Afrique de l'Ouest: Sahel - Les observateurs redoutent le refroidissement des partenaires de la France

Alors que Paris s'évertue depuis des mois à convaincre l'Europe de lui prêter main forte, plusieurs analystes pensent que l'engagement français dans la région est à l'épreuve du coup d'Etat perpétré par l'armée au Mali. Ils craignent que la situation actuelle ne fragilise la stratégie des troupes françaises, dont le pays est intensément engagé au Sahel avec plus de 5 000 militaires pour lutter contre les djihadistes.

« Je ne serais pas surpris que cela refroidisse quelque peu les ardeurs des partenaires européens, déjà un peu réticents, sur la force européenne Takuba et d'autres projets, de même que le G5 Sahel », estime Elie Tenenbaum, chercheur à l'Institut français des relations internationales.

De son côté, Jean-Hervé Jezequel, spécialiste du Sahel chez International Crisis group, estime qu'aujourd'hui, d'une certaine manière « c'est un retour à la case départ ». « Huit années d'efforts, d'investissement, de présence pour au fond revenir à la situation du Mali au moment du coup d'Etat de 2012, avec des insurrections armées plus violentes et des violences intercommunautaires accrues », commente-t-il.

Cet expert du Sahel souhaite que la France, les Etats sahéliens et les autres partenaires « questionnent les choix stratégiques qu'ils ont faits ces dernières années », même si la junte vient de désigner Bah Ndaw, ancien ministre de la Défense, comme président de la transition. « On ne peut durablement sécuriser un espace sans changer les formes de gouvernance qui le régissent », poursuit Jean-Hervé Jezequel.

Quant à Michael Shurkin, du centre de réflexion américain Rand, il relève que le coup d'Etat intervenu au Mali est « un revers pour la France », qui a lourdement investi depuis sept ans, pour tenter d'aider ce pays à sortir de l'ornière.

Devant toutes ces préoccupations, le président Emmanuel Macron, qui entend maintenir la présence militaire française au Sahel, estime que « la lutte contre les groupes terroristes et la défense de la démocratie et de l'État de droit sont indissociables ». « En sortir, c'est provoquer l'instabilité et affaiblir notre combat. Ce n'est pas acceptable », poursuit-il.

« Les opérations de Barkhane vont se poursuivre normalement »

La ministre française de la Défense, Florence Parly, assure que l'armée malienne, avec l'appui de Barkhane, continuera à traquer les groupes djihadistes. « Nos opérations militaires n'ont pas été remises en cause par le coup d'Etat », affirme-t-elle.

« Les opérations qui ont été planifiées depuis plusieurs mois ont bien lieu. Et par ailleurs, la coalition internationale, qui s'est progressivement constituée depuis le sommet de Pau, continue à se mettre en place », précise Florence Parly qui était auditionnée à la commission Défense de l'Assemblée nationale française.

Selon la ministre, les missions européennes de formation des armées locales étendues au Niger et au Burkina Faso « doivent impérativement reprendre le plus vite possible ». Ces missions avaient été suspendues en raison du coronavirus, puis du coup d'État au Mali.

En Allemagne, la chancelière Angela Merkel rassure l'opinion que le coup d'Etat au Mali qui a renversé le régime du président Ibrahim Boubacar Keïta n'a pas d'impact sur le déploiement des Casques bleus de la mission de l'ONU sur place. « Les soldats sont dans leurs casernes et la Minusma est très loin de Bamako », indique-t-elle, alors que son pays est l'un des Etats engagés dans cette importante mission. « Bien évidemment, nous examinons la situation avec grande attention. Nous sommes aussi en contact étroit avec la France, mais à l'heure actuelle, cela n'affecte pas les activités des soldats », ajoute la dirigeante conservatrice.

La question de la présence des forces étrangères au Mali et dans le Sahel suscite toujours des réactions. Yvan Guichaoua, chercheur à l'université de Kent (Belgique) pense, quant à lui, que « la junte (...) ne veut pas s'aliéner le soutien de la communauté internationale, dont Barkhane ». « L'objectif était apparemment surtout d'éjecter IBK et ses proches du pouvoir », souligne-t-il.

Si Paris cherche à collaborer étroitement avec les forces armées locales dans l'espoir qu'elles puissent à terme assurer seules la sécurité au Sahel, les experts se demandent si la France va continuer à travailler avec une institution auteure d'un coup d'Etat. « Pour les militaires français, les choses vont être un peu plus compliquées », évoque Michel Goya, colonel français à la retraite, au moment où le chef de la junte, le colonel Assimi Goïta, promet de « gagner la guerre » contre les djihadistes. « Les opérations peuvent continuer, on peut les mener en autonomie, mais la coopération avec les forces maliennes risque de subir un coup d'arrêt. Et les groupes armés vont peut-être essayer de profiter de la situation pour étendre leur action », prévient l'officier français.

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