Maroc: RSF lance un appel urgent à l'ONU pour condamner l'instrumentalisation des accusations de viol contre les journalistes

communiqué de presse

Au lendemain de la première comparution devant un juge d'instruction du journaliste marocain Omar Radi qui a porté sur les accusations de viol, Reporters sans frontières (RSF) demande à l'ONU de se prononcer publiquement contre l'instrumentalisation des affaires de moeurs par les autorités marocaines pour réduire au silence les journalistes critiques.

Reporters sans frontières (RSF) a transmis ce mercredi 23 septembre 2020 à la rapporteure spéciale des Nations Unies sur la violence contre les femmes un "appel urgent", pour lui demander de dénoncer publiquement l'instrumentalisation des affaires de mœurs contre les journalistes critiques au Maroc. Si toute allégation de viol ou d'agression sexuelle doit naturellement être prise au sérieux et faire l'objet d'une enquête approfondie, RSFdresse la liste des nombreux éléments qui font douter de la crédibilité de certaines accusations. A noter que l'appel de RSF est soutenu par des organisations féministes marocaines.

"Accuser une voix critique de viol est une pratique connue des services de renseignements marocains, explique le responsable juridique de RSF, Paul Coppin. Cette technique, qui décrédibilise les journalistes et décourage leurs soutiens, semble à l'œuvre dans le cas d'Omar Radi, comme elle l'a été dans des affaires récentes impliquant d'autres journalistes. Parce que ces méthodes neutralisent les journalistes critiques mais affaiblissent aussi le combat pour le droits des femmes, RSF lance un appel urgent à la rapporteure de l'ONU sur les violences faites aux femmes pour dénoncer cette dangereuse instrumentalisation des accusations de viol."

Le journaliste Omar Radi, 34 ans, travaille et enquête depuis plus de dix ans sur des sujets sensibles, ce qui lui vaut d'être l'objet d'un véritable harcèlement judiciaire. Deux jours après la publication d'un rapport d'Amnesty International, selon lequel le téléphone du journaliste était espionné par les autorités via un logiciel de piratage sophistiqué, Omar Radi a été officiellement suspecté de bénéficier de « financements de l'étranger » en lien avec des « services de renseignement ». Avant d'être incarcéré le 29 juillet 2020, le journaliste a été interrogé à dix reprises par la Brigade Nationale de la Police Judiciaire (BNPJ), sur la base d'allégations d'espionnage, avant d'être finalement accusé de viol. Le journaliste de son côté a toujours évoqué une relation consentie. Une affirmation corroborée par le témoignage d'un de ses confrères, qui était présent au moment des faits, qui se sont déroulés au cours d'une soirée.

Pour rédiger sa plainte adressée aux Nations Unies, RSF a reçu le soutien de plusieurs organisations féministes marocaines qui ont exprimé leurs doutes sur les accusations pesant sur Omar Radi et d'autres journalistes, également poursuivis pour des affaires de mœurs ces dernières années. Contactées par RSF, plusieurs personnalités féministes ont accepté de témoigner. Parmi elles, l'ancienne présidente de l'Association marocaine des droits humains (AMDH) et coordinatrice du comité de soutien d'Omar Radi, Khadija Ryadi. Dans son témoignage, qui accompagne la saisine de RSF à l'ONU, elle évoque de nouvelles méthodes d'intimidation récemment apparues au Maroc : "Il s'agit d'accusations relatives aux mœurs et en particulier des accusations de viol, de traite des êtres humains, d'adultère, de pratique d'avortement illégal, de relations sexuelles en dehors du mariage qui sont interdites par la loi marocaine".

Ce type d'accusation, constatent également les observateurs, est généralement suivi de campagnes de dénigrement orchestrées par les médias proches du pouvoir et c'est là "en réalité le vrai but des autorités." Celles-ci "visent à en finir avec la personne en la tuant symboliquement et en mettant fin à son capital en termes d'influence dans la société, précise l'ex-présidente de l'AMDH. Mais cela sert aussi à faire peur aux autres (...), à faire le vide autour de l'accusé".

RSF a joint à sa saisine le manifeste du collectif feministe Khmissa qui a condamné publiquement "l'instrumentalisation des femmes par l'organe public dans le seul but d'assouvir une revanche contre les activistes des droits fondamentaux" et la pétition d'un collectif indépendant de féministes marocaines qui affirme : "Dénoncer le viol, les violences sexuelles et l'instrumentalisation des corps des femmes passe aussi par le refus de les voir utilisées et instrumentalisées dans des affaires politiques".

Au-delà du harcèlement dont est victime Omar Radi, les soupçons d'instrumentalisation des accusations de viol se fondent sur la répétition d'affaires similaires. Ces cinq dernières années, au moins quatre autres journalistes critiques ou gênants pour le pouvoir, ont été condamnés pour des affaires de mœurs.

Le directeur du quotidien Akhbar Al Yaoum, Taoufik Bouachrine, incarcéré depuis février 2018, a été condamné en appel à 15 ans de prison en octobre dernier pour "traite d'êtres humains" et "viol", alors même qu'une de ses accusatrices a nié dans des médias marocains et étrangers avoir porté de telles accusations contre lui, et a dénoncé publiquement la falsification de ses propos par la police. Condamnée à six mois de prison pour "fausse déposition" et "diffamation", elle a fui le Maroc, et fait depuis l'objet d'une campagne de diffamation dans certains médias proches des services de sécurité marocains.

Plus récemment, c'est le rédacteur en chef de ce même quotidien, Souleiman Raissouni, qui a été poursuivi pour "agression sexuelle" par un jeune activiste de la communauté LGBTQ. Le responsable d'Akhbar Al Yaoum a été arrêté le 22 mai 2020 sur la base d'une simple audition et non d'une plainte formelle de son accusateur, en contravention avec le droit marocain. Quelques jours après la révélation de ces accusations, "une jeune militante a annoncé sur sa page facebook qu'elle avait également été approchée pour déposer une plainte contre Souleiman, même si elle ne reproche rien de tel à ce journaliste" explique Khadija Ryadi.

Huit mois auparavant, le 30 septembre 2019, sa nièce, la journaliste Hajar Raissouni, qui travaille également à Akhbar Al Yaoum, avait été condamnée à un an de prison pour "avortement illégal" et "relations sexuelles extramaritales" (deux crimes selon la loi marocaine). La journaliste a toujours nié avoir eu recours à un avortement et décrit ces accusations comme "politiquement motivées" pour la décrédibiliser. Elle a expliqué avoir été interrogée par la police sur ses articles sur les détenus du mouvement social du Hirak et sur les activités de son oncle.

Au-delà de ces trois cas qui visent des journalistes travaillant pour le même quotidien, une première affaire pour moeurs avait décrédibilisé un journaliste d'investigation en 2015. Le journaliste, Hicham Mansouri, membre de l'Association marocaine du journalisme d'investigation (AMJI), a été condamné à 10 mois de prison ferme pour « complicité d'adultère », après une opération de police effectuée sans mandat. Le journaliste avait ensuite été interrogé par les policiers sans avocat et sur des sujets sans rapport avec la "complicité d'adultère". Hicham Mansouri avait été visé par une campagne de diffamation alors qu'il se trouvait en détention préventive et qu'il était dans l'incapacité de se défendre.

Le Maroc est 133e au Classement mondial de la liberté de la presse 2020 de RSF.

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