Afrique: Olivier Sultan, galeriste d'art africain contemporain

Fondateur de la galerie Art-Z à Paris, Olivier Sultan a démarré sa carrière au Zimbabwe, avant de lancer au début des années 2000 le Musée des arts derniers, un pied de nez au projet d'alors, le Musée des arts premiers, le Quai Branly.

De nature discrète, Olivier Sultan, silhouette longiligne dont émane de la bienveillance, préfère parler des autres. Pourtant, le galeriste parisien, un artiste lui-même, a eu plusieurs vies avant de devenir l'un des noms qui comptent sur le marché de l'art contemporain.

Enfant des années 1960, il grandit en Essonne et dans le Val-de-Marne, en région parisienne, dans une « atmosphère cosmopolite » qu'il apprécie. « À 7 ans, mon meilleur ami était un garçon centrafricain dont la famille avait fui le régime de Bokassa. J'allais tout le temps chez lui et je trouvais fascinante sa famille élargie. » Initialement, il se destine à la réalisation, comme son père, documentariste. Mais ce dernier l'en dissuade. Il s'oriente donc vers la philosophie de l'art, son dada.

Au début des années 1980, le voilà qui se délecte de Kant, Hegel et Nietzsche à la Sorbonne, tout en ayant un groupe de rock qui flirte avec le mouvement punk, façon Disorder. Il va souvent à Londres, attiré par le ska, le mélange de punk, de rock et de reggae - une scène qui n'existe pas à Paris.

Galeriste au Zimbabwe

Au moment de faire son service militaire, il demande à partir en coopération. En 1987, il embarque pour Harare, son premier voyage sur le continent. Au Zimbabwe, il découvre une « Afrique assez british, pour moi un double exotisme. J'avais en tête les pagnes et le wax, et je me suis retrouvé avec des gens en costume qui boivent du thé et jouent au golf ». L'atmosphère, en ces temps d'indépendance encore toute fraîche, est à l'espoir.

Il découvre l'existence d'un mouvement de sculpture et de peinture très fort, né dans les années 1960, et présenté à tort comme de la « sculpture shona », l'une des ethnies du pays. En réalité, tout est parti d'une rencontre entre des artistes zimbabwéens et Franck McEwen (1907-1994). « Cet ami britannique de Picasso, Matisse et Henry Moore a été le premier directeur de la National Gallery en 1957, où il avait lancé des ateliers clandestins d'initiation à la peinture et la sculpture. Tout un mouvement est né de cette fusion, de ces influences réciproques qui cassaient un siècle d'apartheid. » Olivier Sultan écrit un livre sur ce sujet, puis décide de rester après ses deux ans de service, pour monter une galerie d'art « différente, avec une approche contemporaine, contrairement aux boutiques proposant des totems prétendument ethniques, ce dont les artistes souffraient ».

Ainsi naît au début des années 1990 la Pierre Gallery, un nom qui rend à la fois hommage à son défunt père et à son fils qui venait de naître, et au matériau des sculptures du Zimbabwe. Il apprend le shona, ce qui lui permet d'instaurer un tout autre rapport avec les Zimbabwéens, et constate qu'en tant que Français, il est considéré comme un « ovni » et se voit ouvrir des portes. Pendant une décennie, il œuvre à la mise en valeur des artistes et de leur travail, auprès d'une clientèle d'expatriés et de visiteurs étrangers pour l'essentiel.

