Burkina Faso: Pratique de l'excision - Une atteinte à la dignité de la femme

23 Septembre 2020

Malgré les campagnes contre l'excision, de nombreuses jeunes filles et femmes continuent d'être des victimes d'exciseuses clandestines. Mais, des actions sont menées pour mettre fin à cette pratique néfaste et préserver la dignité de la femme.

Kouka caresse le désir d'exciser sa fillette Carine (nom d'emprunt). A l'insu de son époux, elle quitte clandestinement Ouagadougou pour son village maternel, Guirgo, dans la province du Bazèga. De connivence avec sa mère, Carine est conduite nuitamment dans la broussaille.

Sans défense, « Yaba » sectionne son clitoris. Ses pleurs et ses cris ne pourront pas l'extirper des « griffes » de la septuagénaire. Elle baigne dans son sang. Carine est sur le point de passer de vie à trépas. Elle tombe régulièrement en syncope. Les jours passent...

La plaie s'infecte et elle continue de saigner. Diverses décoctions sont utilisées pour « maîtriser » le sang. « Je ne sais plus combien de fois, je me suis évanouie à cause des douleurs.

A un moment, j'ai cru que j'allais mourir. C'est par miracle que j'ai pu survivre à cette horreur », raconte Carine, la miraculée. Cependant, Carine n'est pas encore sortie de l'ornière.

Son appareil génital s'accole au fur et à mesure que le temps passe. Ses urines sont accompagnées de fortes douleurs. Prise de peur, l'adolescente (14 ans) alerte son géniteur. «Depuis 2 ans, mon sexe me démange et des déchets de couleur blanchâtre y sortent », avoue l'élève de CM1.

Le père de Carine tombe des nues. Il découvre que sa fillette porte des séquelles d'une excision. Il rentre dans une colère noire.

Face à la menace d'être répudiée, Kouka avoue son forfait : « Elle a excisé clandestinement leur fillette ». Son foyer bat désormais de l'aile. M. Nikiéma exige que sa fille soit « restaurée » dans son intégrité. Kouka a désormais le sommeil trouble.

« Je me suis rendue à l'action sociale pour qu'on m'aide à soigner ma fille qui ne pouvait plus supporter ses douleurs. Ils ont failli me conduire à la police.

En pleurs, je leur ai promis de ne plus recommencer», marmonne-t-elle. Carine est alors conduite au Centre pour le bien-être des femmes et la prévention des Mutilations génitales féminines (MGF), au secteur 42 de Ouagadougou.

Son diagnostic est clair : elle souffre de séquelle d'excision à type d'accolement. Son rectum est à refaire.

Le 21 juillet dernier, son intervention chirurgicale se passe dans de bonnes conditions. « Je ne savais pas que l'excision est mauvaise. Je voulais l'éviter d'être frivole... mais je me rends compte du mal que je lui ai fait», regrette Kouka, pleine de remords.

« Je suis maintenant soulagée. Avec ces douleurs atroces que j'ai connues, je souhaite qu'aucune fille ne vive cela. Il faut que nos parents nous protègent contre cette pratique néfaste pour notre santé et notre avenir», supplie la rescapée, Carine.

Cette protection, Rasmata Sawadogo, 9 ans, n'en a pas aussi bénéficié des siens. A 8 ans, elle a connu l'atroce douleur de l'excision, à Absouya (commune de Barsalogho), son village natal. Un an après, le souvenir est toujours douloureux.

« C'est ma grand-mère qui m'a flattée de venir prendre des œufs. Lorsque je l'ai rejointe dans la maison, j'ai trouvé une vieille assise avec une lame. J'ai tenté de m'enfuir et on m'a rattrapée », raconte-t-elle en larmes.

Ce jour-là, Lamoussa (10 ans), Thérèse (9 ans), Fatoumata (11 ans), Awa (7 ans) et Rasmata, 5 fillettes de la fratrie Sawadogo subiront tour à tour une ablation totale de leur clitoris. « Je ne cessais d'hurler que j'allais mourir.

On m'a mise dans une maisonnette et c'est lorsque la plaie s'est cicatrisée que j'ai revu la lumière du jour », explique-t-elle, toute larmoyante.

