Cameroun: Le paradoxe camerounais

Leader de l'opposition camerounaise Maurice Kamto.

Etre fier de son indépendance et de sa réunification et s'empresser de revendiquer sa dépendance à la culture des anciens colonisateurs

C'est un truisme que de reconnaître que le Cameroun est réputé pour sa diversité tant géographique, historique, économique que culturelle. Ce n'est pas pour rien qu'on désigne ce pays d' « Afrique en miniature » ou encore de « toute l'Afrique dans un pays ». Cette diversité, par le génie des Camerounais, a été transformée en unité politique car, contre la volonté des colonisateurs allemands, anglais et français, le Cameroun est resté une création des Camerounais. C'est pourquoi ce peuple est si fier de son indépendance et de sa réunification obtenue de hautes luttes. Paradoxalement, c'est ce même peuple qui revendique très véhémentement sa dépendance aux cultures héritées de ses anciens colonisateurs. Pourtant, ce peuple dispose de grandes ressources naturelles et humaines lui permettant de devenir un très grand laboratoire pour l'élaboration d'une véritable culture panafricaine intégrant à la fois des valeurs européennes issues de la colonisation et des valeurs africaines.

I/ Le peuple camerounais, si fier de son indépendance et de sa réunification

L'indépendance du Cameroun français, proclamée le 1er janvier 1960, n'a pas été un don de la France comme l'histoire coloniale veut le laisser croire, mais une conquête des nationalistes camerounais qui ont pris les armes pour contraindre la France à en accepter l'idée. Il est vrai, qu'au contraire de l'Algérie où la lutte de libération nationale menée par les nationalistes du FLN a obligé la France à négocier avec eux, au Cameroun, l'UPC qui en a fait de même a été écartée des négociations qui ont fait de Ahmadou Ahidjo « le père de l'indépendance du Cameroun ». Cependant, personne n'est dupe au Cameroun et la grande majorité des Camerounais consacre l'UPC comme le parti qui a vraiment combattu pour l'indépendance du Cameroun. Les récents travaux des historiens camerounais et même français ont rétabli cette vérité historique qui fait du Cameroun le seul pays en Afrique au Sud du Sahara à avoir pris les armes contre les Français pour obtenir son indépendance. C'est pourquoi au Cameroun, tous les citoyens sont fiers de l'indépendance de leur pays bien que pour deux raisons divergentes :

- Certains sont fiers du sang versé pour l'obtenir et considèrent que Ruben Um Nyobé ; Félix Roland Moumié, Ernest Ouandié, Abel Kingué sont les seuls véritables héros nationaux de l'indépendance du Cameroun. C'est pourquoi ceux qui en sont convaincus n'ont pas hésité à reprendre la lutte armée contre cette indépendance jugée fantoche dès sa proclamation le 1er janvier 1960. Seuls l'arrestation de Ouandié, son procès, sa condamnation à mort et sa fusillade en janvier 1971 sont venus mettre un terme à cette lutte armée ;

- D'autres sont fiers pour n'avoir pas contribué à verser le sang des Camerounais afin d'obtenir cette indépendance qu'ils jugent quant à eux réelle malgré leur complicité avec la France, malgré « les accords de coopération » signés avec l'ancien colonisateur qui réduisent toutefois sa réalité et son efficacité. Les tenants de cette fierté défendent si farouchement cette indépendance qu'ils n'ont pas hésité à prendre les armes pour combattre ceux des Camerounais qui la considèrent fantoche et à qui ils donnent les qualificatifs de rebelle, terroriste ou maquisard.

C'est certainement pourquoi le président de la République Paul Biya a fait, des tenants de ces deux fiertés, des héros nationaux dans un même décret pris dans les années 1990. D'ailleurs, nous devons à la vérité de dire que nous n'avons assisté à aucun mouvement de protestations au Cameroun lorsque le 1er janvier 1960 a été déchu de son prestige de jour de fête nationale en faveur du 20 mai 1972.

Autant les Camerounais sont fiers de leur indépendance conquise ou octroyée, autant ils expriment la même fierté pour la réunification des deux Cameroun qui est, elle aussi, l'œuvre des seuls Camerounais. Immédiatement après la séparation dont ils ont été les victimes de la part des puissances coloniales avec la complicité de la première organisation internationale qu'est la SDN, les Camerounais ont, en effet, commencé et n'ont, à aucun moment, cessé de réclamer le retour à leur unité consolidée sous le protectorat allemand. Par des pétitions adressées à la SDN entre 1919 et 1930, par les réclamations véhémentes du secrétaire général de l'UPC devant l'assemblée générale de l'ONU entre 1952 et 1955, et par les négociations constructives des leaders nationalistes camerounais des Southern et Northern Cameroons avec les autorités britanniques à Lancaster house en Angleterre et à New York aux Nations Unies,- malgré leurs divergences quant à la forme de l'indépendance qu'ils souhaitent avoir - la nécessité de la réunification des deux Cameroun est portée sur la scène internationale.

