Sénégal: Laurence Attali, Réalisatrice de «Tabaski» - «Mon film est un clin d'œil à la démarche artistique du peintre Iba Ndiaye»

27 Septembre 2020
interview

La cinéaste franco-sénégalaise Laurence Attali est l'auteure de réalisations qui l'ont fait connaître à travers le monde. Avec ses films «Moustapha Dimé», «Mourtala Diop voyageur de l'art», «Regarde Amet», «Petit pays»... , elle a remporté des prix dans des festivals internationaux.

Sa trilogie des amours («Même le vent», «Baobab» et «Le déchaussé») fait même partie de la collection privée du Museum of Modern Art de New York (MoMA).

Dans cette interview, elle nous parle de son dernier court-métrage «Tabaski», analyse l'impact de la crise du coronavirus sur l'industrie cinématographique.

Qu'est-ce qui vous a poussé à vous inspirer de la série de peintures d'Iba Ndiaye pour le film «Tabaski» ?

«J'ai toujours aimé le travail et la démarche artistique d'Iba Ndiaye et je voulais rendre hommage à son œuvre.

J'avais été impressionnée par sa série intitulée Tabaski, à un moment où je projetais de faire un documentaire sur cette fête musulmane, un film à mi-chemin entre le documentaire sociétal, la recherche spirituelle et la représentation du réel par l'art.

Ce projet a subi de nombreuses mutations pendant quasiment neuf ans et le film était devenu entretemps une fiction en moyen-métrage, nourrie de nombreuses intrigues et personnages, toujours autour d'un personnage principal, un peintre qui exprimerait sa propre vision de la Tabaski.

C'est bien plus tard, lors d'une rencontre à New-York avec une conservatrice de musée qui avait connu Iba Ndiaye et exposé ses œuvres, que j'ai compris la portée éminemment politique de ce grand peintre sénégalais.

Elle m'a expliqué qu'il était extrêmement sensibilisé par la tournure politique et la série de coups d'Etat qui agitaient l'Afrique postcoloniale des années 1960, mais également par tous les crimes ségrégationnistes aux Etats-Unis et en Afrique du Sud.

C'est ainsi qu'il a intitulé sa série «La Ronde de Tabaski, à qui le tour ?», comparant ainsi le sort des hommes à celui des moutons qu'on attache, qu'on bâillonne et qu'on sacrifie.

«La ronde sacrificielle m'est apparue comme une traduction possible de l'oppression d'un peuple sur un autre ou d'un individu sur un autre», disait-il et il incitait à garder toujours une conscience de révolte pour éviter d'être comme des moutons de panurge, soumis et dociles.

Cette nouvelle donne très politique a été le déclic pour la réécriture de mon scénario, dans sa forme la plus épurée, ciblée sur l'essentiel, l'art et la politique dans le processus de création d'un artiste et sa représentation du réel.

C'est là que mon producteur Ousmane William Mbaye est intervenu en me posant un ultimatum : ou je m'y mets, il produit le film et on tourne dans les six mois, ou bien on laisse tomber le projet définitivement après neuf ans de mutations et de réflexion. Restait alors à trouver le peintre qui allait jouer dans le film.»

Justement, pourquoi le choix du peintre Camara Guèye comme l'un des personnages de votre film ?

«Camara Guèye est le personnage principal de Tabaski. Tout tourne autour de lui et les autres personnages ne sont là finalement qu'à travers son regard subjectif.

J'ai écumé toutes les Biennales d'art, toutes les expositions au Sénégal, pendant longtemps, à la recherche du peintre susceptible, non pas de représenter Iba Ndiaye, mais de le réinventer.

Lors de la dernière Biennale de Dakar, en 2018, je suis tombée sur le tableau «Baal bi» de Camara Guèye exposé au pavillon sénégalais.

La liberté et la joie qui s'en dégageaient, la recherche et la maîtrise technique, les couleurs ocres de ce tableau, m'ont tout de suite donné l'intuition que c'était lui le peintre que je cherchais.

