Guinée: Comment préserver la sécurité des citoyens à l'approche de l'élection présidentielle

Violences à Nzérékoré
communiqué de presse

Quand le président guinéen, Alpha Condé, a voulu faire approuver par référendum en mars une nouvelle constitution qui lui permettrait de briguer un troisième mandat, de violents affrontements ont éclaté à travers le pays entre des groupes de sympathisants d'opposition, des forces de sécurité et des partisans du gouvernement. Les violences les plus graves se sont produites à Nzérékoré, une ville située dans la région forestière de la Guinée. En trois jours, plus de 30 personnes ont été tuées et de nombreux foyers et immeubles ont été détruits, tandis que les forces de sécurité manquaient à leur responsabilité de protéger adéquatement les personnes et les biens. L'élection présidentielle, à laquelle Condé est effectivement de nouveau candidat, est prévue en octobre et les tensions sont très fortes. Birgit Schwarz s'est entretenue avec notre chercheuse senior sur l'Afrique, Ilaria Allegrozzi, sur les défis posés par la documentation des violences survenues à Nzérékoré pendant la pandémie de Covid-19, et sur les moyens de minimiser les risques de nouvelles violations des droits humains à l'approche de l'élection présidentielle.

Pourquoi les tensions politiques sont-elles particulièrement fortes actuellement en Guinée ?

Le président de la République de Guinée, Alpha Condé, brigue un troisième mandat consécutif à la tête du pays à l'élection présidentielle d'octobre. Lorsqu'il est arrivé au pouvoir en 2010, la constitution guinéenne limitait la longévité au pouvoir d'un président à deux mandats de cinq ans. Mais en décembre 2019, Condé a annoncé un projet d'amendement de la constitution qui, selon son parti, lui permettrait de se présenter à la prochaine élection. En dépit de la vive opposition de la société civile guinéenne et des partis d'opposition, ainsi que des mises en garde de plusieurs acteurs internationaux importants, il a soumis cette nouvelle constitution très controversée à un référendum en mars. La crise qui en a résulté a exacerbé de vieilles tensions politiques et ethniques en Guinée, qui sont alimentées par la tendance constante des forces de sécurité à recourir à une force excessive contre les groupes d'opposition, ainsi que par l'impunité quasi-totale dont bénéficient les auteurs de violences politiques et de violations des droits humains.

Que s'est-il passé à Nzérékoré ?

Au moins 32 personnes ont été tuées. Des habitations et même des églises ont été incendiées, saccagées et détruites, et des bureaux de vote ont été attaqués. Certains témoignages que nous avons recueillis auprès de victimes et de témoins sont particulièrement glaçants. Ces personnes ont décrit comment des gens ont été tués par balles, battus à mort ou attaqués à coups de machette. Au moins une personne a été brûlée vive et une jeune fille a été violée. Un homme avec un handicap mental a aussi été tué.

La plupart des meurtres ont été commis par des citoyens armés de différentes communautés. Mais nous avons également découvert que les forces de sécurité ont elles-mêmes tué au moins deux personnes, un homme et une femme enceinte, sont entrées par effraction dans des habitations et ont détruit des biens. Les forces de sécurité ont arrêté plus de 100 personnes, dont certaines ont été gardées à vue illégalement dans un camp militaire, où elles ont été passées à tabac et détenues dans une cellule crasseuse et dépourvue d'aération, et privées de nourriture et d'eau.

Qu'ont fait les autorités et les forces de sécurité pour mettre fin aux violences ?

Quoique les autorités et les forces de sécurité affirment avoir pris des mesures adéquates pour endiguer les violences, comme imposer un couvre-feu de trois jours, déployer des renforts militaires en provenance d'autres villes et tenter des médiations entre les communautés, des témoins et des habitants de Nzérékoré ont affirmé que la police, la gendarmerie et l'armée n'ont pas fait suffisamment d'efforts pour protéger les personnes et les biens.

Un témoin nous a affirmé qu'il avait supplié un agent de police d'emmener son neveu, qui venait d'être atteint d'une balle, à l'hôpital, mais que le policier avait refusé. Son neveu est mort, vidé de son sang. Un activiste de la société civile, qui observait les élections dans le quartier de Bellevue à Nzérékoré, nous a dit avoir lancé plusieurs appels à l'aide par téléphone lorsque les violences ont commencé, d'abord à la Commission électorale indépendante nationale, puis à la police, enfin à la gendarmerie. Mais quand la police et les gendarmes sont finalement arrivés, le nombre de manifestants avait triplé, des biens avaient été incendiés, on entendait des coups de feu et plusieurs personnes avaient déjà été tuées.

Comment avez-vous fait pour documenter tout cela tout en restant hors de Guinée ?

Nous avons réalisé plus de 70 entretiens téléphoniques avec des victimes et des témoins, ainsi qu'avec des proches de victimes, des prestataires de soins médicaux, des avocats, des journalistes et des activistes de la société civile qui nous ont fourni de précieuses informations sur le contexte et l'arrière-plan des violences. Nous nous sommes également entretenus avec des leaders communautaires et des représentants des partis politiques et nous avons écrit une lettre au gouvernement guinéen, dans laquelle nous lui demandions de réagir à nos constats. Nous avons reçu une réponse du gouvernement et nous avons pu consulter les rapports qui nous ont été envoyés par les autorités. Nous avons cherché à interroger des personnes de différentes communautés et de différents groupes ethniques et bords politiques à Nzérékoré, afin d'obtenir une idée aussi équilibrée et globale que possible des événements. Heureusement, nous avons un solide réseau de contacts sur le terrain qui nous ont aidés à identifier les personnes à interroger, et ont facilité les entretiens.

