Maroc: Une application efficiente sous le risque d'être viciée

23 Septembre 2020

Tapi dans l'ombre, le mal a de tout temps surgi là où on l'attendait le moins. Preuve en est « Telmid TICE », l'application d'enseignement à distance mise en place par le ministère de l'Education nationale.

« Trouvez-vous normal qu'une application censée être éducative et sous l'égide du MEN, soit un nid de publicités ? », nous interpelle un parent d'élève. Pour le coup, il a totalement raison. Ce n'est pas normal, mais alors là, pas du tout. D'autant qu'il n'y a pas uniquement des publicités pour vous livrer un repas à domicile ou vous proposer un appareil auditif gratuit. Il y a plus inquiétant encore. « Une publicité pour une appli de rencontre, de chat et de streaming. Mes enfants qui n'y connaissent rien risquent de l'installer, croyant que c'est recommandé », s'inquiète notre interlocuteur. Une inquiétude justifiée, à la hauteur de la maladresse du MEN.

Car c'est dans ce rayon que nous préférons classer cette situation explosive, qui peut avoir de lourdes conséquences, avec pour principale menace, les cyber-prédateurs et les enfants et adolescents comme proie. En réalité, d'après une spécialiste dans la création d'appli, « quand on crée une application pour smartphones, on peut autoriser les pubs pour la rentabiliser. Mais peut-être que tout simplement, la personne qui l'a déployée n'a pas prêté attention à désactiver cette option.

En tout cas, c'est comme sur les sites Internet, tu es payé quand les pubs passent et que les gens cliquent dessus. » Les publicités sur nos smartphones sont monnaie courante. Les adultes slaloment et évitent tant bien que mal ce qui doit l'être, contrairement aux enfants. Dans le cas de la publicité pour l'appli de chat et de streaming qui apparaît sur « Telmid TICE », en l'occurrence « Bigo Live », il suffit d'un rien, d'un malentendu, pour qu'un bambin se retrouve dans un monde hautement nocif, grouillant de prédateurs sexuels, surtout que l'appli en question, en plus de proposer une version +18 ans, facile d'accès, est classée parmi les 20 applications les plus dangereuses pour les enfants par de nombreux sites spécialisés. En plus, plusieurs prédateurs sexuels y ont été recensés par des chasseurs de pédophiles.

« Ce genre d'applications sont des fenêtres ouvertes sur la pédophilie », tranche le Dr. Imane Oukheir, pédopsychiatre et psychothérapeute. «L'enfant par curiosité peut l'ouvrir ou bien l'installer. Et malheureusement, il n'a pas les capacités de discernement suffisantes pour ne pas succomber à la tentation de parcourir son contenu. D'autant que malheureusement, le contrôle parental ne peut se faire 24/7 », ajoute-t-elle. Il est évident que nous n'avons pas toujours conscience des risques que nos enfants courent sur Internet en général et sur les réseaux sociaux en particulier. Mais il ne faut pas pour autant croire que les dangers qui les guettent ne sont qu'une vision de l'esprit. Loin de là.

D'après l'Organisation des nations unies, il existe 750.000 prédateurs sexuels connectés dans le monde. De plus, 15% des moins de 15 ans ont déjà reçu des sollicitations sexuelles sur Internet. Bref, doubler voire triper de vigilance n'est clairement pas superflu. Surtout que, toujours selon l'ONU, une agression sexuelle peut entraîner une perte de 20 ans d'espérance de vie. Alors comment éviter un tel drame ? D'abord, à travers le prisme du cas précité, il serait de bon aloi que le MEN fasse plus attention au contenu publicitaire publié sur l'appli « Telmid TICE ». Sinon, cela s'apparaîtrait à faire rentrer le loup dans la bergerie. Et pour cause, une fois connecté sur ladite application de chat et streaming, l'enfant peut devenir la proie d'un cyber-prédateur qui se fait généralement passer pour un autre jeune et cherche à manipuler sa victime potentielle jusqu'à l'agression.

