Ile Maurice: Mauriciens bloqués à l'étranger - Un retour compromis en raison de la quarantaine payante

15 Septembre 2020

Depuis avril dernier, Kevin Emilien est bloqué au Botswana avec sa femme, Emilie, qui vient d'accoucher. Tout comme Rajiv et sa famille, coincés à Prague.

Ces Mauriciens sont indignés par rapport à la décision gouvernementale d'instaurer une quatorzaine payante à partir du 1er octobre alors qu'ils n'ont pas les moyens de s'acquitter de ces frais. Leur retour au pays est, semble-t-il, compromis.

«L'état se rend-il compte que nous ne sommes pas tous des millionnaires et que nous ne roulons pas sur l'or ?» s'insurge Kevin Emilien. Bloqué au Botswana avec Emilie, son épouse, qui vient d'enfanter, ce Mauricien est remonté contre la décision gouvernementale d'imposer une quarantaine payante aux Mauriciens et aux touristes à partir du 1er octobre. Comment payer les frais de quarantaine quand lui et son épouse ont déjà accumulé des dettes au Botswana depuis la fermeture des frontières à Maurice ?

Cette question hante Kevin Emilien depuis vendredi dernier. Comment débourser entre Rs 40 000 et Rs 50 000 par personne, d'autant plus qu'il vient d'encourir des dépenses avec l'accouchement d'Emilie, le 19 août 2020 ? «Ce n'est pas évident. J'ai dû payer l'équivalent de Rs 150 000 pour l'accouchement et je dois trouver Rs 50 000 mensuellement pour la location d'une maison. Maintenant on vient nous dire de payer encore Rs 40 000 à Rs 50 000 comme frais de quarantaine par personne ? C'est une blague de mauvais goût. Je ne compte pas enrichir ce gouvernement», maintient-il.

Aujourd'hui, le couple et leur nouveau-né ne savent plus quelle porte frapper pour pouvoir regagner Maurice. C'est en janvier dernier que les Emilien se sont envolés pour le Botswana. Au départ, le voyage devait durer trois mois, le temps pour eux de finaliser les modalités de l'entreprise qu'ils comptaient ouvrir dans ce pays de la Communauté de développement de l'Afrique australe.

Mais le confinement et la fermeture des frontières à Maurice ont chamboulé leurs plans. «Nous avons effectué toutes les démarches possibles et imaginables. Que ce soit du côté du consulat, de l'ambassade et même au niveau du ministère des Affaires étrangères à Maurice. Rien n'a abouti. Et pourtant, à chaque fois, on nous rassurait en nous disant que priorité serait accordée aux femmes enceintes. Or, ce n'est qu'en juillet qu'on nous a proposé une solution. Mais c'était déjà trop tard. Emilie étant enceinte de plus de sept mois, elle ne pouvait plus voyager», explique-t-il.

Et aujourd'hui, avec un bébé de moins d'un mois sur les bras, il leur est tout aussi impossible d'envisager un retour. «Bébé tou pou ale dan ka- rantenn ! Mo pa konpran sa lozik la. Nous aurions très bien pu envisager de nous mettre en isolement chez nous, avec un suivi des autorités», estime-til. Kevin Emilien indique qu'il sera obligé de rester au Botswana avec sa femme et son enfant jusqu'à novembre. À ce moment-là, l'enfant aurait trois mois et pourra prendre l'avion. Jusque-là, il devra continuer à surveiller sa trésorerie.

Le vécu des Emilien est loin d'être un cas isolé. Rajiv, un autre Mauricien, est lui coincé à Prague, en République tchèque, avec sa fiancée et son enfant de deux ans. Selon cet homme d'affaires, sa compagne et son enfant ne peuvent être sur un vol de rapatriement car ils n'ont pas la nationalité mauricienne. «À aucun moment, on ne m'a dit sur quel critère le ministère se basait pour choisir qui pourrait rentrer et qui ne le pourrait pas. Sé enn zenfan ki ena enn papa morisien, li pena oken drwa li ? Si mo ti maryé lerla oui ?», se demande-t-il.