Quels sont les difficultés de la recherche à distance ?

L'une de ces difficultés est d'évaluer la crédibilité des sources et l'exactitude des informations qu'elles nous donnent. Une autre est de s'assurer de la sécurité des personnes interrogées et des intermédiaires, quand vous n'êtes pas personnellement sur le terrain. Faire en sorte de ne pas traumatiser de nouveau les témoins et victimes à qui vous parlez est également délicat. Parfois, il est plus difficile d'établir une relation de confiance, ce qui est plus facile lorsque vous rencontrez une personne face à face. Sans l'aide de courageux activistes locaux, qui peuvent expliquer dans la langue locale l'objectif de l'entretien et la nature de notre travail, ce genre de recherche à distance ne serait pas possible.

Comment avez-vous corroboré les informations que vous avez reçues ?

En plus de parler à des sources multiples, nous avons cherché des preuves matérielles qui soient de nature à corroborer les déclarations des témoins, telles que des photos et des vidéos, des documents juridiques et médicaux, ou des repérages de lieux sur des cartes. Par exemple, nous avons examiné une vidéo très explicite qui montrait des cadavres allongés sur le sol et sur des tables, dans une morgue. Des sources affirmaient que cette morgue était celle de l'hôpital régional de Nzérékoré, mais ce n'était pas clair sur la vidéo. Nous nous sommes entretenus ensuite avec un homme qui s'était rendu à la morgue à la recherche du corps d'un proche quand cette vidéo a été filmée, et qui s'est reconnu sur la vidéo. Cet homme a ainsi confirmé qu'il s'agissait bien de la morgue de l'hôpital de Nzérékoré, et nous a même envoyé une photo le montrant vêtu de la même chemise que celle qu'il portait dans la vidéo. Dans d'autres cas, nous avons utilisé des images satellite pour vérifier la destruction de bâtiments, tels qu'un hôtel dans le quartier de Bellevue à Nzérékoré. Et nous avons pu corroborer nos propres constats grâce à un rapport d'une coalition d'organisations guinéennes de défense des droits humains sur les événements de Nzérékoré.

Il y a des informations selon lesquelles des cadavres ont été enterrés dans une fosse commune. Avez-vous pu vérifier cette allégation ?

Nous avons analysé des images satellite du site où la fosse commune était réputée se trouver, mais nous n'avons pas pu confirmer son existence car la couverture forestière est dense à cet endroit et empêche une bonne vue du site. Cependant, nos constatations confirment une allégation faite par des organisations guinéennes de droits humains selon laquelle les corps de plus de 24 personnes tuées lors des violences auraient été retirés de l'hôpital de Nzérékoré et enterrés à l'insu des familles. Des proches de plus de 24 personnes tuées lors des violences nous ont affirmé que l'hôpital avait refusé de restituer aux familles les corps de leurs proches, et qu'ils ignoraient où ceux-ci avaient été enterrés ou même ? jetés. Ceci a été extrêmement douloureux pour les familles. Non seulement elles avaient perdu un fils, une fille ou un autre membre de leur famille, mais elles étaient aussi dans l'incapacité de donner à leur proche une sépulture digne.

Comment peut-on empêcher de violents affrontements lors de la période menant à l'élection présidentielle d'octobre ?

Les autorités doivent s'assurer que justice soit rendue aux victimes des violences qui ont accompagné les élections de mars, à Nzérékoré et dans le reste du pays, car l'impunité ne peut que générer de nouvelles violences. La plupart des proches des victimes n'ont pas signalé le meurtre du membre de leur famille, la destruction et le pillage de leurs maisons et d'autres crimes pour diverses raisons - ils craignaient des représailles de la part des auteurs de violences, n'avaient pas assez d'argent pour engager un avocat ou simplement ne savaient pas comment porter plainte formellement, ou n'avaient pas confiance envers la police. Mais ceci ne devrait pas empêcher les autorités d'enquêter et de poursuivre en justice tous les responsables des violences commises à Nzérékoré. À l'avenir, les autorités guinéennes devraient s'assurer que les forces de sécurité qui sont déployées pour maintenir l'ordre lors d'élections dans des zones où les violences sont fréquentes, comme Nzérékoré, reçoivent une formation adéquate sur les moyens de protéger les citoyens et de respecter leurs droits de manière impartiale.

Que peuvent faire l'Union africaine, les Nations Unies et les partenaires étrangers de la Guinée pour empêcher les violations des droits humains lors de l'élection d'octobre ?

En plus d'exprimer publiquement leur préoccupation au sujet de l'escalade des tensions politiques dans le pays et d'exhorter le gouvernement guinéen à mettre fin à l'impunité pour les auteurs de violences électorales, ils devraient également signaler clairement aux autorités guinéennes que les responsables ou les membres des forces de sécurité impliqués dans des violations des droits humains pourraient encourir des sanctions ciblées, c'est-à-dire une interdiction de voyager et un gel de leurs avoirs à l'étranger. Les représentants des organismes internationaux et les partenaires étrangers de la Guinée devraient créer un mécanisme conjoint de surveillance, afin d'observer les violations des droits humains à l'approche de l'élection présidentielle et pendant son déroulement. Ils devraient également fournir une assistance financière et technique aux organisations de la société civile guinéennes, y compris aux organisations de défense des droits humains, afin qu'elles puissent continuer à documenter les abus, à faire du plaidoyer et à apporter un soutien aux victimes de violences.

Birgit Schwarz Responsable de la communication, Afrique

Ilaria Allegrozzi Chercheuse senior sur l'Afrique centrale

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