Le cyber-prédateur peut aussi être celui qui ne ment ni sur son âge, ni sur ses intérêts sexuels et se présente comme un ami, un confident, voire un mentor dans la découverte de la sexualité. A ce stade de notre histoire, le pire a été évité. Le parent qui nous a alerté sur le sujet a décidé d'interdire l'application « Telmid TICE » à ses enfants. Mais pour ceux dont les gamins ont par malheur découvert un contenu pour le moins non-désirable, quelle attitude adopter ? Pour le Dr. Imane Oukheir, « il faut expliquer aux enfants que les sites de rencontre ne sont pas adaptés à leur âge.

A ce stade, ils n'en ont pas besoin. » Et de poursuivre : « Par la même occasion, on peut leur expliquer le risque de la cyber-pédophilie. Leur dire que sur ce genre d'application ou de site de rencontre, un enfant peut être abordé par un adulte malveillant et qu'il faut faire attention, mais pas uniquement sur le web, mais aussi dans la vie de tous les jours. Ce serait aussi une occasion de passer des messages aux enfants dans le cadre de l'éducation sexuelle ». En effet, aux quatre coins du monde, la lutte contre la cyber-pédophilie et la cyber-prédation passe d'abord et avant tout par la sensibilisation et le développement de l'esprit critique de nos jeunes sur les usages qu'ils font des TIC.

Dr. Imane Oukheir, pédopsychiatre et psychothérapeute: Nous avons tous une part de responsabilité individuelle et collective pour lutter contre les fléaux d'internet en servant d' exemple aux enfants et aux adolescents dans notre rapport avec cet outil

De toute évidence, il n'y a pas que du bon dans la révolution internet

Personne ne peut nier l'importance de la révolution qu'a connue le monde moderne suite à la liberté et l'accessibilité de l'information. Mais en voyant, de jour en jour, les limites poussées et les lignes franchies, on se pose incessamment la question sur l'impact que cela peut avoir sur nos enfants, surtout qu'ils peuvent se trouver facilement face à un contenu immoral et inadapté à leur âge et à leurs capacités de discernement.

Comment les adolescents s'acclimatent-ils de nos jours à cette révolution ?

Les adolescents de nos jours sont en pleine quête d'identité, d'acceptation et d'appartenance. Ils se retrouvent tiraillés entre leurs valeurs familiales et socioculturelles et un modèle mondialisé dont les codes sont déterminés par la culture du web.

Et qu'en est-il des parents ?

Les parents se retrouvent désemparés par leur incapacité à faire le contre-point devant la forte influence des médias et du web sur nos valeurs les plus fondamentales, à savoir la famille, les rapports homme-femme...

Quels sont les dangers qui guettent les plus jeunes d'entre nous ?

Une nouvelle réalité sociétale s'impose: une société où la valeur de la personne est réduite à son apparence et où toute limite est subtilement supprimée en cédant la place à la culture du fast et du tout permis. Ce qui pourrait être un terrain propice chez les moins résilients pour les troubles mentaux, à savoir les troubles axio-dépressifs, les troubles de conduite, les troubles de conduite alimentaire, les addictions.

A qui incombe la responsabilité de lutter contre ce fléau ?

Face à ce danger, beaucoup de parents et d'organismes ont tiré la sonnette d'alarme. Ils ont essayé de s'opposer à cet effet dévastateur. Mais beaucoup d'entre eux sont tellement désespérés qu'ils n'y croient plus. Mais on a tous une part de responsabilité individuelle et collective pour lutter contre ce fléau et cela commence par l'éducation de nos enfants dès le plus jeune âge.

De quels rouages faut-il user pour y parvenir ?

En servant d'exemple pour les enfants et adolescents dans notre rapport avec les médias et internet, dans nos choix de consommation, et dans l'impact que cela laisse sur notre vie quotidienne. Notamment en choisissant ensemble un contenu approprié à leur âge et à leur niveau de développement et en contrôlant l'accès à un contenu jugé inadapté. Sans oublier de développer leur sens critique par rapport à ce qu'ils reçoivent comme messages des médias. On a tous la responsabilité de dénoncer un contenu jugé inapproprié et de communiquer autour. Finalement, le consommateur, par un effet de masse, peut imposer ses règles et cela poussera sûrement les sites à doubler de vigilance par rapport au contenu qu'ils partagent avec leur public.

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