équipe. On a eu un tournage difficile. On se disait : c'est le Vietnam, les pires trucs peuvent arriver. Tourner un film de deux heures avec 15 heures de pellicules, avec des journées de 15 heures, avec tous les problèmes imaginables. La première journée du tournage, on s'est retrouvé avec des costumes entachés de sang, parce qu'il y a eu une bagarre, avec un mec qui a sorti un couteau... Chaque fois, quand c'était difficile, on se disait entre nous : c'est full contact love [rires].

Et les spectateurs ?

On veut vous faire rire et pleurer, vous faire peur, vous exciter avec la musique, vous émouvoir, et tout cela dans le même moment. On cherche le contact le plus direct possible, on veut parler au cœur. Quand vous entrez dans une salle de cinéma, il y a une seule chose réelle : votre émotion. Tout le reste, il n'y a rien. Il y a des fantômes sur un écran. La seule réalité au cinéma est l'émotion.

Pourquoi avez-vous fait cette déclaration : « En tant que réalisateur africain, j'exige mon droit à la fiction et à l'imagination » ?

Pour moi, le cinéma, c'est comme à la gelateria : il y a tous les parfums. Il y a de la place pour tous les goûts. Au cinéma aussi, il y a de la place pour tout le monde : cinéma naturaliste, cinéma fantastique, il y a de tout. Le problème : en tant que cinéaste africain, il n'y a pas de la place pour tout. On arrive dans une case qui est préconçue, où la seule chose qui devrait exister, ce serait un cinéma naturaliste, avec souvent des sujets sociaux. Avec le but de donner des nouvelles du pays. Il y a des films qui sont comme ça et que j'adore. Mais, ce n'est pas moi.

Lorsqu'on a commencé à financer ce film, on s'est rendu compte que les gens disaient : « Ah, c'est cool, mais pourquoi vous faites ça dans un film marocain ? Pourquoi des serpents venimeux et des coups de guitare électrique et des scènes de western à la Sergio Leone ? Pourquoi est-ce que vous ne faites pas quelque chose de plus réaliste ? Pourquoi pas quelque chose de plus sur la prostitution au Maroc ? » Mais, moi, mon personnage, c'est une prostituée de western ! C'est du pur cinéma. Le problème : cette case-là, il fallait l'inventer. Cela a pris beaucoup de temps pour financer ce film. Notre geste politique, en faisant ce film, est de dire : « Nous avons le droit, en tant que cinéaste africain, à l'imagination, de faire un film de sciences fiction, un film fantastique, etc. »

Vous êtes un survivant de l'attentat du Bataclan. Le Bataclan figure dans le générique. Et dans votre film, le personnage principal, la rock star Larsen, porte votre bague de tête de mort. Et je vois que vous avez mis aujourd'hui les bottes en peau de serpent que le héros du film porte à l'écran. Quelle est la part autobiographique dans Zanka Contact ?

On ne peut pas appeler cela une autobiographie. J'ai fabriqué ce film avec tout ce que je suis. Tout ce que j'aime est dans le film. Les acteurs sont des acteurs que j'aime, j'ai écrit pour eux. Khansa Batma, la rock star marocaine qui joue le rôle principal, j'étais un fan avant de devenir un ami et avant d'avoir l'honneur d'être le premier à la diriger dans un film de cinéma. Kadavar, c'est plus lié au Bataclan, c'est un groupe que j'adore.

Ce dont je veux parler, c'est la réparation, la résilience. La dédicace au Bataclan est un « nous ». Nous, les survivants du Bataclan et ceux qui ne sont plus vivants. Le stress post-traumatique est quelque chose de très physique, très étrange. C'est incrusté dans votre corps. Et j'ai découvert que nous, les victimes du Bataclan, on partage cela avec des victimes de viol, d'agression, avec des militaires qui rentrent de guerre.

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