Congo-Brazzaville: L'histoire coloniale du Congo racontée et chantée par «Congo Jazz Band»

C'est le spectacle phare de cette 37e édition du Festival des Francophonies à Limoges. Rythmé par la rumba congolaise et des histoires terrifiantes racontées comme à un ami, « Congo Jazz Band », écrit par Mohamed Kacimi et mis en scène par Hassane Kouyaté, fait surgir en deux heures un siècle de l'histoire coloniale du Congo. D'une simplicité étonnante, d'un rythme entrainant, la pièce dépasse toutes les attentes.

« Ils ont partagé le monde / plus rien ne m'étonne ». Le matin au réveil, au lendemain du spectacle, la chanson entendue la veille est revenue, et toute la pièce avec... C'est peut-être cela le génie de Congo Jazz Band, de partager cette histoire effrayante avec une joie artistique et à travers les vibrations des histoires, des voix et des corps.

C'est loin d'être la première pièce de théâtre sur l'époque coloniale terrifiante du Congo. En 2013, en tant que premier artiste-associé africain du Festival d'Avignon, l'auteur, acteur et metteur en scène congolais Dieudonné Niangouna avait présenté Shéda, une épopée grandiose de cinq heures, nourrie de folie artistique, mais à la fois d'une justesse d'acrobate et incompréhensible. Exhibit B, du Sud-Africain Brett Bailey, une installation théâtrale en douze tableaux vivants dénonçant les horreurs du système colonial, avait d'abord été applaudie avant d'être taxée, à la fin de sa tournée mondiale, par quelques contradicteurs comme raciste. Quelques années plus tard, l'écrivain congolais Julien Mabiala Bissila et le chorégraphe congolais DeLaVallet Bidiefono ont fait danser les mots et les maux de l'histoire coloniale dans Trans...

Le rythme de la rumba congolaise et l'histoire coloniale

Hassane Kouyaté avoue de n'avoir rien vu de tout cela. Pour créer sa pièce Congo Jazz Band pour les Zébrures d'Automne 2020 à Limoges, le griot burkinabè, metteur en scène et directeur du festival, a puisé dans ses propres richesses culturelles pour arriver à une pièce pas comme les autres - où les hommes dansent et les femmes gardent la main sur les guitares et percussions : « On a essayé de passer par le biais de la musique, plus particulièrement par la rumba congolaise et de combiner plusieurs types de théâtre : le théâtre kotéba, le théâtre classique occidental, et comme fil une technicité de narrateur et conteur Voilà. »

Mohamed Kacimi a écrit le texte permettant de raconter sur scène en deux heures un siècle de colonisation au Congo. L'écrivain, traducteur et dramaturge né en Algérie et l'un des auteurs contemporains de langue française les plus prolifiques, est connu pour sa capacité de porter un regard très lucide sur l'histoire coloniale : « La chose la plus difficile, c'était à la fois de condenser et de ne pas faire une pièce de théâtre documentaire, c'est-à-dire un assemblage de documents ou d'archives. Et que la pièce ne soit pas ni un réquisitoire ni un cours d'histoire, mais une pièce au sens théâtral du terme. »

Léopold II, roi des Belges, adore les poireaux et « déteste les Africains »

Pour la mise en scène de cette histoire coloniale très complexe, Hassane Kouyaté a fait le choix de raconter tout pratiquement à partir d'un seul personnage : Léopold II, brillamment campé par le comédien congolais Criss Niangouna. Le roi des Belges accédé au trône en 1865 et créé en 1885 l'État indépendant du Congo, début des atrocités commises pendant l'histoire coloniale congolaise. Comment raconter l'histoire de ce pays, quatre-vingts fois plus grand que la Belgique, sans risquer d'être simpliste ? « Faire simple, c'est le plus compliqué. On ne voulait pas faire un spectacle qui culpabilise ou accuse. Il y a eu un grand travail de recherche historique. On voulait un spectacle qui pose un pan de l'histoire sur la place publique qui est, dans ce cas, le théâtre. »

Après avoir vu la pièce, plus personne ne pourra dire de ne pas avoir compris l'histoire coloniale du Congo. Entre autres, c'est l'histoire d'un roi Léopold II, présenté comme un homme qui « adore les poireaux au vin blanc » et « déteste les Africains ». Il ne mettra jamais un pied en Afrique, mais s'obstine et réussit à avoir sa propre colonie, reconnue comme l'État libre du Congo à la Conférence de Berlin de 1884-85.

La folie d'un roi et le destin tragique du Congo

Mohamed Macimi a dressé le portrait de ce roi-enfant qui a fait couper les mains aux Congolais quand la production de l'ivoire ou du caoutchouc était jugée insuffisante. À la fin de son règne, le roi des Belges a fait brûler tous les documents sur son domaine privé, le Congo. Léopold II, nommé par Mark Twain « le roi avec dix millions de morts sur la conscience », a tout fait pour fuir sa responsabilité pendant la colonisation.

