Afrique: Cheikh Oumar Seydi, Directeur Afrique de la Fondation Bill et Melinda Gates - «La Covid-19 freine 20 ans de progrès et la réalisation des Odd»

20 Septembre 2020
interview

Les effets de la pandémie Covid-19 ont stoppé 20 ans de progrès vers l'accomplissement des Objectifs de développement durable (Odd) des Nations unies.

Selon le quatrième Rapport Goalkeepers publié par la Fondation Bill et Melinda Gates, le monde a régressé dans presque tous les indicateurs.

Dans un entretien par visioconférence, Cheikh Oumar Seydi, Directeur Afrique de la Fondation, met le doigt sur les points saillants de ce présent rapport alarmiste sur l'économie mondiale et la santé.

Que retenir du Rapport «Goalkeepers» publié lundi 14 septembre par la Fondation Bill et Melinda Gates?

Il y a eu plusieurs points qui sont mis en exergue dans le rapport. L'un des points les plus importants, c'est qu'après 20 ans de progrès dans les objectifs mondiaux de développement sur la santé et la pauvreté, ces progrès s'arrêtent. Les conséquences sont catastrophiques. C'est le plus grand «headline», parce qu'à chaque fois qu'on parlait du rapport Goalkeepers, on parlait des difficultés à travers le monde ; mais on montrait surtout une tendance avec un progrès qui était relativement encourageant (même s'il n'était pas extraordinaire). Donc, la grande différence avec ce rapport axé sur les conséquences de la Covid-19, c'est un manque de progrès sur la santé. On met également l'accent sur les conséquences économiques.

En 2015, les leaders mondiaux s'étaient entendus sur les Objectifs de développement durable (Odd) à réaliser avant 2020. Les responsables de la fondation, sous le leadership de Bill et Melinda Gates, se sont entendus sur la création d'un rapport qui permet aux décideurs, chaque année, d'avoir une idée du progrès effectué par rapport aux objectifs qui ont été fixés. Parce que sans information palpable, on ne peut pas prendre de bonnes décisions. En partenariat avec d'autres, cette fois avec l'Institute of Health Metrics and Evaluation, un institut lié à l'Université de Washington à Seattle qui a pour spécialité de revoir les chiffres qui ressortent sous certains calculs, nous nous sommes focalisés sur la santé. On parle beaucoup de cet institut aux États-Unis parce que la plupart des projections sur la Covid-19 viennent de cet institut. En partenariat avec eux, ils nous aident à faire le point. Au plan économique, quand on regarde un paramètre aussi important que la pauvreté extrême, c'est-à-dire le seuil de pauvreté qui est calculé à 1,9 dollar par jour, cet indice a reculé de 7 % après vingt années consécutives de progrès. Aujourd'hui, on recense 37 millions de nouveaux pauvres et c'est une catastrophe comparé aux acquis des précédentes années.

Les conséquences économiques de cette pandémie sont-elles pires que celles d'une guerre mondiale ?

On peut faire des comparaisons même si j'hésite un peu. Quand on prend la Première Guerre mondiale, elle a duré environ 5 ans (1914-1918) a fait environ 4 millions de morts par an. La deuxième était encore pire. Elle a duré 7 ans, avec le double en pertes humaines. Quand on regarde les chiffres que nous avons avec la Covid-19 moins d'un an, on est environ à 920 mille, disons un million de morts et 28 millions de personnes infectées. C'est une catastrophe et on ne peut pas le nier. Quand on regarde aussi l'impact économique de la pandémie, ce n'est pas la même proportion que les deux guerres mondiales, mais je pourrais comprendre les gens disent que c'est comme si c'était une guerre mondiale même si la pandémie est arrivée en temps de paix ; mais c'est une catastrophe. On recule de plusieurs années. Quand je pense à notre histoire moderne, on n'a jamais connu un phénomène aussi grave qui a changé toutes les vies, l'activité économique dans tous les pays, y compris les pays les plus avancés. Avec la Covid-19, les inégalités se sont accentuées. Chaque fois qu'il y a ce genre de pandémie, elle affecte les plus démunis de façon disproportionnée, surtout les femmes et les enfants. Les pays qui ont plus de moyens, notamment ceux du G20, ont en moyenne pu mobiliser environ 22 % de leur Produit intérieur brut (Pib) pour une réponse d'urgence. En Afrique subsaharienne, c'est 3 %. Donc voilà une inégalité qui est reflétée avec ce que l'on voit avec la Covid-19 !