Il faisait alors une expo personnelle à Grand-Yoff dans le cadre des événements Off et c'est là que je l'ai rencontré. J'ai découvert une œuvre pleine d'émotions, de force, de couleurs chaudes, intenses et de personnages joyeux et libres, si libres qu'ils s'envolaient parfois à travers la toile, en apesanteur.

En discutant avec lui, j'ai compris que Camara Guèye était bel et bien un descendant de l'école d'Iba Ndiaye, c'est-à-dire par l'apprentissage et la maîtrise des techniques, la connaissance de l'histoire de l'art et des artistes qui l'ont précédé, autant au Sénégal, en Afrique que dans le reste du monde.

Un véritable artiste, modeste, simple, ouvert et concentré sur son travail et son atelier. J'ai vite senti que c'était lui le peintre capable d'incarner le personnage de mon film et de lui donner une nouvelle vie, tout en conservant son propre nom.

Lui aussi a rapidement compris et digéré le scénario et nous avons travaillé ensemble pendant les trois mois précédant le tournage pour créer la trentaine d'œuvres qui figurent dans le film et aussi préparer les performances qui se dérouleraient devant la caméra, s'intégrant naturellement à la mise en scène d'un scénario de fiction.

Une des performances, un tableau de 1m40 sur 1m, a été réalisée en live en 1h30, sans interruption. Nous avions instauré des codes silencieux avec l'équipe technique pour tourner autour de lui sans jamais casser sa concentration.

Tout a été filmé, j'ai une trace de toutes les étapes de sa création dans les rushes, mais je n'en ai gardé que l'essentiel au montage.

Pour l'avant-première de Tabaski à Dakar, dans les jardins du Musée Theodore Monod à l'Ifan, nous avions organisé une exposition des œuvres réalisées et reconstruit le décor de l'atelier, accrochant les tableaux et les photos de tournage sur des cordes à linge qui traversaient l'espace comme dans le film.

Et après la projection, Camara Guèye s'est prêté à une performance en live devant le public, sur un grand mur de papier kraft.

C'était magique !Quelques mois plus tard, le Musée des Civilisations Noires a acquis, pour sa collection, quelques-unes des œuvres réalisées pour le film, mais aussi le court-métrage.»

Votre film peut-il être considéré comme un manifeste politique dénonciateur ou une fresque qui jette un regard critique sur une Afrique contemporaine en pleine mutation ?

«Ni l'un, ni l'autre. Je ne prétends pas délivrer de message. J'essaie juste de faire en sorte que mes personnages soient toujours contemporains, qu'il s'agisse de l'acteur principal ou des rôles secondaires. La modernité s'insinue dans certains détails qui paraissent parfois décalés.

C'est mon propre regard transposé dans celui du personnage principal, mais mon court-métrage est essentiellement un film sur l'art, le processus de création et les différentes inspirations qui traversent la tête d'un artiste au travail.

Je suis sans doute à la recherche de mon propre processus de création. Il se trouve que l'inspiration est là, profondément politique, comme la mienne et comme celle d'Iba Ndiaye.

Pour la concrétiser dans ce film, l'imaginaire du peintre prend la forme de flashs d'archives, visuels ou sonores, qui agissent comme ses réminiscences historiques, tandis qu'il crée. D'ailleurs, Iba Ndiaye disait : «Peindre est se souvenir».

Disons que filmer, pour moi, c'est montrer, transposer, rêver et si possible anticiper. Ce qui m'intéressait, c'était de mélanger les genres : d'une part, filmer l'artiste au travail et voir la création se dessiner devant nous, d'autre part, fouiller les archives pour trouver des moments d'histoire contemporaine qui m'avaient particulièrement marquée.

Comme par exemple l'arrestation de Lumumba, l'assassinat de Sankara, de Martin Luther King et de tant d'autres dans le monde... et aussi les images des crimes racistes, des répressions violentes, insupportables des pays ségrégationnistes. Jusqu'à aujourd'hui, on est encore témoins de ces injustices qu'il faut continuellement dénoncer.

Dans le film, la dernière archive arrive comme une sorte de libération, une respiration, pour rappeler que dans l'histoire chaotique du monde, surgissent parfois quelques moments de répit!

