Maroc: Des planches au grand écran... La vie pleine de Azzelarabe Al Kaghat

Fès — A la mesure d'une vie qui s'étire sur des instants fugaces, chacun de ses jours est un voyage.

Sa valise ne le quitte point. Il sait que la disponibilité est une denrée précieuse pour un artiste, un passionné. De retour à Fès de ses voyages -pour tourner un film ou participer à un festival-, il savoure chaque moment que la vie lui a donnée à vivre, assouvit sa nostalgie d'une ville qui l'a vu naitre et grandir. Là où la plénitude de la vie a tout son sens!.

Les journées de Azzelarabe Al Kaghat se suivent mais ne se ressemblent pas. Point de monotonie pour un artiste en "perpétuel voyage". De sa maison, en centre-ville, au café La Comédie, l'espace aux arômes artistiques, qu'il avait créé, Al Kaghat ne passe pas inaperçu. Son allure longiligne, son crâne luisant et sa voix facilement reconnaissable aimantent des fans qui l'appellent généralement par des noms de personnages de films ou de pièces de théâtre qu'il avait un jour incarné.

Attablé à son café, il allume sa première cigarette de la journée, goûte un café qui a, pour lui, l'effet de magie. L'instant le renvoie à une époque où l'enfant qui l'était a grandi au théâtre sous l'aile de son frère, feu Mohamed Al Kaghat, l'un des pionniers de la scène théâtrale et télévisuelle au Maroc dans les domaines de l'écriture, de la mise en scène, du jeu d'acteur et de la recherche universitaire.

Il ne s'en cache pas. Il était bien chanceux, lui qui s'arrangeait pour accompagner son frère au théâtre suivre l'une ou l'autre pièce, ou pour apprendre l'art de la performance théâtrale. Il se rappelle du jour où il devait jouer dans une pièce, mais la peur d'affronter les regards du public l'avait tétanisé au point de se cacher dans la salle. Ce qu'il allait vite regretter au vu de l'accueil chaleureux que le public réserva à son remplaçant. C'est bien ce jour-là qu'il décida de ne plus tourner le dos à son destin.

Le véritable début de sa longue carrière a été avec la pièce théâtrale "volubilis", dans laquelle ils incarnaient- lui et son frère- des personnages roumains. 54 ans se sont écoulés depuis cette belle époque qui a fait connaitre Azzelarabe, grâce à son talent et non pas à son appartenance à la famille Al Kaghat. N'empêche que c'est son frère qu'il lui avait donné sa chance en le présentant au public dans sa première œuvre "celui qui a menti aux anges" (1969).

Le début des années 1980 coïncidait avec une période marquante de l'histoire du septième art marocain et l'effervescence des clubs cinématographiques partout dans le Royaume. Al Kaghat a fini par répondre aux sirènes du grand écran. En 1982, il va jouer son premier rôle au cinéma dans le film "A l Kabous".

"Le cinéma n'est pas le théâtre", dit Al Kaghat qui fait partie de ceux qui ont pratiqué les deux arts. Les outils ne sont pas les mêmes, quoique c'est le talent qui prime.

"L'attitude face caméra est différente. Au cinéma, l'accent est mis tout particulièrement sur les expressions du visage. C'est un problème que rencontrent beaucoup de collègues. L'adaptation s'acquière avec l'expérience. J'ai fait de gros efforts pour apprendre à m'économiser, faire moins de mouvements, de gestuelles que sur les planches".

Les années et les expériences allaient s'enchainer, mais Azzelarabe ne s'était pas encore hissé au rang de star populaire, selon les diktats d'une industrie artistique où le petit écran a désormais son mot à dire. Il n'était pas enthousiaste à l'idée de s'embarquer dans l'aventure de la télévision, cet appareil magique au pouvoir de magnifier le capital symbolique de l'acteur dans la mémoire collective. Il finira par "céder" au début des années 2000, grâce à l'insistance du réalisateur Mohamed Aksayeb qui a réussi à le convaincre à participer au feuilleton télévisé "Al Akhtabout", qui a été sacré au festival du Caire de Radio et Télévision.

Cette participation a propulsé Al Kaghat aux devants de la scène télévisuelle et cinématographique, à un moment où le théâtre a perdu de sa superbe auprès du public.

Les gloires du théâtre deviennent soudain des souvenirs amers. Il n'est plus disposé à replonger dans un passé qui ne l'a jamais quitté. Ses personnages de théâtre l'habitent, au tréfonds de son âme. Ils les racontent en adoptant la même gestuelle, la même voix timbrée. Il prend du plaisir à se rappeler des passages restés mémorables avec un arabe classique débarrassé de toutes les impuretés.

"Les pièces de théâtre étaient dans leur majorité, dans les années 1960 et 1970, jouées en arabe classique, soient-elles adaptées ou écrites. Les différentes expériences nous ont permises de maitriser l'art de la prononciation et de la phonétique"

C'était, en effet, un grand avantage qui a ouvert des portes à nombre d'acteurs qui ont participé à des expériences dramaturgiques et cinématographiques arabes, depuis "Rissala" de Mustapha Al Akkad aux feuilletons historiques syriens, dont quelques-uns ont été tournés au Maroc. Aujourd'hui, la langue arabe semble étrangère à la scène théâtrale.

Al Kaghat était pressenti pour jouer des rôles importants dans des productions arabes historiques, lui qu'on comparait à Anthony Quinn, qui a joué le rôle de Omar Al Mokhtar dans "le lion du désert". Il était sur le point de participer au feuilleton "Al Qaaqaa" si ce n'était des désaccords sur les indemnités qui ont mis un terme aux échanges.

Pour lui, le Drama historique n'est pas impossible au Maroc, ou une exclusivité étrangère. Al Kaghat ne cache pas sa fierté d'avoir eu le rôle de "Al Mandri" dans la série "Al Hourra" d'Ibrahim Chakiri. Beaucoup de Marocains ont découvert, à travers cette œuvre, une grande dame qui a marqué des évènements phares de l'histoire du pays au 15ème siècle : Al Hourra, épouse de l'émir de Tétouan Al Mandri et gouverneure de Chefchaouen

Commissaire, général... Al Kaghat n'avait pas peur d'emprunter des chemins artistiques peu usités. Il n'y a pas de destin plus sombre pour un acteur que de rester renfermé dans un rôle unique. Il n'hésitait pas à expérimenter d'autres univers. Il dit avoir respiré de nouveau dans "une année chez les Français" (2018) de Abdelfettah Roum et "Mika" d'Ismail Faroukhi. Son timbre de voix, ses traits dessinant un visage autoritaire sont les mêmes qui s'adoucissent, donnant à voir un être humain hypersensible.

Le poids de sept décennies sur les épaules, Azzelarabe avance avec l'esprit d'un jeune en quête de trésors enfouis dans les terres lointaines du théâtre. Il aimerait assouvir une âme assoiffée d'une vie sans bornes.

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