Afrique: Francophonies - «En Afrique, "là-bas" désigne l'Occident»

Quand un fils tente de partir en Europe et disparaît... « Là-bas », de l'acteur et metteur en scène ivoirien Fargass Assandé, parle de manière subtile et intime du deuil de ceux qui restent en Afrique, condamnés à la perpétuité de l'attente. Une première très applaudie au Festival des Francophonies, Les Zébrures d'Automne, à Limoges.

Il a fait sa place au théâtre, à la télévision, au cinéma... Né en 1962 à Bongouanou, en Côte d'Ivoire, Fargass Assandé doit son amour pour la scène aux légendes ivoiriennes Bitty Moro et Bienvenu Neuba. À l'âge de 23 ans, Assandé a créé le N'Zassa Théâtre à Abidjan, avant de se réfugier en 2002 au Burkina Faso et de continuer sa carrière aussi en France.

À côté de ses multiples engagements en tant que comédien, il a mis en scène de nombreuses pièces : de Friedrich Dürrenmatt jusqu'à Gustave Akakpo en passant par Heiner Müller, Eugène Ionesco ou ses propres œuvres.

Au cinéma, il a travaillé notamment avec l'Ivoirien Henri Duparc, considéré comme le maître de la comédie africaine, et remporté en 2015 le prix de la Meilleure interprétation masculine au Festival panafricain Fespaco pour son incarnation de la force et de la folie du guerrier traumatisé Blackshouam dans L'Œil du cyclone, du Burkinabè Sékou Traoré. Il figure aussi parmi les acteurs phares de la nouvelle série ivoirienne Cacao sur Canal+.

À Limoges, aux Zébrures d'Automne, il présente Là-bas, pièce écrite, mise en scène et interprétée par lui-même, avec l'actrice camerounaise Yaya Mbilé Bitang.

RFI: Là-bas, c'est l'histoire d'un fils disparu. Qui est ce fils dont la disparition provoque une véritable déflagration dans la vie de ses parents ?

Fargass Assandé : Ce fils est l'héritier d'un maître forgeron, donc ancré dans une profonde tradition dogon. Ce sont des gens qui, d'ordinaire, ne sortent pas de leur environnement, puisqu'il a l'héritage en charge. Mais ce fils, pour des raisons de guerre dans son pays, décide de quitter le territoire, donc de faire l'aventure, avec le soutien de son père qui a la certitude que son fils reviendra. Trois ans après le départ, il n'y a toujours aucune nouvelle, reste le regard de la société, des grosses interrogations et les inquiétudes des parents.

Le père se met à la recherche de « là-bas ». La mère déclare ne pas comprendre ce « là-bas ». Il est comment ce « là-bas », où se trouve-t-il ?

« Là-bas », dans la cosmogonie (mythologie) akan, qui part du Ghana à la Côte d'Ivoire, « là-bas », dans ma langue maternelle, c'est l'au-delà. Pour d'autres peuples en Afrique, « là-bas » signifie ailleurs, c'est un autre territoire, un autre pays. Généralement, quand on dit là-bas en étant en Afrique, on désigne l'Occident. Et le père, qui n'a pas de nouvelles de son enfant, décide de faire un vrai voyage, quasi-initiatique, un voyage à l'intérieur de lui-même pour essayer d'admettre le non-retour de son fils. Donc il tente d'aller « là-bas ». Et la mère rétorque: « Quand on n'est pas mort, on ne peut pas aller là-bas ». Alors comment va-t-il faire pour aller là-bas ? Personne ne connaît le « là-bas » ou ceux qui le connaissent ne sont jamais revenu.

La mort représente souvent un lieu imaginaire. Ce lieu imaginaire, est-ce uniquement la mort ou aussi la vie ?

« Là-bas », cela peut être la vie, pour ceux qui tentent l'aventure et réussissent à atteindre l'Occident. « Là-bas », c'est aussi la mort, l'inconnu, l'oubli, l'absence. Voilà ce que renferme ce terme « là-bas », selon l'endroit où l'on se situe. Dans le cas de l'enfant, personne ne sait dans quel « là-bas » il se trouve. Même les parents, jusqu'à la fin, décident de faire ce rituel Nyame, le Dieu créateur, pour lui confier l'enfant, mais ils restent toujours dans l'incertitude. Le père le dit : comment peut-on faire un deuil sans défunt ?

Au début et à la fin de cette pièce plainte-prière musicale, la mère chante dans sa langue maternelle. Tout le reste est raconté en français. Que représente pour vous la langue française ?

Tout le monde le sait, d'abord, le français est une langue qui nous a été imposé, mais, finalement, c'est la meilleure des choses qui nous est arrivés dans cette colonisation, dans cette maltraitance passée à travers l'acquisition de nos territoires par l'occupant. C'est l'héritage qu'il nous a laissé aujourd'hui et qui nous permet aujourd'hui de communiquer avec un public ici, avec des amis français. C'est cette langue-là que nous avons en commun en partage et c'est une belle langue du reste. Donc nous essayons comme on peut de l'enrichir. Pour cela, pour nous, en Afrique, la francophonie n'est pas l'apologie de la langue française, mais c'est plutôt l'apport de nos langues maternelles pour l'enrichissement de cette langue que nous avons en commun.

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Festival des Francophonies, Les Zébrures d'Automne, jusqu'au 3 octobre, à Limoges.

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