Afrique: Elections en Afrique de l'ouest : perturbations liées à la COVID-19 et leçons apprises en ce qui concerne l'utilisation de la technologie

analyse

Une période de bouleversements                                 

Les élections organisées en période de Covid19 posent un sérieux problème à travers le monde. En effet, réaliser l'équilibre nécessaire entre la nécessité de tenir des élections crédibles et le besoin de contenir la pandémie est un défi majeur. Il en est de même en ce qui concerne l'importante question de la légitimité requise pour gouverner de manière efficace. Cette nouvelle réalité met à l'épreuve les fondements de la démocratie à travers le monde. Selon le rapport d'IDEA, "Global Overview of COVID-19 : Impact on Elections", au moins 50 pays, Etats et territoires doivent organiser des élections pendant cette période. La nature de la Covid19, une maladie transmissible qui se propage dans les lieux bondés et à travers les interactions humaines de proximité, a conduit à un plaidoyer accru en faveur du recours à l'utilisation de la technologie dans les processus électoraux comme moyen efficace de réaliser l'équilibre entre santé publique et garantie de crédibilité des élections. L'idée que la technologie peut améliorer la crédibilité des élections, qui n'est pas nouvelle en soi, gagne en popularité car la technologie (ex. vote électronique) limite les contacts humains et les foules, permettant ainsi aux électeurs d'exercer leur droit de vote avec des risques relativement faibles pour leur santé.

Apprécier les avantages de la technologie

La technologie a ses avantages : Covid19 est une réalité qui pourrait durer pendant un certain temps et il serait nécessaire d'apporter certains ajustements dans la manière traditionnelle d'organiser les élections. Les élections du 15 avril 2020 en Corée du Sud, qui se sont déroulées alors que le monde était littéralement à l'arrêt, constituent un modèle de réussite. Les élections des 300 membres de sa 21eme Assemblée nationale ont enregistré un taux de participation de 66 % sur les 44 millions d'électeurs inscrits.  En dehors des nombreux changements dans la gestion du processus et les règles nécessaires pour s'adapter à un environnement changeant, la solide culture démocratique et l'efficacité du gouvernement coréen dans la lutte contre le virus ont contribué à maintenir la confiance des électeurs. La technologie a également joué un rôle. Afin de garantir la transparence du processus de vote, la Commission électorale nationale a introduit la diffusion en direct du vote et du processus de dépouillement. Un nombre important de bulletins de vote a été envoyé par la poste, ce qui a contribué à limiter la foule au niveau des bureaux de vote.  L'utilisation des réseaux sociaux et d'autres outils technologiques ont permis de mettre à la disposition des citoyens et des électeurs une information adéquate et en temps utile. Ces mesures ont contribué à renforcer la confiance dans le processus. Il convient de souligner que cela a été possible grâce à une culture politique positive sous-jacente.

D'autres types de technologie ont été utilisés lors d'élections avant même la Covid19. Selon Peter Wolf, dans un article publié sur le site de IDEA, la Covid19 pourrait inciter davantage de pays à expérimenter le vote en ligne. L'Estonie, la Suisse et la Norvège ont expérimenté le vote en ligne avec des résultats mitigés. Il y a eu des problèmes techniques, les électeurs n'ont pas vraiment fait confiance au processus et les vulnérabilités et la transparence d'Internet ont suscité des inquiétudes fondées. En réalité, la technologie peut limiter les difficultés liées à la manipulation des bulletins de vote et le risque de tripatouillage aux niveaux des bureaux de vote.  Elle simplifie le vote et améliore le taux de participation lorsque toutes les catégories d'électeurs : les malades, les handicapés, les citoyens moins motivés peuvent voter où qu'ils soient. Réaliser l'équilibre entre les avantages et les inquiétudes est une tâche dont les décideurs politiques ne peuvent pas se soustraire.

Le vote électronique est présenté non seulement comme utile pour garantir l'intégrité électorale à long terme, mais également comme un outil nécessaire pour prévenir la propagation de la Covid19 dans le court terme. Il devrait limiter l'erreur humaine ou l'interférence avec le dépouillement des votes et la gestion des résultats électoraux. Il présente par conséquent un intérêt particulier pour l'Afrique de l'Ouest où le dépouillement des votes est l'un des maillons les plus faibles de la gestion des élections. Dans son rapport sur les élections générales de 2019 au Nigeria, The Civil Society Election Situation Room a souligné la nature opaque de la centralisation des votes et, la manière dont cette opacité ainsi que l'influence humaine indue ont permis des fraudes et ont entaché l'intégrité du processus électoral.

La technologie a ses limites

Partout dans le monde, la technologie a également été utilisée pour entacher la crédibilité des élections et favoriser des candidats, souvent les candidats sortants. Tout en appréciant les nombreux avantages de la technologie, il est important de ne pas perdre de vue ses limites. La montée de l'autoritarisme et l'extension du mandat sous prétexte de réformes constitutionnelles, sont des signaux inquiétants, des dangers que constitue la manipulation des élections à l'aide de la technologie. La tentative du Kenya d'utiliser un système de vote électronique en 2017 a conduit à l'annulation de l'élection présidentielle par la Cour suprême kenyane - une première en Afrique. L'expérience du Kenya, notamment la torture et le meurtre du responsable informatique de la Commission électorale et de la délimitation des circonscriptions électorales indépendante (IBEC) quelques jours avant les élections et le désaveu par l'IBEC de son coûteux système de transmission des résultats, montrent l'impact de l'humain sur les élections. Comme le dit Nanjala Nyabola dans son livre Digital Democracy, Analogue Politics (2018), "la technologie était censée sauver une élection mais au lieu de cela elle a été utilisée pour la compromettre".