De même que les leaders nationalistes camerounais des deux rives du Moungo font valoir leur volonté de se réunifier à la face du monde, de même ils se rencontrent tantôt dans une ville du Cameroun français, tantôt dans une autre du Cameroun britannique pour se concerter afin de coordonner leurs points de vue pour atteindre leur objectif. Ainsi, lorsque les Français décident d'interdire l'UPC et ses organes annexes dans le territoire placé sous leur autorité, c'est sans hésitation que ses militants viennent se réfugier chez leurs frères du Cameroun britannique et, ensemble, ils transforment l'UPC interdite en OK (One Kamerun).- Il est intéressant de remarquer ici l'utilisation de la lettre K qui rappelle le Kamerun allemand unifié -. Cette synergie entre les Camerounais des deux rives du Moungo en quête de leur unité brisée embarrasse tant et si bien le gouvernement britannique et les dirigeants de l'organisation des Nations Unies qu'ils finissent par leur poser les questions pièges suivantes : a/ Voulez-vous devenir indépendants et joindre la fédération du Nigeria indépendante ou bien b/ Voulez-vous devenir indépendants et joindre la République du Cameroun indépendant ? A la lecture de ces deux questions, il est aisé de constater que le Cameroun britannique qui va au plébiscite des 11 et 12 février 1961 n'est pas encore indépendant alors que le Cameroun anciennement français et le Nigeria qu'ils doivent choisir de rejoindre le sont déjà depuis 1960.

Pour avoir les résultats conformes à ses attentes, à savoir le rattachement de l'entièreté du Cameroun britannique au Nigéria, le gouvernement britannique prend les deux précautions suivantes : d'abord ; autoriser la participation à ces élections aux seuls Camerounais en âge de voter nés au Cameroun britannique ou dont les parents y sont nés, éliminant de ce fait des Camerounais issus du Cameroun français et installés de longue date dans ce territoire mais ne remplissant pas ces deux conditions ; ensuite imposer le comptage séparé des voix des électeurs du Southern Cameroons et du Northern Cameroons alors qu'ils répondent tous les deux aux mêmes questions. Ces précautions permettent aux britanniques d'obtenir un résultat positif biaisé puisque seul le Northern Cameroons, au contraire du Southern Cameroons se prononce pour son rattachement au Nigeria alors que le comptage, pris globalement, aurait permis le rattachement de l'entièreté du Cameroun britannique à la République du Cameroun. C'est pourquoi, ce résultat soulève de part et d'autre des mécontentements qui se manifestent immédiatement :

- le gouvernement de Ahmadou Ahidjo proteste contre ce résultat du Northern Cameroons estimant qu'il y a fraude de la part du gouvernement britannique ; après avoir tenté en vain de convaincre la communauté internationale de rejeter ce résultat, il considère de ce fait que le Cameroun est en deuil et fait mettre en berne les drapeaux sur l'ensemble du territoire de la République du Cameroun ;

- le gouvernement britannique, déçu par le choix du Southern Cameroons, lui refuse désormais toute aide dans la suite de ses négociations avec l'ancien Cameroun français, obligeant ainsi les Camerounais du Southern Cameroons à ne plus se prévaloir d'aucun de ses attributs (armée, monnaie... ) dans leur nouvelle condition. C'est ce qui explique qu'à Foumban, ces derniers ne peuvent mettre sur la table des négociations que la culture anglo-saxonne à laquelle ils sont nourris depuis 1916.