Il explique qu'il a déjà tout vendu sur place pour pouvoir regagner Maurice. Maison, voiture, il ne lui reste rien. Aujourd'hui, pour survivre, il doit débourser l'équivalent de Rs 70 000 mensuellement pour le logement. «Il me reste à peine de l'argent pour payer nos billets retour. Je suis au chômage car je n'ai pu honorer mon contrat avec les investisseurs à Maurice», déclare-t-il.

Rajiv ajoute qu'il a tenté par tous les moyens d'alerter l'ambassade, le ministère des Affaires étrangères et même un Senior Advisor du ministère, en vain. «Au total, plus d'une trentaine de correspondances ont été envoyées, sans résultat concluant. Le seul recours possible serait un jet privé. Mais cela a un coût et cette somme me fait défaut».

Le tourisme en suspens

Le 1er octobre, nos frontières rouvriront aux Mauriciens de l'étranger, aux investisseurs et aux touristes. Mais tous seront soumis à une quatorzaine obligatoire au coût oscil- lant entre Rs 40 000 et Rs 50 000. Les touristes accepteront-ils de pas- ser 14 jours en quarantaine, eux qui ne passent généralement que dix à 12 jours en moyenne dans l'île? Quel est le protocole applicable si certains d'entre eux sont testés positifs au Covid-19 ? Voici des éléments de réponse.

La quatorzaine risque-t-elle d'entraver la relance touristique ou pas ? Le scepticisme par rapport à l'application de cette mesure annoncée vendredi dernier est de mise chez nombre d'opérateurs touristiques. Ajmal Tincowree, directeur de l'agence Shamal Travels Ltd, préfère le voir pour le croire. «Il faudra que la quatorzaine payante démarre pour déterminer si c'est une formule qui marche. Personne ne peut faire de prévisions et dire si c'est une bonne ou mauvaise chose. On le saura à partir du 1er octobre», estime-t-il. L'incertitude liée à la quatorzaine payante est également de mise chez Charles Ng, directeur d'Atom Travel. «Les visiteurs étrangers seront-ils disposés à payer pour une quarantaine et à rester enfermer dans un hôtel ? Dans la pratique, je ne sais pas s'ils l'accepteront», confie-t-il.

Il y a une autre préoccupation: la durée du séjour touristique. En effet, les autorités ont mentionné que les visiteurs optant pour de longs séjours seront autorisés à entrer sur le territoire mauricien. Quelle devrait en être la durée précise ? D'après le Dr. Zouberr Joomaye, porte-parole du National Communication Commitee sur le Covid-19, c'est pour des séjours de plus de 14 jours comme des regroupements familiaux. «Par exemple, ceci englobe des étrangers dont les enfants sont à Maurice. Ils peuvent venir au pays pour deux à trois mois», explique-t-il.

Selon Ajmal Tincowree, ce type de séjour serait porteur mais sous certaines conditions. «Par exemple, les Européens et autres étrangers ont fait des investissements au niveau des villas et des appartements pour passer un maximum de temps en été à Maurice. Ces derniers sont sans doute des retraités ou des personnes qui n'ont pas l'obligation de rester dans leurs pays respectifs. Ils peuventvenir ici, dépenser et consommer à Maurice, ce qui serait bénéfique pour notre économie», estime ce dernier, qui dit avoir reçu des demandes de Mauriciens d'ailleurs et de visiteurs disposés à passer par la quatorzaine avant leur séjour.

De son côté, Charles Ng évoque des visites touristiques de deux mois ou plus et celles de retraités, qui peuvent varier entre trois et quatre mois. Néanmoins, il s'interroge sur le nombre réel des personnes concernées. Selon Daniel Saramandif, président de l'Association of Tourism Professionnals (ATP), leur nombre est faible (voir texte plus loin). De plus, les visiteurs font en moyenne des séjours courts, selon les données de Statistiques Mauritius. De janvier à août 2019, la moyenne était de 10,7 nuits.

