Madagascar: Notre relation ambivalente à la saleté

À l'instar de la corruption, la saleté est une ennemie commune présente dans toutes les prières qu'on adresse aux autorités. Comme avec la corruption, à en croire les différentes réactions hostiles suscitées par le code municipal d'hygiène (CMH) sorti par la Commune Urbaine d'Antananarivo, on a une relation ambivalente haine-attachement avec la malpropreté : on veut tous son éradication mais les moyens pour y parvenir sont objets de répulsion.

Les mesures drastiques, bien que proportionnelles à la désolation infinie dans laquelle s'encrasse la capitale, sont trop lourdes pour une population dont les habitudes ont été façonnées par des décennies de laisser-aller, de laxisme extrême, d'anarchie, de gabegie et d'absence de discipline. Mais la discipline est le prix à payer pour retrouver l'Antananarivo de ces vidéos, très populaires sur Facebook, qui datent des dernières années d'assujettissement au pouvoir colonial et qui inspirent, en nous tous, une unanime nostalgie indicible. Une autre époque où la discipline avait les moyens pour se faire respecter.

Mais aujourd'hui, et toujours malgré ce rêve universel d'une ville propre, l'anarchie et la saleté se sont imposées comme normes profondément enracinées, plantées dans notre conscience collective par ces années de permissivité sans borne. Un lien incassable (dont la force de résistance s'est encore manifestée après la sortie du CMH) alors que nous sommes dégoutés par les fruits pourris de cette union: les ordures et autres impuretés qui jonchent les rues et les trottoirs. Bien que certaines lignes du code d'hygiène puissent être légitimement critiquées, le poids (apparemment) imposant de l'ensemble est l'opposant approprié à cette forme grave de la malpropreté urbaine qui ne cesse de se développer.

La fuite du temps a fait d'Antananarivo, selon un classement sorti par Forbes, la ville la plus sale du continent africain. D'une odeur nauséabonde aussi repoussante que celle des écuries d'Augias (une pestilence produite par les 3 000 bœufs qui les habitaient) après trente ans sans nettoyage. Rappelons que selon le mythe, pour nettoyer ces écuries, Héraclès (Hercule pour les Romains) a détourné les fleuves Alphée et Pénée. Méthode radicale pour accomplir une mission quasi-impossible. Le cas critique d'Antananarivo demande également l'application de mesures draconiennes.

Mais l'application de ce code d'hygiène (ce qui serait perçu comme un miracle dans un pays où les lois sont seulement écrites) ne suffira pas pour extirper cette culture de la saleté. On sera peut-être respectueux de la propreté, non pas parce qu'on valorise l'hygiène mais par peur des sanctions. Selon Emmanuel Kant, une telle attitude, dictée par nos intérêts et non par pur respect (désintéressé) de la morale, relève de ce qu'il appelle l'« impératif hypothétique » qui est obéi à cause de la crainte qu'il inspire (donc une servitude) et non par simple conviction morale.

L'« impératif catégorique », celui de la morale, se suffit à lui-même. On ne doit pas salir la ville, non pas parce qu'on risquerait de payer une lourde amende, mais parce que c'est mal, tout simplement. Dans ce cas, ce n'est plus servitude mais liberté qui n'est pas soumise à la crainte mais qui obéit à la loi qu'on s'est prescrite: celle de la raison universelle qui n'admet pas la saleté. Une évidence étouffée par cette propension atavique à salir que l'éducation civique peut arracher.

Plus de: L'Express de Madagascar

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