Malgré les tentatives des puissances coloniales française et anglaise de les voir séparés à jamais, ce sont donc deux frères qui n'ont à aucun moment oublié leur camerounité qui se retrouvent en juillet 1961 à Foumban alors que l'un est déjà indépendant et l'autre en voie de le devenir. On peut imaginer la joie et la fierté qui sont les leurs lorsqu'ils font écrire à la porte d'entrée de la salle de conférence « How nice it is to meet our brothers ». C'est donc par le dialogue que les deux frères aboutissent au compromis de la fédération comme structure de gouvernement à adopter car l'un voulait la confédération et l'autre un Cameroun uni et indivisible. C'est le dialogue qui leur permet d'adopter le français et l'anglais comme langues officielles du Cameroun et le bilinguisme à base égalitaire comme mode de gestion des deux langues. C'est ensemble que les deux frères établissent Buea comme la capitale fédérée du Southern Cameroons transformé de ce fait en West Cameroon ou Cameroun occidental, et Yaoundé en capitale fédérée du Cameroun oriental ou East Cameroon et en capitale fédérale du Cameroun. C'est ensemble que les deux frères adoptent et acceptent tous les attributs et les armoiries de l'Etat précédemment en vigueur en République du Cameroun (hymne national, devise, franc CFA... ). C'est également ensemble que les deux frères décident du devenir du Cameroun post conférence de Foumban. S'il est établi que Ahidjo est le véritable architecte du parti unique au Cameroun le 1er septembre 1966, nul ne peut cependant nier qu'il le fait avec la complicité des leaders du West Cameroun que sont Foncha, Muna, Ngom Jua, pour ne citer que ceux-là. De même, il est difficile de comprendre l'avènement de la République unie en mai 1972 si l'on en exclut l'unification des partis politiques de septembre 1966 et les résultats du référendum au cours duquel les leaders politiques du Eastern et du West Cameroons ont donné de la voix, par des campagnes d'explications sur le terrain, en vue de faire triompher le « OUI pour par la République unie ». Comment expliquer par conséquent que ces Camerounais, qui ont façonné le devenir de leur pays avec amour et abnégation, soient les mêmes qui veulent aujourd'hui détruire leur unité qu'ils ont eu tant de mal à construire en choisissant de devenir dépendants des cultures de leurs anciennes puissances coloniales ? C'est ça le paradoxe camerounais.

II/ Le paradoxe camerounais : être dépendants des cultures des anciennes puissances coloniales

Les Camerounais sont si dépendants des cultures anglaise et française dont ils sont des héritiers qu'ils décident qu'ils ne sont plus camerounais mais des « Anglophones » et des 'Francophones ». C'est vrai que pour les Camerounais il est un slogan largement partagé : « impossible n'est pas camerounais ». Nous en sommes tellement convaincus que nous sommes les seuls au monde à avoir un pays dénommé Cameroun et un peuple qui s'appelle d'un côté « Francophone » alors que même les Français ne se disent pas « francophones » mais « Français » avec un pays dénommé France, de l'autre côté « Anglophone » alors que les Anglais eux-mêmes ne s'appellent pas « Anglophones » mais Anglais et leur pays porte la dénomination d'Angleterre.

Les Camerounais sont si dépendants de leurs cultures anglaise et française qu'ils oublient que l'histoire coloniale du Cameroun - même si, à proprement parler, le Cameroun n'a jamais été une colonie - ne commence pas en 1916. Le Cameroun a été aussi, de 1884 à 1916 un protectorat allemand et certains Camerounais ont vécu et aimé la culture germanique.

Les Camerounais sont si dépendants de leurs cultures anglaise et française qu'ils revendiquent le bilinguisme intégral à base égalitaire tel que décidé à la conférence de Foumban et tel que contenu dans la charte fondamentale du Cameroun. C'est vrai que l'on ne peut pas nier que le bilinguisme à base égalitaire n'est pas intégralement appliqué au Cameroun. Mais ce seul constat ne suffit pas à clarifier cette situation car il est impérieux de savoir à qui la faute afin de trouver les solutions pour y remédier. Sur qui faut-il donc jeter la pierre ? Il nous semble que la réponse n'est pas une, mais multiple et nous en retenons les deux suivantes :