De janvier à août 2020, le séjour moyen était de 12 nuits. Comment réconcilier ce fait avec la quatorzaine obligatoire ? Cet impératif suscite l'inquiétude de Jessica Tranquille, directrice d'Adriana Tour Operator. «Cela va décourager les touristes. Comme ils ont un budget limité, ils auront aussi à payer pour la quarantaine. Définitivement, l'avenir paraît bien sombre», constate-t-elle. Les clients habituels, ajoute-t-elle, en provenance de France et de La Réunion principalement, ne séjournent pas plus de deux semaines.

Que se passe-t-il après la quatorzaine ? Après cette étape, et s'ils sont négatifs aux tests du Covid-19, les visiteurs peuvent séjourner dans n'importe quel établissement hôtelier de leur choix ou chez des proches, indique Zouberr Joomaye. Et quel serait le protocole sanitaire suivi s'ils sont testés positifs au nouveau coronavirus ? «Les touristes seront canalisés vers un centre de traitement, comme c'est le cas pour les Mauriciens. Pour le moment, c'est l'hôpital Ear Nose Throat (ENT) qui prend en charge les cas positifs.

On a un Preparedness plan où l'on identifiera d'autres centres dans l'éventualité qu'on ait plus de cas», explique-t-il. Cependant, vu que le 1er octobre 2020, le ciel mauricien s'ouvrira à nouveau aux citoyens et aux investisseurs, la reprise touristique pourrait ne pas se faire de sitôt. «Naturellement, nous souhaitons que le tourisme et l'aviation retrouvent leurs mêmes chiffres d'affaires que 2019. Mais il faut être réaliste: la situation est grave à l'international et pas si mauvaise à Maurice. Il faut restaurer l'équilibre pour que l'on puisse survivre à la crise. Ainsi, 2021 sera propice à la reprise du tourisme.

La survie des entreprises et de l'industrie elle-même est primordiale», observe le directeur de l'agence Shamal Travels. Quant au directeur d'Atom Travel, il pense que l'État veut résoudre le problème du rapatriement des Mauriciens d'abord avant de s'atteler à celui du tourisme. «Les touristes sont importants pour l'économie. Nos compatriotes le sont aussi. Je ne crois pas qu'il y a beaucoup d'étrangers qui vont venir immédiatement. Je n'ai pas constaté un nombre important d'arrivées aux Seychelles et aux Maldives malgré la réouverture de leurs frontières», déclare-t-il.

Pour Zouberr Joomaye, le rapatriement de plus de 8 000 Stranded Mauritians a été effectué. À partir du 1er octobre, il est question de rouvrir les frontières aux compatriotes voulant revenir, ceux en possession de permis de résidence ou d'occupation et les visiteurs prêts à rester dans l'île plus de 14 jours. «Il y a des hommes et des femmes d'affaires qui doivent venir au pays. C'est une forme de tourisme aussi. On a vu que La Réunion est passée en alerte rouge et que d'autres pays repartent en confinement comme en Israël. On doit maintenir la quarantaine car c'est la méthode la plus sûre pour que le pays reste Covid-free», précise-t-il.

En chiffre

305 243 : c'est le nombre d'arrivées touristiques de janvier à août 2020. Selon Statistics Mauritius, ce nombre était de 872 805 pour la même période en 2019. Ceci implique une baisse de 62,7 %. Cette année, 154 808 femmes étaient de passage à Maurice comparées à 150 435 hommes. Comparativement, en 2019, les visiteuses étaient également plus nombreuses à séjourner dans l'île, soit 438 369 contre 434 436 pour les hommes.

Tarifs de la quatorzaine : chaque hôtel fixera son prix

Selon le Dr. Zouberr Joomaye, le chiffre de Rs 40 000 pour la quatorzaine est une moyenne indicative. «Chaque établissement hôtelier aura son prix. La compétition va jouer. En moyenne, cela avoisine les Rs 2 500 à Rs 3 000 par nuit en pension complète. Certains établissements pourraient pratiquer des tarifs plus bas. Il y aura une plateforme de réservation. Si les opérateurs voient que les prix sont trop chers, il faudra qu'ils les réajustent», déclare-t-il. Une centaine d'établissements ont été sollicités, ajoute-t-il. Selon lui, ce sont les établissements hôteliers qui fixent les prix. «On compte beaucoup sur les hôteliers pour qu'ils soient rigoureux par rapport au protocole sanitaire. On passe la main à ces derniers, qui sont actuellement formés dans cette optique», affirme-t-il.