Attaquer le mal à la racine

Selon le Fonds des Nations unies pour l'enfance (UNICEF), 3 millions de filles sont excisées généralement à un très jeune âge. C'est le cas de Mouniratou Ganemtoré (13 ans). Excisée à l'âge de neuf mois, elle en traîne toujours les séquelles.

« Des douleurs me reviennent à chaque menstrue. Je souffre vraiment, car, cela m'empêche pendant plusieurs jours d'aller à l'école », déplore l'adolescente.

Face à cette triste réalité, la technicienne d'appui communautaire de l'ONG Voix de femmes, Natenin Soré, mène depuis 20 ans, le combat pour l'abandon de l'excision et la protection des filles et des femmes.

Consciente qu'il faut attaquer le mal à la racine, elle multiplie les campagnes de sensibilisation dans les centres de santé de Koubri et les villages environnants de la province du Kadiogo.

Ce 31 juillet 2020, cette amazone de la lutte contre l'excision est en pleine séance de sensibilisation des nouvelles mères au centre médical de Koubri.

Son message est clair : «L'excision, cette pratique effroyablement douloureuse, laisse des séquelles physiques et psychiques à vie sur la femme et quelle que soit sa forme, elle doit être abandonnée ». Images à l'appui, l'ambassadrice de la lutte contre l'excision leur explique qu'elle est néfaste à tout point de vue.

Elle a, entre autres, pour conséquences, cite-elle, les problèmes vaginaux, les infections (tétanos, maladies sexuellement transmissibles... ), les douleurs en urinant, les douleurs pendant les rapports sexuels et les menstruations, les risques d'incontinence, les complications lors des grossesses et des accouchements, l'infertilité, la mort.

« Chaque femme a droit à son intégrité physique. Les parents doivent protéger les enfants contre cette pratique traditionnelle qui nuit à leur santé », souligne-t-elle.

« Les enfants n'ont pas la force de refuser d'être excisées, donc si on arrive à convaincre les mamans des effets négatifs, les filles ne seront pas excisées », est-elle convaincue.

Aucun avantage pour la femme

Aïcha Zidouemba a survécu à deux accouchements à risque au Centre médical avec antenne chirurgicale (CMA) du secteur 30 de Ouagadougou.

Sa fille dans les bras, elle jure qu'elle l'épargnera de cette atrocité. « A chaque accouchement, mes enfants se coincent dans mon vagin. J'ai toujours eu recours à la césarienne pour avoir la vie sauve.

A mon 2e accouchement, les sages-femmes ont fait appel à ma mère pour qu'elle constate les conséquences de l'excision et comment je me débattais pour ne pas mourir», se rappelle-t-elle. Sauvée de la mort, Mme Zidouemba est activement engagée dans la lutte contre l'excision.

Partout, dit-elle, elle s'évertue à sensibiliser les religieux, les coutumiers, ses sœurs... pour qu'ils préservent leurs enfants de l'excision.

Cette pratique avilissante n'a aucun avantage pour la femme, s'indigne l'agent sanitaire au Centre de santé et de promotion sociale (CSPS) de Koubri, Yvonne Yerbanga.

Pour elle, cette agression physique et psychologique des enfants et des femmes n'est justifiable sur les plans culturel et sanitaire. «La sensibilisation des mères porte ses fruits.

Parmi les femmes qui nous viennent des villages pour accouchement, rare sont celles qui sont excisées. Au regard des conséquences, les mères, les pères, les coutumiers, les religieux et les exciseuses comprennent l'importance d'abandonner la pratique.

Nous menaçons aussi les mamans que si nous constatons qu'un enfant est excisé, nous les conduirons à la police», lance Mme Yerbanga.

Le Directeur exécutif du comité interafricain sur les pratiques traditionnelles néfastes, Dr Morissanda Kouyaté, estime que cette pure violation des droits des femmes est inacceptable.

« Si, on n'exerce aucune violence sur les femmes, ne viole pas leurs droits, elles pourront améliorer leur vie. Ce n'est pas un cadeau à leur donner, c'est leur plein droit, que tout le monde doit respecter », insiste le lauréat du prix Nelson Mandela des Nations unies 2020 pour l'abandon des MGF.