« Ce roi complètement fou voulait absolument avoir une colonie - comme un enfant voudrait avoir un jouet. Il a utilisé l'un des plus grands pays d'Afrique comme un enfant ferait avec un chouchou. Donc, il fallait habiter et donner corps à ce personnage, raconter à travers la folie de ce roi le destin tragique du Congo. »

Pour que les spectateurs ne décrochent pas face aux crimes et cruautés rapportés, Mohamed Kacimi s'est même permis d'alterner des récits atroces avec des faits divers, très révélateur de l'état d'esprit du roi Léopold II. « Derrière ce fait d'insister sur la vie intime, il y a toujours le souci d'échapper aux généralités et aux grands cours d'histoire. Il fallait que la pièce de théâtre colle au plus près à la tragédie, à la personnalité, aux failles des grands acteurs de cette histoire. D'où cette nécessité de raconter de l'intérieur ce qui se passe chez ce roi qui fait le malheur d'un peuple. Et de raconter quels sont ses malheurs à lui. Cela peut sembler infinitésimal ou anecdotique, mais c'est un contrepoint essentiel à la tragédie vécue par les Congolais. Cette tragédie d'un roi fait le malheur d'un peuple. À la fin de sa vie, il a dilapidé toute sa fortune qu'il avait amassée au Congo, l'équivalent de plus d'un milliard de dollars, pour une jeune prostituée qui était sa cadette de 60 ans. »

« J'ai l'impression qu'il y a un vide »

Tous les faits autour du roi sont tellement incroyables et tous les crimes évoqués dans la pièce tellement inimaginables que le conteur de l'histoire se sent plusieurs fois obligé de confirmer la véracité des faits exposés. Pour Hassane Kouyaté, soixante ans après l'indépendance du Congo, l'histoire coloniale de ce pays 80 fois plus grand comme la Belgique, n'est toujours ni véritablement connue ni assumée :

« Pour assumer cette histoire, il faut d'abord la connaître. On ne connaît presque pas cette histoire. Ceux qui la connaissent globalement, ils savent qu'il y a eu un roi en Belgique qui a colonisé le Congo et qu'il y a eu des morts. On ne connaît pas les détails. Si, moi, je décide aujourd'hui de faire ce récit sur un plateau de théâtre, c'est parce que j'ai l'impression, à mon humble niveau, qu'il y a un vide de ce point de vue. On n'écoute pas assez nos histoires. Et je pense que notre vivre ensemble, qui est de plus en plus compliqué, vient aussi de ça. On ne sait pas le comment ou le pourquoi des choses qui nous arrivent ou que nous subissons aujourd'hui. Si l'on pose notre histoire, si on la regarde dans les yeux, la tutoie, sans complaisance et sans être esclave non plus, je pense que notre vivre ensemble va être mieux et on pourrait mieux appréhender ensemble l'avenir. »

« En Afrique, la musique est exécutoire »

Comment rendre des événements d'un autre siècle compréhensible pour un public d'aujourd'hui ? Congo Jazz Band embauche une « envoyée spéciale » d'une chaîne info sur scène pour nous raconter « en direct » - entre la météo et une page de pub - ce qui se passe « sur place » à l'époque coloniale du Congo. Elle ne nous parle pas des frères Kouachi, mais d'une mitrailleuse Maxime, pas du massacre du Bataclan, mais des mains coupées des Congolais, « coupables » de ne pas avoir assez travaillé pour le roi des Belges. « C'est pour dire : ce n'est pas du passé. C'est toujours très actuel. »

L'élément décisif pour le succès du spectacle reste la musique, surtout les tubes congolais (Mario de Franco Luambo Ndzembella, L'Esclave de Papa Wemba, Les Immortels de Franklin Boukaka, jusqu'à Indépendance cha cha de Grand Kallé et l'African Jazz), interprétés sur scène par les musiciens et comédiens. Les textes et les traductions de ces chansons devenues légendaires sont même distribués aux spectateurs. « C'est pour partager des choses qui, pour nous, sont fondamentales : la musique et ce qu'elle dit. La musique, en Afrique, et au Congo en particulier, est exécutoire. Si l'on ne l'avait pas, je crois qu'on allait tous se flinguer. C'est quelque chose de très important pour la vie et la survie des peuples en Afrique. On voulait partager cela avec les spectateurs. »

Le Congo, une exception ou emblématique pour l'histoire coloniale ?

La pièce reste concentrée sur l'histoire coloniale du Congo, mais évoque aussi le génocide subi par les Héréros et Namas durant la période coloniale allemande en Namibie, les crimes perpétrés par les Anglais en Afrique du Sud ou ceux par les Français en Algérie. Doit-on considérer la folie du roi des Belges au Congo comme une exception ou un cas emblématique de l'époque coloniale ?

« L'idée était de faire une pièce sur la colonisation, affirme Mohamed Kacimi. Le Congo, à partir du désastre provoqué par Léopold II et avec ce qu'il vit encore aujourd'hui, cristallise et symbolise toute la violence coloniale faite par l'Europe aux pays africains et aux pays d'Asie à partir du XIXe siècle. Je ne voulais pas que la Belgique apparaisse comme le vilain petit canard qui a commis tous les excès et toutes les exactions au Congo. D'où la nécessité de préciser à un moment donné de la pièce que la Belgique n'est pas le seul coupable de ces exactions coloniales. »

« Le public nous réclame déjà une suite »

Congo Jazz Band reste à l'époque coloniale, ne parle pas de revendications de dédommagement, de la restitution des œuvres africaines, de débaptiser l'avenue Léopold II à Paris ou des « profonds regrets » exprimés en juin 2020 par le roi Philippe, une première dans l'histoire de la Belgique, pour le passé colonial. L'apothéose du spectacle sera musicale : un chant a capella d'Alvie Bitemo. Le spectacle s'arrête avec la vision et la désillusion de Patrice Lumumba, premier chef d'État africain démocratiquement élu, assassiné le 17 janvier 1961. Est-ce qu'il y aura bientôt une suite à Congo Jazz Band ?

« Au fur et à mesure qu'on avançait dans ce travail, on sentait une nécessité de poursuivre cette histoire, admet Hassane Kouyaté. Le public aussi nous réclame déjà une suite. Aujourd'hui, on souhaite vivre pleinement l'aventure de ce spectacle. Après, on verra ce qui est possible. »

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