Le rapport évoque les dégradations des conditions sanitaires des populations. À force de se focaliser sur la pandémie de la Covid...

Absolument ! Bien entendu ce ne sont pas des données qui sont précises à 100%. Pour que des données soient précises, il faut qu'une année soit écoulée et qu'on puisse reprendre toutes les données. Mais on a quand même pu faire des calculs avec nos partenaires qui nous accompagnent dans ce travail qui est très difficile. Je vais commencer par la couverture mondiale de vaccins. Je sais qu'il y a beaucoup de débats sur le vaccin, mais les chiffres sont là et ne trompent pas. Les vaccins sauvent des vies. Aujourd'hui, tout le monde attend qu'un vaccin soit disponible pour que les gens soient vaccinés et qu'ils puissent vaquer à leurs opérations. Mais quand on pense à cette couverture vaccinale, elle est allée de 84 à 70 % et c'est un recul de 25 ans en seulement 25 semaines. C'est extraordinaire. À ce rythme, on ne sera pas loin de la catastrophe. Il va falloir rapidement essayer de rectifier le tir.

La couverture sanitaire universelle a également diminué de près de 3 % à travers le monde. Des maladies comme le paludisme ou la tuberculose connaissent un recul de plus de 5 ans dans une période assez compliquée. Dans la lutte contre le Vih Sida, on note également un recul exceptionnel autour de 2 %. C'est assez important.

Le rapport souligne que c'est la solidarité des États qui peut vaincre la pandémie. Pensez-vous que cette solidarité existe ?

Oui ! elle existe mais cela ne change pas le fait qu'il y a des moments, pour des raisons qu'on peut comprendre, que certains pays prennent des initiatives spécifiques pour protéger leurs populations. Toutefois, l'initiative qu'on appelle Act Accelerator (Accept Covid To), l'accès aux outils nécessaires pour combattre la Covid-19, est exceptionnelle. Sous l'égide des Gavi, l'alliance des vaccins, des pays développés et des pays sous-développés se sont réunis pour trouver des moyens d'avoir les thérapies qu'il faut pour se soigner contre la Covid-19, mais aussi décider des schémas qui permettraient une couverture vaccinale qui ne tient pas compte des moyens des pays mais de leurs besoins. Notre conclusion est simple : quand il y a un cas de Covid-19 quelque part, il y a Covid-19 à travers le monde. C'est une maladie, un virus qui se propage. Dès qu'il est dans un coin du globe, tout le monde est en danger. Il y a l'aspect humain qui fait qu'il y a aussi une solidarité qu'on ne voit pas toujours, mais qui se passe. En même temps, il y a un aspect tout à fait personnel : soit on s'y met, on résout le problème pour tout le monde, soit on y va seul, et là on est à la portée du risque. La pandémie a commencé en Asie, aujourd'hui, le virus est partout à travers le monde.

Dans ce contexte de pandémie, que fait la Fondation Bill et Melinda Gates pour participer à soulager les effets de la Covid-19 ?

Nous sommes plus impliqués sur la santé et il y a beaucoup de solidarité dans ce travail. Je souligne que les pays africains ont fait un travail remarquable depuis que cette pandémie a commencé avec de faibles moyens. Il y a beaucoup d'exemples y compris au Sénégal. Le travail exceptionnel que fait l'Institut Pasteur de Dakar ; le fait que les dirigeants sénégalais pensent plutôt à regarder la science, qu'ils soient guidés par la science pour prendre des décisions remarquables. On peut aussi citer un pays comme le Ghana, sur la façon de tester les cas de Covid-19 en mutualisant la façon de tester ; les réponses rapides qui ont été prises en Afrique du Sud pour fermer les frontières...

Je pense aussi à d'autres pays comme le Kenya et le Burkina Faso, ou certains avantages fiscaux ont été donnés à des marchands de fruits. Malgré les difficultés, il y a beaucoup de pays africains qui ont relevé une partie du défi.

La pandémie aurait été plus grave si certaines précautions n'avaient pas été prises par les gouvernements africains pour atténuer le choc.

Plus de: Le Soleil

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