- Certains pensent que c'est la faute aux Camerounais d'expression française majoritaires qui donnent la prépondérance à la langue française au détriment de langue anglaise marginalisée. Les textes, affirment-ils, sont systématiquement en version française sans que la version anglaise soit disponible. Ce constat est juste mais il n'explique pas réellement où se trouve la faute car autant on trouve des textes en français sans version anglaise, autant on trouve des textes en anglais sans version française. La différence se trouve seulement dans la quantité des textes qui sont plus nombreux en français. Il nous semble par conséquent que la faute est largement partagée par tous les Camerounais qui se réclament bilingues alors qu'ils revendiquent leur monolinguisme. Je suis bilingue mais je ne parle que le français et je ne veux pas parler l'anglais qui appartient aux « anglos », ou alors, je suis bilingue et je ne parle que l'anglais, je n'aime pas le français qui est la langue des « frogs » De ce fait, si le bilinguisme anglais français n'est pas intégralement pratiqué, c'est la faute à tous les Camerounais qui n'ont pas l'esprit bilingue. C'est ce qui fait dire aux observateurs objectifs que « le Cameroun est un pays bilingue mais pas les Camerounais ». Cessons par conséquent de rejeter la faute sur l'autre comme si nous même nous faisons mieux. Pour parodier les Saintes Ecritures, cessons de regarder la paille qui se trouve dans l'œil de notre voisin en oubliant de regarder la poutre qui se trouve dans notre œil. Faisons chacun un effort pour connaître la culture coloniale de l'autre, donc sa langue, pour mieux apprécier ce qu'elle a de bon ou de mauvais car il y a du bon et du mauvais dans chacune de ces cultures dont nous sommes des héritiers. Tant que nous nous accrocherons chacun à la seule culture dont nous sommes héritiers, nous ne deviendrons jamais intégralement bilingues.

- D'autres pensent que c'est la faute au gouvernement camerounais qui n'a pas su ou voulu faire appliquer le bilinguisme intégral sur une base égalitaire. Pour une analyse réellement objective de cette situation, il faut d'abord reconnaître les efforts fournis par le gouvernement pour la promotion du bilinguisme : création des lycées bilingues, des centres linguistiques dans toutes les régions du Cameroun et d'une école de traduction et d'interprétariat ; existence des départements d'études bilingues et imposition de la formation bilingue à tous les étudiants dans les universités d'Etat : affectation des Camerounais de langue anglaise dans les localités anciennement de culture française et réciproquement ; présentation des journaux télévisés simultanément en français et en anglais... Il faut également être honnête et reconnaître que ces mesures n'ont pas été suffisantes pour instaurer le bilinguisme intégral à base égalitaire au Cameroun. La solution pourrait peut-être venir de la « commission nationale pour la promotion du bilinguisme et du multiculturalisme » que vient de créer le président Biya. A condition que chacun des Camerounais y apporte du sien et que le rejet systématique de l'autre ne vienne compromettre les résultats escomptés.

Les Camerounais sont si dépendants de leurs cultures française et anglaise qu'ils décrètent que le « Cameroun est biculturel » alors qu'à la vérité chaque Camerounais est « multi culturel ». Il est tributaire à la fois de la culture de sa famille maternelle, de celle de sa famille paternelle, de celles qui lui sont officiellement attribuées comme héritages coloniaux et bien d'autres qu'il s'est personnellement octroyé. La force du Cameroun vient de sa diversité culturelle et non de sa bi culturalité artificiellement montée car il existe des Camerounais qui ne parlent ni le français, ni l'anglais, qui n'ont jamais mangé du fromage et bu du Bordeau à chaque repas, ni sacrifié à la tradition du tea and cake.

Les Camerounais sont si dépendants de leur culture anglaise et française qu'ils revendiquent aujourd'hui le retour au fédéralisme abandonné par les Camerounais depuis 1972 comme la panacée pour un avenir harmonieux et radieux du Cameroun. Ceux qui réclament ce rétropédalage s'interrogent-ils seulement sur les raisons avancées à l'époque pour convaincre les Camerounais des deux Cameroun fédérés de voter massivement OUI contre le fédéralisme ? Pourquoi faut-il insulter l'intelligence de ceux qui s'étaient prononcés contre la fédération dont les limites avaient été clairement déclinées ? Peut-on vraiment convaincre les Camerounais que ceux qui revendiquent ce retour au fédéralisme le font pour satisfaire l'intérêt général du Cameroun et des Camerounais et non pour leurs intérêts individuels et particuliers ? Certes, certains acteurs éminents de la République unie se sont rétractés et ont revendiqué eux aussi le retour au fédéralisme mais les raisons avancées pour leur retournement tiennent pour beaucoup à leur insatisfaction personnelle et non collective.

Il faut mettre un terme à ce paradoxe camerounais qui, en réalité, est alimenté par certains intellectuels et élites politiques aux égos surdimensionnés qui veulent satisfaire des ambitions qui leur sont propres. Il faut plutôt permettre au Cameroun de devenir ce laboratoire du panafricanisme que l'Afrique réclame de tous ses vœux parce qu'il aura démontré qu'en Afrique peuvent coexister des cultures héritées de la colonisation avec les cultures africaines sans que l'Afrique perde son âme.

* Pr. Daniel ABWA, historien et auteur du livre Ni anglophones ni francophones au Cameroun. Tous des Camerounais.

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