Egypte: Arrestation et diffamation des témoins d'un viol collectif

Violences faites aux femmes
communiqué de presse

Beyrouth — Fin août 2020, les agences de sécurité égyptiennes ont arrêté arbitrairement un homme et trois femmes qui étaient témoins dans une affaire de viol collectif datant de 2014 mais qui n'a été médiatisée que récemment, a déclaré aujourd'hui Human Rights Watch. Deux connaissances des témoins ont également été arrêtées.

Le 31 août, le procureur général a ordonné la libération de trois des six personnes détenues mais il les poursuit toutes en justice pour violation de lois sur la « morale » et la « débauche », des lois qui sont floues, discriminatoires et laissent la porte ouverte aux abus. Les médias pro-gouvernementaux ont coordonné une campagne de diffamation contre ces personnes et l'une des femmes a indiqué avoir été maltraitée en prison.

« Il est scandaleux que les autorités égyptiennes aient arrêté les témoins d'un viol collectif après les avoir encouragés à se faire connaître, au lieu de les protéger et de poursuivre en justice les violeurs présumés », a déclaré Rothna Begum, chercheuse senior auprès de la division Droits des femmes à Human Rights Watch. « Le dossier monté contre les témoins et la campagne de diffamation menée contre eux et contre la victime du viol ont un effet dissuasif sur les victimes et témoins de violences sexuelles car cela laisse à penser qu'ils iront en prison s'ils venaient à signaler des violences sexuelles. »

Les autorités devraient immédiatement abandonner les charges retenues contre les six témoins, offrir une protection aux personnes venues témoigner et poursuivre en justice les auteurs du viol collectif, a déclaré Human Rights Watch.

Dans cette affaire, une femme a indiqué que plusieurs hommes l'avaient droguée, l'avaient violée à tour de rôle, avaient écrit leurs initiales sur son dos et avaient enregistré une vidéo de leurs actes, qui se sont produits au Fairmont Nile City Hotel du Caire en avril 2014.

Les assaillants ont partagé la vidéo auprès de leurs amis, selon les militants pour les droits des femmes ayant été les premiers à dévoiler cette affaire sur les réseaux sociaux en juillet 2020. Au bout de plusieurs semaines de campagne par ces activistes, le Bureau du procureur général a annoncé le 24 août qu'il avait ordonné l'arrestation de plusieurs suspects, sept d'entre eux ayant quitté le pays selon une déclaration ultérieure. Deux autres suspects ont été arrêtés par la suite.

Les autorités avaient encouragé les témoins du viol à se faire connaître, ce qu'ils ont fait début août. Aujourd'hui, ils sont visés par des accusations de pratiques homosexuelles consensuelles, d'« incitation à la débauche », d'usage personnel de drogues et d'« utilisation abusive des réseaux sociaux », chef d'accusation souvent utilisé à l'encontre de détracteurs pacifiques du gouvernement.

Human Rights Watch s'est entretenu avec quatre activistes impliqués dans des campagnes en ligne contre les violences sexuelles. Trois d'entre eux ont été en contact avec la victime du viol et deux avec les familles des témoins et leurs connaissances.

Human Rights Watch a également interviewé une personne ayant des informations sur l'affaire et souhaitant rester anonyme, un ami proche de l'un des hommes détenus, une journaliste, Basma Mostafa, chargée de couvrir l'affaire pour al-Manassa, site d'information indépendant, ainsi que deux activistes pour les droits des lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres (LGBT).

« Ces hommes se croient tellement puissants qu'ils ont filmé plusieurs viols à visage découvert car ils savaient qu'ils s'en sortiraient en toute impunité », a expliqué une activiste. « La vidéo a circulé parmi 70 à 80 personnes. »

L'Agence nationale de sécurité du Ministère de l'intérieur a arrêté les témoins et les a poussés à modifier leurs témoignages, tout en les gardant au secret du 28 au 31 août, selon trois activistes ayant parlé aux témoins remis en liberté. Des vidéos et des photos d'événements de la vie privée des témoins ont été divulguées sur Internet peu de temps après la confiscation de leurs téléphones et ordinateurs portables par les forces de sécurité.

« Ils ont fouillé dans leurs affaires personnelles, dans leurs ordinateurs et téléphones portables, et en ont extrait des éléments de leur vie privée ; le jour suivant, des photos et des vidéos personnelles circulaient sur les réseaux sociaux », a déclaré l'ami d'une des connaissances des témoins.

L'ami et la journaliste, qui se sont entretenus avec les avocats et des proches des deux hommes et de la femme toujours en détention avant jugement, ont rapporté que les autorités avaient soumis deux des hommes détenus à des examens anaux forcés et une femme à un « test de virginité », pratiques dénoncées par la communauté internationale, sans aucun fondement scientifique pour « prouver » les rapports homosexuels ou la « virginité ».

Ces tests violent les principes d'éthique médicale et constituent un traitement cruel, dégradant et inhumain assimilable à un acte de torture et de violence à caractère sexiste, a déclaré Human Rights Watch.

La femme toujours en détention a rapporté que les officiers de sécurité la traitaient de tous les noms, ne lui donnaient pas assez d'eau et de nourriture et l'« humiliaient constamment », comme l'a expliqué sa famille à une activiste. Selon les activistes, elle serait très probablement détenue à la prison pour femmes d'al-Qanater au Caire.

Les accusations portant sur des pratiques sexuelles privées consenties violent les droits au respect de la vie privée et à la non-discrimination fondée sur le sexe, l'orientation sexuelle et le genre. Les normes internationales en matière de droits humains exigent d'assurer la protection et la sécurité des plaignants et témoins dans les affaires de violence à caractère sexiste avant, pendant et après les poursuites judiciaires.

Des activistes au sein des communautés féministes et LGBT égyptiennes ont déclaré craindre une répression plus large sachant que les forces de sécurité se servent du contenu obtenu en exploitant les appareils confisqués en vue d'identifier d'autres personnes. Selon ces activistes, les forces de sécurité auraient convoqué d'autres témoins et d'autres amis des victimes pour les interroger.

Le viol collectif qui s'est produit en 2014 au Fairmont Hotel a été signalé pour la première fois en juillet 2020 par Assault Police (police du harcèlement), un compte Instagram ayant joué un rôle de premier plan dans la campagne contre les violences sexuelles.

Ce compte n'a pas nommé les suspects mais a indiqué qu'ils étaient issus de familles riches et influentes. L'administrateur a désactivé le compte pendant deux semaines entre fin juillet et mi-août, puis a cessé de publier des posts sur l'affaire après avoir été la cible de « graves menaces », ont expliqué deux activistes proches de la campagne.

Des activistes ont confié à Human Rights Watch que plusieurs autres victimes leur avaient rapporté des agressions sexuelles impliquant les mêmes hommes que ceux du viol du Fairmont Hotel, mais avaient trop peur pour déposer plainte. Un post du 26 juillet sur Assault Police affichait : « Ils ont envoyé ces vidéos à leurs amis comme des trophées. »

« Les autorités égyptiennes ont renforcé cette habitude qui consiste à rejeter la faute sur les victimes et ont montré quelle était leur position vis-à-vis du mouvement #MeToo égyptien en réduisant au silence les personnes suffisamment courageuses pour s'exprimer », a déclaré Rothna Begum. « L'Égypte devrait agir pour que les auteurs de violences sexuelles rendent des comptes et cesser de persécuter les femmes et les hommes venant témoigner et lutter contre ces abus. »

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