Sénégal: Mémoire de voyageurs du bateau « Le JOOLA » - Au-delà du naufrage, des vies et de la nostalgie

26 Septembre 2020

Le naufrage du bateau « Le Joola » au soir du 26 septembre 2002 continue de troubler les esprits. Près de 2000 personnes y ont péri. Mais de 1990 à cette date, le navire a marqué des vies. Au-delà de la douleur, de belles histoires s'écrivaient en pleine mer.

Des souvenirs qui refluent. Des bribes de vie qui encombrent une mémoire tiraillée entre une douleur collective et d'agréables réminiscences personnelles. L'évocation du bateau « Le Joola » éveille dans la mémoire collective un soir de désarroi et de souffrance au cours duquel 1863 personnes ont péri au large des côtes gambiennes. C'était dans la nuit du 26 au 27 septembre 2002. Mais dans ce ferry, qui assurait la navette entre Dakar et la région naturelle de la Casamance, se nouaient des relations. De belles histoires s'écrivaient en pleine mer. Il y avait de la vie dans ce bateau sur lequel Awa Ndiaye, une Casamançaise, a embarqué plus d'une cinquantaine de fois. « Le Joola » n'exhume pas que de mauvais souvenirs. C'était aussi des instants de joie. « Je n'ai jamais passé d'aussi bons moments. L'ambiance était particulièrement chaleureuse », se rappelle-t-elle. Une musique orchestrale berçait ses nuits, un bon remède contre son mal de mer. « Je n'allais pas regarder le show mais entendre ces belles mélodies de mon siège me comblait. Au restaurant, nous mangions dans une belle ambiance », raconte celle qui est aujourd'hui mère de famille, la voix empreinte de nostalgie.

Le bateau « Le Joola » avait la faveur des voyageurs à cause surtout du conflit casamançais. Les voies terrestres étaient jugées dangereuses à cause des coupeurs de route. « Je prenais le bateau car j'avais peur de la route, mais je ne l'ai jamais regretté. Je prenais une cabine à deux qui était louée à 26.500 FCfa si ma mémoire ne flanche », confie Aminata Seck. À l'époque, cette jeune maman se rendait au Sud du pays pour retrouver son mari qui y travaillait. « Je ne pensais à rien lorsque j'étais dans le bateau. Aucune crainte ne me tenaillait au cours du voyage. J'y ai vécu des moments indescriptibles même si je me contentais le plus souvent de rester dans ma cabine », se souvient-elle.

La partition de l'orchestre après le dîner

Contrairement à Aminata Seck, Soda Dieng, elle, aimait baigner dans l'ambiance du dehors. Elle y faisait des rencontres et papotait avec des inconnus. « En 1995, je me rendais pour la première fois à Ziguinchor. Et c'était ma première expérience sur un bateau. Les gens s'y permettaient des familiarités, rendant ainsi le trajet de 13 heures agréable », narre Soda Dieng, heureuse de replonger dans ce passé.

Les âmes les moins timides n'hésitaient pas à faire quelques pas de danse quand le rythme imprimé par l'orchestre à bord devenait effréné. Un orchestre avait été engagé pour assurer l'animation juste après le dîner au restaurant. L'humoriste Demby Fall et le chanteur You 2 y donnaient également des spectacles.

La défunte mère d'Ibrahima Diatta était la responsable des femmes chargées de l'entretien du bateau. Le bonhomme, aujourd'hui cadre dans une entreprise, a une relation particulière avec ce bateau et les marins qui l'avaient adoubé. « Jeune adolescent jusqu'à l'université, je prenais ce bateau grâce à une carte mise à la disposition de ceux dont les parents y travaillaient. Les marins me prenaient avec eux, mangeant à leur table, bercé par les sonorités casamançaises », se rappelle-t-il, frappé à l'époque par l'équipage cosmopolite et la reconstitution de l'ambiance du campus universitaire dans le ferry par les étudiants surtout lors des vacances scolaires. La beauté de l'océan rendait son trajet plaisant.

Les femmes exorcistes et les bains rituels

Mariama Traoré, la cinquantaine, était plus préoccupée par ses marchandises que cette belle vue. Elle acheminait, en effet, des produits halieutiques vers Dakar grâce au bateau « Le Joola ». « Tous mes bagages étaient sécurisés. Il m'arrivait de perdre beaucoup de bagages si j'empruntais la voie terrestre alors qu'avec le bateau, je n'ai jamais perdu un gramme de ma marchandise. C'est un vrai manque à gagner pour nous les commerçants », dit-elle, nostalgique. Ses propos sont corroborés par un officier qui a servi au bord du navire. D'après lui, chaque embarquement était minutieusement organisé à travers des réunions de briefing. L'enregistrement des bagages, le déchargement, le nettoyage des cabines et des sièges, tout était pris en compte. Les voyages colorés, la diversité des passagers et surtout les liens extraordinaires qui s'y nouaient en moins de 15h de voyage ont particulièrement marqué cet officier parlant sous le couvert de l'anonymat. « Une fois arrivé à Ziguinchor, le bateau était quelquefois pris en charge par des femmes exorcistes qui nous demandaient de ne pas y passer la nuit car elles devaient faire des bains rituels. Plus qu'un moyen de transport, c'était une vie », se remémore-t-il.

Étant une maniaque de la propreté, Aminata Seck a adopté le bateau assez tôt. « C'était bien entretenu. Rien ne trainait. Les toilettes étaient aussi très propres. C'était un petit hôtel en pleine mer », raconte-t-elle, non sans se souvenir des dauphins qui les accompagnaient juste avant l'embouchure et la vivante escale de Carabane. Le naufrage du 26 septembre 2002 a éclipsé des vies et arraché à certains leurs habitudes.

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