Mais le sacrifice rituel du bélier est ici, également, illustré par les œuvres des maîtres de la peinture inspirés par le thème du sacrifice d'Abraham : Rembrandt, Le Caravage, Chagall et bien d'autres ont tous repris la scène où Abraham est sur le point de sacrifier son fils, sa main arrêtée au vol par l'ange apportant un bélier à la place du fils. C'est un rappel important de l'origine de la fête de la Tabaski.

Et c'est en même temps un clin d'œil à la démarche artistique d'Iba Ndiaye qui sillonnait les musées du monde entier, étudiant les classiques, un carnet de croquis à la main.

Il me fallait donc intégrer ces deux genres, art et politique, au cœur d'un scénario de fiction située à Dakar, quelques jours avant la fête. Pratiquement, tout ce qui se passe est vu à travers le regard exacerbé du personnage principal, la subjectivité du peintre.

Dans le silence de l'atelier, un beau bélier dénommé Tabaski observe continuellement l'artiste en train de peindre l'acte rituel de son sacrifice.

Cela crée un décalage humoristique. Installés dans la rue, face à l'atelier, un berger en patins à roulettes et son troupeau de moutons, un homme mystérieux armé d'un saxophone et une voisine providentielle à la voix suave et rocailleuse de blues reconnectent le peintre à la réalité.

En fait, il s'agit d'un danseur, Eric Torres, et de deux musiciens, KyaLoum et Christian d'Erneville,qui, à leur tour, réalisent des performances artistiques insérées dans la fiction.

Il y a aussi la styliste et costumière Oumou Sy qui joue sa partition, comme dans tous mes films. Elle fait là une apparition brève et assez drôle. J'ai toujours aimé filmer les artistes !»

Quel a été l'impact de la pandémie dela Covid-19 dans vos activités cinématographiques ?

«Concernant la promotion de Tabaski, nous nous apprêtions à partir au Festival de Film d'Art de Montréal, le 17 mars, avec Ousmane William Mbaye, quand les frontières ont été fermées du jour au lendemain. Nous avons ainsi été confinés pendant deux mois à Paris.

Le festival s'est transformé en online et tous les événements cinématographiques qui ont suivi se sont passés en ligne. C'est vraiment dommage car juste avant la crise, le film avait obtenu le Grand Prix au Festival Dakar Court et le Best Voices Short Award au 49èmeFestival de Rotterdam.

Il commençait à avoir une belle renommée et à bien circuler. Après, il a participé à d'autres festivals, mais à travers Internet, les écrans d'ordinateur ou de téléphone. Aucun échange ni retombées à ces projections.

L'anonymat des réseaux sociaux, une vie virtuelle en somme. Et c'est très frustrant quand on travaille pour le grand écran et la magie des salles obscures. En fait, j'ai hâte de retrouver le chemin des salles, rencontrer le public, les professionnels et faire des échanges.

La prochaine projection publique en salle de Tabaski, après six mois en online, sera pour la Quinzaine du Cinéma francophone à Paris, au Centre Wallonie-Bruxelles. Je ne sais pas encore si je pourrais m'y rendre avec les restrictions du transport aérien.

Les festivals qui suivront en Espagne, au Bénin et ailleurs sont prévus en salle de cinéma pour le moment et j'espère qu'ils pourront se tenir. Le film sera diffusé également sur tout le réseau international de TV5 Monde en octobre et novembre.

Concernant le reste des activités, j'avoue n'avoir pas été très inspirée par cette crise sanitaire et je n'ai rien à raconter là-dessus, artistiquement parlant, mais dans mon coin, j'ai continué d'essayer de travailler, d'échanger à distance, d'écrire et de faire des projets.

Nous avons l'avantage de faire un métier où de grandes phases de travail solitaire précédent la réalisation.

On peut dire que la pandémie laisse quand même de grandes plages de solitude et de concentration, mais la vie s'est un peu arrêtée quand même et c'est la vie qui inspire le cinéma.»

Plus de: Le Soleil

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