Objectif, zéro MGF

Selon l'enquête multisectorielle de 2015, des avancées positives dans la lutte contre l'excision ont été constatées avec une baisse du taux de prévalence qui est passée de 13,3% à 11,3% pour les filles de 0 à 14 ans et de 75,8% à 67,6% pour les femmes âgées de 15 à 49 ans, affirme la présidente du Conseil national de lutte contre la pratique de l'excision (CNLPE), la ministre Laurence Ilboudo.

Grâce aux efforts de l'Etat et ses partenaires (UNFPA, UNICEF... ), la lutte porte ses fruits. 9 Burkinabè sur 10 pensent que c'est une pratique dégradante qui doit être abandonnée et 3 090 villages ont fait des déclarations solennelles de son abandon, selon le CNLPE.

Avec la sensibilisation, affirme la technicienne d'appui communautaire de l'ONG Voix de femmes, Natenin Soré, l'objectif de zéro MGF sera une réalité.

« Selon les maïeuticiens de Djiguemtenga et Nakamtenga, de Koubri, les femmes de 20 ans et plus qui viennent accoucher ne sont pas excisées. Cela nous donne beaucoup d'espoir», se réjouit-elle.

Par conséquent, propose-t-elle, les efforts déployés pour lutter contre les MGF doivent être renforcés pour contrecarrer de manière plus efficace les raisons sur lesquelles repose l'interdiction de cette pratique.

Dr Morissanda Kouyaté est convaincu que « si nous travaillons main dans la main en Afrique et à travers le monde, en 2030, comme le prévoient les Objectifs de développement durable (ODD), nous devons éliminer totalement les MGF du globe ».

Pour contribuer à l'atteinte de cet objectif, Kouka, l'ancien bourreau de sa fille, est devenue désormais une militante engagée pour l'abandon de l'excision.

Dans son quartier, Oubr-Yagré, dans l'arrondissement 9 de Ouagadougou, elle n'hésite pas à sillonner les concessions pour sensibiliser ses proches aux effets néfastes de la pratique et la nécessité de l'abandonner totalement.

« Avec l'expérience que j'ai vécue, je me suis engagée à passer le restant de ma vie à sensibiliser à l'abandon des MGF. Parce que j'ai compris que c'est une violation des droits fondamentaux de la femme, une atteinte grave à son intégrité physique, sa dignité et surtout sa santé.

Donc, elle doit être éradiquée. J'ai réussi à convaincre certaines femmes qui avaient des projets d'excision de leurs enfants. Je continuerai le combat... », confie-elle fièrement.

Le coordonnateur pair éducateur Jeunes et volontaire de santé à base communautaire de l'ONG Voix de femmes, Mahmoudou Zidouemba, dit qu'il ne se lassera jamais de sensibiliser les populations aux méfaits et l'opportunité d'abandonner l'excision tant que la tolérance zéro ne sera pas atteinte.

Dans sa stratégie pour convaincre les récalcitrants, il a opté pour le porte-en-porte, les causeries-débats... Dans le combat qu'il mène avec l'ONG Voix de femmes dans les communes de Saaba, Nagréongo, Donsin... avoue-t-il, il a réussi à convaincre plusieurs exciseuses de jeter définitivement leurs couteaux, lames...

« A Kouanda, un village de Nagréongo, plusieurs exciseuses ont abandonné cette violence faite aux femmes. La tendance est à la baisse. Mais, il faut toujours multiplier la sensibilisation. Je ferai toujours du porte-en-porte afin que cette pratique prenne fin », promet-il.

Cette violation fondamentale des droits des femmes et des enfants doit être abandonnée, soutient Carine, la survivante de Guirgo. D'ailleurs, dans son école et son quartier, elle compte sensibiliser les adolescentes de son âge pour qu'elles disent non et dénoncent toutes velléités de les exciser.

C'est ainsi, estime-t-elle, que les enfants pourront jouir de leurs droits et grandiront en bonne santé dans un environnement protecteur.

Pour une tolérance zéro aux MGF, Azimatou Ouédraogo de l'association des filles leaders engagées pour un avenir meilleur et épanoui du Burkina, pense que tous les jeunes doivent s'engager dans la lutte contre les MGF pour préserver la dignité, la santé et le bien-être des femmes et des filles.

Plus de: Sidwaya

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