L'expérience des lecteurs de cartes lors des élections de 2019 au Nigéria est un autre exemple d'échec de la technologie. Conçu comme une solution facile contre le vote multiple et le bourrage des urnes, le lecteur de cartes vérifie la correspondance entre les données sur la carte et les données biométriques de la personne qui la détient. Ce système novateur a été efficacement mis à mal lorsqu'il a été ignoré ou prétendument saboté dans de nombreux bureaux de vote. Il n'a fait que créer une illusion de crédibilité qui a facilité le bourrage des urnes par les candidats.

Le coût et la propriété des technologies utilisées pour les élections sont également une source de préoccupation. De nombreux pays d'Afrique de l'Ouest ne sont pas capables de faire face au coût de l'organisation des élections, qu'il s'agisse du processus d'inscription des électeurs, de l'impression des bulletins de vote ou de l'utilisation de la technologie. Le Ghana, le Liberia et la Sierra Leone, par exemple, comptent sur les partenaires au développement pour le financement d'une partie du coût de leurs élections. Selon l'auteur de Digital Democracy, Analogue Politics, l'élection avec 19,2 millions d'électeurs au Kenya a coûté plus chère (28 dollars par habitant) que celle de 214 millions d'électeurs en Inde. Au Libéria, le coût des élections par habitant est passé de US$13 en 2005 à US$74 en 2017. Ces coûts sont prohibitifs. À l'ère de Cambridge Analytica, nous devrions faire attention à la source de la technologie utilisée pour nos élections. L'effet conjugué de la corruption, du désir de gagner les élections à tout prix, de l'existence d'entreprises étrangères sans objectifs sociaux dans nos pays et des intérêts géopolitiques constitue une combinaison périlleuse pour l'intégrité des élections en Afrique.

Trouver le bon équilibre

Les élections sont au cœur des défis majeurs de notre continent, car c'est par le biais des élections que sont sélectionnés les dirigeants chargés d'élaborer et de mettre en œuvre les politiques et les plans susceptibles d'améliorer nos conditions de vie et notre position sur l'échiquier international. Alors que la Covid19 secoue le monde, avec comme effet secondaire la consolidation des pouvoirs des autocrates de la Chine au Brésil et l'introduction de nouveaux facteurs d'inégalité, notamment la discrimination biomédicale, l'Afrique doit faire de son mieux non seulement pour survivre, mais aussi pour prospérer.

La technologie peut être à la fois une arme et un bouclier, un puissant catalyseur et un agent paralysant de la liberté. Nous risquons d'exacerber la régression démocratique qui se répand en Afrique de l'Ouest si les problèmes structurels sous-jacents ne sont pas résolus.  Il y a quelques points qui doivent retenir notre attention si nous voulons tirer le meilleur de la technologie. Premièrement, changer notre conception de ce que signifie être au pouvoir et être un citoyen afin de rétablir le contrat social rompu entre les citoyens et l'État. L'économie politique de la gouvernance et des élections crée de puissantes incitations pour contrecarrer la démocratie et tant que ces incitations ne seront pas supprimées par des réformes constitutionnelles et électorales, l'introduction de la technologie n'améliorera pas la légitimité des élections.

Deuxièmement, nous devons reconstruire la cohésion sociale par le dialogue, la réconciliation, l'éducation et la transformation sociale. Des citoyens unis sont indispensables pour l'exigence de la bonne gouvernance, indépendamment des considérations ethniques et religieuses. Ceci exige en partie la réalisation d'un nouveau consensus entre les élites, ce que la pandémie nous donne l'occasion de faire.

Troisièmement, l'État et le secteur privé doivent investir davantage dans la recherche et le développement, la gestion des données démographiques et les technologies localement développées. De Cocody (Abidjan) à Yaba (Lagos), les Africains innovent en matière de technologie et, il existe une possibilité de financer la création de solutions adaptées au contexte pour relever les défis sociopolitiques.

Quatrièmement, nous devons créer et faire respecter les cadres juridiques pour la protection de la vie privée, des droits numériques et des informations personnelles, en utilisant même la technologie pour améliorer la gestion des données démographiques, qui est essentielle à la planification des élections et à la budgétisation pour la fourniture des services publics et des réformes fiscales. Nous devons veiller à ce que les citoyens soient vigilants et à ce que nos tribunaux soient suffisamment indépendants pour protéger ces droits avec acharnement.

Bien que la technologie ait amélioré de nombreux aspects de notre vie "elle n'est pas un bien moralement neutre". Son utilisation et son déploiement reflèteront l'intention et les valeurs de ceux qui la fabriquent et l'utilisent. La technologie, et donc les élections, ne peuvent être qu'à l'image de la société qui les conçoit et les déploie.

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