Sénégal: Stephen Roken, Ambassadeur d'Allemagne au Sénégal - «Nous voulons aider le pays à préserver des emplois dans le secteur privé»

14 Septembre 2020
interview

L'Allemagne a accordé, le 3 septembre dernier, au Gouvernement du Sénégal un don de 100 millions (environ 65,5 milliards de FCfa) pour le soutenir dans la mise en œuvre de son Programme de résilience économique et sociale (Pres).

Dans cet entretien, Stephen Roken, l'Ambassadeur d'Allemagne au Sénégal, revient sur les raisons de cet engagement. Il promet aussi que Berlin fera tout son possible pour soutenir le secteur privé et améliorer l'attractivité du Sénégal.

L'Allemagne vient d'octroyer un don de 100 millions d'euros au Sénégal, dans le cadre de la lutte contre la Covid-19. Pouvez-vous revenir sur le bien-fondé de ce financement et ses axes prioritaires ?

Effectivement, l'Allemagne soutient le Sénégal dans la mise en œuvre du Programme de résilience économique et sociale contre les effets de la Covid-19 (Pres) avec un don à hauteur de 100 millions d'euros. Nous trouvons essentiel d'être solidaires avec nos pays partenaires dans des situations de crise comme celle-ci, qui est sans précédente.

Jusqu'à présent, nous ne connaissons ni la fin ni l'envergure de cette crise. Mais ce qui est sûr, c'est que les impacts sur l'économie du Sénégal seront graves.

C'est pour cette raison que nous avons souhaité être aux côtés du Sénégal dans ce véritable défi. L'appui allemand a été mis en place en étroite coopération avec d'autres donateurs tels que l'Union européenne, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale.

L'objectif principal de notre soutien est d'aider le Gouvernement sénégalais à préserver des emplois dans le secteur privé. L'Allemagne compte également contribuer au maintien de la paix sociale au Sénégal car il constitue un pôle de stabilité dans la sous-région.

Nous espérons que les petites et moyennes entreprises (Pme), qui sont importantes pour l'économie sénégalaise, surmonteront la crise grâce à des mesures appropriées.

Comment appréciez-vous les actions menées jusque-là par le Gouvernement sénégalais pour une bonne maîtrise de cette crise sanitaire ?

La crise actuelle constitue un véritable défi pour chaque pays. Il faut trouver une balance entre les besoins sanitaires et économiques. De plus, il faut convaincre les populations que les mesures strictes et certaines restrictions au quotidien sont nécessaires.

Je pense que le Gouvernement sénégalais a bien réagi. Il a très tôt instauré des mesures de confinement pour freiner la propagation du virus et immédiatement réagi pour limiter les conséquences néfastes pour l'économie sénégalaise.

Rappelons-nous que le Pres a vu le jour déjà début avril. C'est une réalisation considérable de la part des responsables politiques et administratifs du Sénégal. Le Pres est doté d'une enveloppe financière conséquente de 1.000 milliards de FCfa ; ce qui souligne la volonté du Gouvernement de venir en aide à la population.

La mise en œuvre efficace du Pres est une condition pour la survie des secteurs économiques les plus vulnérables et les plus touchés par la crise.

Nous sommes confiants que les impacts réels se manifesteront au plus tard au cours de l'année 2021. Néanmoins, il est crucial que l'action gouvernementale reste efficace et transparente.

L'Allemagne figure parmi les pays les plus touchés par la pandémie. Quelles sont les mesures qui ont été préconisées par l'autorité fédérale pour endiguer la maladie ?

Jusqu'à maintenant, l'Allemagne a réussi à empêcher la surcharge de notre système de santé. Mais il faut être humble, le danger posé par le virus de la Covid-19 est loin d'être terminé.

En général, je vois trois raisons pour lesquelles l'Allemagne traverse relativement bien cette crise. Premièrement, le système de santé allemand était en bon état avant la crise.

Deuxièmement, l'Allemagne n'a pas été le premier pays touché par le virus et a donc eu le temps de se préparer.

En conséquence, la capacité de soins intensifs par exemple a été augmentée de 12.000 lits à 40.000 lits. Troisièmement, l'Allemagne abrite de nombreux laboratoires qui peuvent tester le virus.

Mais il faut rester vigilant. Il est essentiel que le Gouvernement informe le public régulièrement, non seulement de ce qu'il sait, mais aussi de ce qu'il ne sait pas.

C'est le seul moyen de créer la confiance nécessaire pour lutter contre un virus mortel dans une société démocratique.

Aucune démocratie ne peut obliger ses citoyens à changer de comportement - du moins sans encourir des coûts élevés. Pour une réponse coordonnée et collective, la transparence et des informations précises sont bien plus efficaces que la coercition.

Le Sénégal, tout comme l'Allemagne, a fini par lever les mesures restrictives faisant craindre le resurgissement d'autres foyers de contagion de la maladie. Quelle est votre lecture ?

Vous avez raison, la rentrée des classes après les vacances par exemple est un grand défi en Allemagne comme au Sénégal. De plus, pour les vacances d'été, l'Allemagne avait facilité les voyages, en particulier dans les pays voisins.

Malheureusement, il a été constaté que certains de nos citoyens se sont contaminés pendant leur voyage. Donc, je me répète : il faut rester vigilant et continuer à respecter les règles d'hygiène de base et la distanciation sociale.

L'Union européenne a publié une liste de pays habilités à voyager dans l'espace Schengen. Le Sénégal ne figure pas sur cette liste et a décidé d'appliquer la réciprocité. Quelle est votre lecture sur cette question?

