Sénégal: Augustin Carvalho - «Vivre avec le souvenir de douze musiciens disparus dans le Joola... »

26 Septembre 2020

Formé au Conservatoire de Dakar, il était parvenu à monter un orchestre avec d'autres musiciens dans son fief de Grand-Yoff. Et le contrat d'animer les traversées à bord du bateau le «Joola» décroché, devait combler son rêve d'artiste et de chef d'orchestre du groupe Jamoraye.

Mais, le destin en a décidé autrement. Dans la nuit du 26 septembre 2002, alors qu'Augustin Carvalho avait un empêchement à Ziguinchor, tous ses douze camarades musiciens disparaissent lors du naufrage du bateau le «Joola». Depuis, l'artiste porte le deuil de cette tragédie. Mais pour leur mémoire, il tient toujours à leur rendre hommage en faisant survivre le groupe Jamoraye...

Paul Christophe Assine, Abdourahmane Bâ, Malang Diédhiou, Marie Thérèse Basséne, Cyprien Mankore, Sandrine Nuñez, Ibrahima Diédhiou, Doudou Goudiaby, Cheikh Fall... Comme une liste sans fin, il cite les noms du manager, du guitariste soliste, du bassiste, des choristes et lead-vocal, du percussionniste, du technicien... Tous musiciens de son orchestre «Jamoraye» disparu dans le naufrage du bateau le «Joola», aux larges des côtes gambiennes, le 26 septembre 2002.

Cette semaine-là, un contrat décroché pour animer la traversée du bateau le «Joola» en poche, Augustin Carvalho, claviste et chef d'orchestre voit sa passion et son rêve de musicien se réaliser. Déjà en 2001, le projet de première production d'album commençait à prendre forme avec l'enregistrement de trois titres dont «Paix en Casamance» au studio Siggi d'Enda. Avec leurs trois morceaux en boîte, les douze membres de l'orchestre «Jamoraye» (qui peut signifier Entente, solidarité ou paix, en langue Diola), né dans le quartier de Grand-Yoff à Dakar un an auparavant, embarquent ce jour funeste de septembre au bord du bateau le «Joola», le cœur léger.

«Après une journée d'audition avec des producteurs, nous sommes embarqués au bord du bateau le «Joola» au port de Dakar en destination de Ziguinchor. A l'aller, notre orchestre a animé le bar-restaurant de bateau tout le long du trajet... » se souvient aujourd'hui Augustin Carvalho.

Dix années après le drame, l'artiste musicien et chef d'orchestre du Jamoraye n'a pas fini de faire le deuil de cette tragédie. «Le voyage aller de Dakar à Ziguinchor s'était bien passé. Arrivé à destination, j'avais dis à mes camarades musiciens que je ne serais pas avec eux pour le voyage retour. A Ziguinchor, j'avais des engagements de mon travail sur la protection des enfants de la rue... » raconte Augustin Carvalho. Malgré cette occupation, une fois pied à terre en Casamance, le musicien claviste et lead-vocal a tenu à raccompagner ses camarades d'orchestre, jusque dans le bateau le « Joola », le jour du voyage retour sur Dakar. «A bord, je les ai aidé à installer le matériel musical. C'est vrai qu'avec le recul, j'ai senti que l'ambiance n'était pas la même chez mes camarades musiciens. D'habitude, ils étaient plus gais... . Je suis resté avec eux jusqu'au moment où l'équipage demandait aux accompagnants de quitter le bateau... » décrit Augustin Carvalho. A l'instant, il s'en est retourné sur ses pas, puis allé dans le Kalounaye, dans les profondeurs de la verte Casamance pour vaquer à quelques commissions. L'artiste y passe la nuit avant de monter le lendemain sur Bignona et y chercher un véhicule pour retourner à Ziguinchor.

«C'est là, en entrant dans une cabine téléphonique pour avoir des nouvelles de la vie dakaroise, la batterie de mon portable étant vide, j'ai vu tout le monde scotché sur leur transistor. J'ai entendu le jingle de la radio Walfadjri et je me suis dit qu'il se passait quelque chose alors... » relate Augustin Carvalho. C'est le gérant de la cabine téléphonique qui lui annonce la mauvaise nouvelle. Le navire le «Joola» vient de sombrer avec plus de 1800 passagers à bord. Une tragédie, pour le claviste et chef d'orchestre qui la veille, avait raccompagné ses douze camarades musiciens jusque dans le bateau. «Je venais de tout perdre dans ce bateau. Mes camarades, mes musiciens, notre matériel de musique, notre orchestre... » affirme le chef d'orchestre du «Jamoraye».

Mais, loin de baisser les bras et en hommage à ses amis musiciens, tous disparus ce jour cette nuit du 25 au 26 septembre 2002, Augustin Carvalho fera appel à un ancien pote du Conservatoire des Arts de Dakar pour composer trois autres titres, afin de mettre sur le marché, en 2004, l'album «Siggil ndigalé Sénégal».

Dix longues années sont passées depuis la tragédie du bateau le «Joola». Aujourd'hui, le chef d'orchestre du groupe «Jamoraye» continue d'écrire et arranger des morceaux, malgré le souvenir douloureux de ses musiciens disparus et le manque de moyens notoire dans lequel il travaille. Cela, malgré toutes les démarches entreprises auprès du ministère de la culture, pour signaler la perte de tout le matériel de leur orchestre au cours du naufrage.

Faisant fi de ces contraintes, Augustin Carvalho est tout de même parvenu à sortir un second album où il raconte le quotidien des Sénégal, mais également appelle à une paix en Casamance. «Avec l'orchestre, c'est un stand-by depuis la sortie de ce second album en 2006. Mais, je continue toujours d'écrire et de créer, parce que je suis musicien de profession... » dit le claviste. Il s'apprête d'ailleurs à mettre sur le marché musical un single intitulé « Pour une paix durable en Casamance».

Son sacerdoce, confie Augustin Carvalho, le retour de la paix dans cette belle région du sud du Sénégal. «Pour commémorer les anniversaires du naufrage du bateau le «Joola», nous essayons d'être le plus simple possible. J'essaie surtout de mettre en avant mon engagement pour le retour définitif de la paix en Casamance. D'ailleurs, je vais dès ce 25 septembre à Ziguinchor, participer à un festival pour la paix en Casamance. En tant qu'artiste, je vais profiter de ce séjour pour lancer ce message... » souligne Augustin Carvalho.

Le musicien originaire du département d'Oussouye, aujourd'hui âgé de 42 ans, est aussi responsable, aux Hlm Patte d'Oie de Dakar, d'un Centre d'accueil et d'hébergement pour les enfants de la rue. Un autre sacerdoce qui occupe passionnément son temps depuis une dizaine d'années...

(Article paru en 2012 dans le SOLEIL)

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