Daniel Saramandif, président de l'Association of Tourism Professionnals :«Les touristes ne viendront pas juste en quarantaine pour ensuite repartir»

Avec une quarantaine de 14 jours, les touristes sont-ils encouragés à venir à Maurice ?

Ce sera difficile, excepté pour les personnes venant faire des affaires à Maurice. Pour le touriste qui sera là pour 14 ou 20 jours, je ne le vois pas rester deux semaines dans un hôtel. Les visiteurs étrangers ne pourront pas juste venir en quarantaine et repartir.

Qu'en est-il des visiteurs qui effectuent de longs séjours ?

Les longs séjours impliquent que ce soit des touristes qui passeront plus d'un mois dans l'île. Si l'on regarde bien, il y a très peu de visiteurs tombant dans ce cas de figure. Certains, d'origines française et allemande, le font. Mais pour cette durée, il est rare que cela soit applicable dans les hôtels. En revanche, ces touristes peuvent séjourner en appartement ou en famille.

Le tourisme est-il donc mort pour 2020 ?

Pour moi, le secteur ne reprendra qu'en 2021. Pour cette année, il faut capitaliser sur la clientèle mauricienne pour les hôtels. Il suffit de s'y rendre en fin de semaine et de voir les établissements hôteliers qui sont bondés. Cette formule marche bien, surtout pour les séjours en week-end. Je pense qu'il faut se concentrer sur la clientèle locale, et ce, pas uniquement pour les hébergements hôteliers. Les opérateurs doivent également maximiser les visites des lieux culturels et touristiques comme les musées, entre autres. Il faut inciter les Mauriciens à faire ces découvertes, comme nous l'aurions fait en temps normal pour les visiteurs étrangers.

Comme annoncé vendredi dernier, la réouverture des frontières sera pour les Mauriciens de l'étranger, les investisseurs et les touristes. Est-ce à dire que le tourisme n'est donc pas prioritaire ?

Dès le mois d'octobre, le tourisme en général ne sera pas prioritaire. Ce sera plutôt les visiteurs qui veulent venir en quatorzaine. Le ciblage porte plutôt sur les Mauriciens qui veulent rentrer, les diplomates et les hommes/ femmes d'affaires. Ce n'est pas à 100 % pour le tourisme. Pour moi, il faut être vigilant de toutes les façons. On voit ce qui se passe à côté de chez nous à La Réunion, et dans le monde entier. Plusieurs pays subissent une résurgence du Covid-19. De toute manière, pour que les touristes reviennent dans l'île, il faut s'organiser au moins deux à trois mois en avance pour faire le marketing. Je ne crois pas qu'au moment où l'on ouvrira les frontières, les étrangers vont s'empresser de venir comme s'ils n'attendaient que cela.

Comment cela se passe ailleurs...

En Belgique, le ministère des Affaires étrangères a décidé de placer Paris, ainsi que 15 autres départements français en zone interdite, pour cause de résurgence de Covid-19 non maîtrisée. Les voyages «non essentiels» à destination de ces départements sont donc formellement prohibés. Les vacanciers, qui en reviennent, devront se faire tester sur-le-champ et subir une quarantaine immédiate. De son côté, le Danemark a de nouveau fermé ses frontières aux Français depuis le 29 août.

En Allemagne, la durée de la quarantaine obligatoire est de dix à 14 jours. Il est aussi question de la validité des tests de dépistage (de 48 à 96 heures avant l'arrivée). Quant au Royaume-Uni, il a mis en place une quarantaine pour les voyageurs prove- nant de France, des Pays-Bas et de Malte et ce, depuis le 15 août. Les voyageurs arrivant en Angleterre à partir du Portugal continental, destination prisée des touristes britanniques, de Hongrie et des territoires français d'outre-mer, devront subir une quatorzaine en raison d'une résurgence de l'épidémie de Covid-19.

Aux États-Unis, en raison de la hausse des cas positifs au nouveau coronavirus, l'interdiction d'entrer sur le territoire prime toujours, depuis mars 2020.

Plus de: L'Express

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