D'abord laissez-moi clarifier un malentendu : l'espace Schengen n'est pas fermé aux Sénégalais. En raison de la pandémie, l'espace Schengen est fermé aux voyages non-essentiels des ressortissants de plus des 100 pays.

Par exemple, nous considérons des visites touristiques en Allemagne comme des voyages non essentiels ; donc en ce moment, ils ne sont pas possibles. Cependant, certains voyages sont possibles.

Entre outre, l'ambassade d'Allemagne délivre des visas pour les études universitaires, la formation professionnelle et le regroupement familial.

La réouverture de l'espace Schengen dépend principalement de l'évolution de la pandémie. C'est pour cela qu'il est indispensable de ne pas relâcher les efforts internationaux dans la lutte contre la pandémie. En ce qui concerne la réciprocité, c'est une décision du Gouvernement sénégalais.

L'Allemagne étant en récession, est-ce que cette situation ne risque pas de freiner les investissements allemands au Sénégal ?

Il est vrai que l'Allemagne est actuellement en récession, mais je suis confiant que l'économie allemande va bientôt rebondir.

Mais comme les décisions sur les investissements sont des décisions à long terme, il est plus important que le Sénégal soit un espace économique attractif - pour les investisseurs nationaux et internationaux.

Pour cela, il faut une stabilité politique, des procédures administratives efficaces et des décisions équitables du système judiciaire. Je suis confiant que le Gouvernement sénégalais continuera à prendre les décisions nécessaires.

Pouvez-vous nous rassurer que la Covid-19 ne va pas impacter la mise en œuvre du « Compact with Africa » dont le Sénégal fait partie des bénéficiaires ?

Le « Compact with Africa » est une initiative des pays du G20 dans le but d'encourager l'investissement privé au Sénégal. La crise économique actuelle aura certainement un impact sur cet objectif. Mais, du côté allemand, nous ferons tout notre possible pour soutenir le secteur privé et améliorer l'attractivité du Sénégal.

Cependant, les objectifs du « Compact » ne peuvent être atteints que si le Gouvernement réussit à maintenir le secteur privé en vie. C'est la raison pour laquelle nous avons voulu apporter un appui financier de 100 millions d'euros destiné au Pres.

Étant donné que l'Allemagne a une longue tradition d'appuyer le secteur privé au Sénégal, nous suivons de près le pilier 3 du Pres, qui consiste au renforcement de la viabilité de l'économie par des appuis directs aux secteurs les plus impactés, des mesures d'accompagnement aux entreprises à travers des mesures fiscales et un accès facilité au financement de leurs besoins en trésorerie et en investissements, en relation avec le système financier.

On constate une présence timide des entreprises allemandes au Sénégal. Qu'est-ce qui le justifie ? Et comment inverser cette tendance ?

Vous avez raison. Il n'y a pas beaucoup d'entreprises allemandes au Sénégal. Je pense qu'il y a encore une barrière linguistique, car les entreprises allemandes sont plus actives en Afrique anglophone. De plus, le Sénégal reste une « terre inconnue » pour une grande partie du secteur privé allemand.

C'est pour cela que la visite du Président Macky Sall en janvier 2020 à Berlin, où il avait rencontré des représentants des Pme allemandes, revêt une grande importance.

Et j'étais heureux d'apprendre que l'entreprise allemande Pfeiffer a gagné un appel d'offre important dans le cadre du projet « Dépollution de la Baie de Hann ». Un tel projet phare pourrait inciter d'autres entreprises allemandes à explorer les possibilités du marché sénégalais.

La KfW travaille avec le Fonsis sur la mise en place d'un fond d'investissement pour les Pme sénégalaises. À quand le lancement de ce fonds ?

La KfW et le Fonsis travaillent activement à la mise en place du Fonds Pme pour lequel le Gouvernement allemand a prévu 25 millions d'euros de subventions.

Le Fonds Pme est destiné à fournir des prêts et des fonds propres aux Pme sénégalaises dans des secteurs d'importance stratégique et à fort potentiel de croissance et de création d'emplois.

Grâce aux financements accordés par le Fonds, les Pme pourront réaliser de nouveaux investissements, développer leurs capacités de production et renforcer leur compétitivité. Elles pourront ainsi augmenter leur chiffre d'affaires et créer des emplois stables.

Globalement, comment jugez-vous l'état de la coopération bilatérale entre le Sénégal et l'Allemagne ?

Les relations germano-sénégalaises se sont considérablement renforcées au cours des dernières années.

Le Président Macky Sall et la Chancelière Angela Merkel se sont rencontrés plusieurs fois et la visite de la Chancelière Angela Merkel en 2018 à Dakar était un grand succès. En 2019, nous avons conclu le « Partenariat pour encourager les réformes » dans le cadre du « Compact with Africa ».

Avant 2018, notre volume de coopération annuel était d'environ 25 millions d'euros, les engagements annuels depuis 2018 s'élèvent à plus de 100 millions d'euros. Cela signifie que l'Allemagne est devenue en peu de temps l'un des plus importants partenaires bilatéraux.

Au-delà de cette coopération effectuée par la KfW et la Giz, j'aimerais souligner la présence remarquable d'institutions allemandes à Dakar comme les fondations politiques (Konrad Adenauer Kas, Friedrich Ebert Fes, Friedrich Naumann Fns, Heinrich Böll Hbs, Rosa Luxemburg Rls), le Groupe des conseillers militaires allemands à Bargny, le Daad et le Goethe-Institut.

Je suis particulièrement heureux que notre Institut culturel, le Goethe-Institut, va construire un nouveau bâtiment à côté de la Maison Senghor : un beau symbole pour les excellentes relations sénégalo-allemandes.

Plus de: Le Soleil

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