Un Musée des arts derniers à Paris

En 2000, tout change. « Mugabe lance sa pseudo-réforme agraire, une réappropriation des terres par l'élite au pouvoir » pour contrer l'essor de l'opposition, qui fait le plein de voix aux législatives. La répression se met en branle, et les discussions politiques deviennent un sujet tabou. Même au sein de sa galerie, où il employait entre cinq et six personnes. « Les gens avaient peur. Je n'avais pas envie que mes trois enfants grandissent dans cette ambiance plombée. J'ai préféré partir, à contrecœur, plutôt que de rester sous une dictature qui donnait l'impression d'avoir volé l'enthousiasme de l'indépendance. »

Le reste est plus connu : Olivier Sultan ouvre un Musée des arts derniers dans le XVe arrondissement, rue Mademoiselle, fin 2002. L'époque était aux polémiques sur le Quai Branly, en construction, alors appelé « Musée des arts premiers ». « Un euphémisme pour primitif, comme si l'Afrique était hors de l'histoire et du temps, et que ses artistes n'avaient pas d'individualité. Cette vision rétrograde, quasi raciste et colonialiste me révoltait. » Par provocation, il choisit le nom de Musée des arts derniers, un pied de nez au Quai Branly, et l'ouvre en grande pompe avec des noms aujourd'hui au firmament de l'art contemporain africain : Bruce Clarke, Soly Cissé, Tchif, Barthélémy Toguo, Malick Sidibé, « tout un groupe motivé pour casser les clichés au sujet de l'Afrique ». Par provocation encore, le jour de l'inauguration du Quai Branly, il ouvre une exposition intitulée Des hommes sans histoire, qui traite de la restitution du patrimoine africain vue par des artistes contemporains.

En 2005, son musée emménage dans le Marais, pour se rapprocher du marché de l'art, mais doit fermer en 2013, car le propriétaire reprend les lieux. Olivier Sultan travaille au développement d'un parc de sculptures contemporaines pour la mairie de Saint-Ouen, avant d'ouvrir en 2017 la galerie Art-Z près de Bastille, dans le XIe. « Z pour la dernière lettre de l'alphabet et le Zimbabwe, mon pays d'adoption. »

Une nouvelle génération d'artistes en devenir

En pleines turbulences, comme les autres, en raison de la crise Covid-19, sa galerie va vers le digital. Elle reste fidèle à ses grands noms, tout en repérant les talents de la nouvelle génération, comme les plasticiens Evans Mbugua (Kenya) et Ndoye Douts (Sénégal), ou encore les photographes King Massassy (Mali) et Mabeye Deme (Sénégal). Ce dernier, dont l'approche relève du « dialogue intime avec le Sénégal » par le biais de photographies prises à travers un voile, se verra consacrer une exposition solo le 5 novembre à Art-Z, pour un mois.

Satisfait d'avoir participé en pionnier à l'essor de l'art contemporain africain ces vingt dernières années, Olivier Sultan se rappelle de l'époque où il y avait très peu d'élus. « Ousmane Sow ou Chéri Samba étaient les arbres qui cachaient la forêt, avec des milliers d'inconnus derrière. » Aujourd'hui, les jeunes s'imposent rapidement, en maîtrisant les outils de communication numérique qui servent à leur promotion. Il note « des phénomènes de mode, comme les portraits très colorés sur fonds bariolés, avec un propos qui se veut positif, alors que ce n'est pas un critère esthétique dans l'art », et des courants d'imitateurs, qui copient les aînés ou les nouvelles étoiles ayant élaboré leur écriture propre, comme Omar Victor Diop.

Olivier Sultan, qui aime les écrits de Doris Lessing, Fernando Pessoa et Sven Lindqvist, s'apprête à publier un livre de regards croisés basé sur dix ans de conversations avec le photographe malien Malick Sidibé, disparu en 2016. Son rêve ? « Vivre pour moitié à Paris et pour moitié dans un pays africain ». Il aimerait aussi que les artistes qu'il défend soient reconnus sans étiquettes, et non plus comme « Africains », « une sorte de purgatoire dont on ne sort que rarement ». Il se réjouit de voir Julie Mehretu (Éthiopie), El Anatsui (Ghana) ou Pascale Marthine Tayou (Cameroun), s'imposer à l'international sans que leur origine n'ait plus d'importance. « Quand on parle d'un artiste africain, ce n'est pas forcément un bonus. J'espère qu'un jour, le plafond de verre sera dépassé, qui fait que les plus grands sur le marché, issus du continent, vendent toujours moins cher qu'un artiste occidental ».

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