Maroc: Immersion dans le laboratoire "venins et toxines" de l'Institut Pasteur

30 Septembre 2020

Nous y sommes rentrés sur la pointe des pieds, la tête pleine de préjugés. Nous en sommes sortis soulagés et l'esprit éclairé.

Contrairement à ce que l'on pouvait s'imaginer, il n'y a pas de serpents et encore moins de scorpions vivants entre les murs du laboratoire « venins et toxines » de l'Institut Pasteur à Casablanca. Au lieu de quoi, une dizaine d'espèces mortes prennent place dans des bocaux sur des étagères. Nous avons été accueillis chaleureusement par une petite équipe de chercheurs qui voit les choses en grand. « Dans un pays très riche en scorpions et serpents, ce qui implique forcément un problème de santé publique, notre laboratoire revêt une importance capitale », nous explique d'emblée le Dr. Naoual Ouakkache.

Le 19 septembre dernier, date de la Journée internationale de sensibilisation aux morsures de serpents, la responsable du laboratoire « venins et toxines », Naoual Oukkache, diplômée à l'Institut Pasteur dans le même laboratoire à l'âge de 23 ans, a été encensée par les médias marocains, grâce à sa nomination parmi six femmes expertes à travers le monde, dans le cadre de la campagne de sensibilisation "Women Champions Of Snakebite". Une nomination amplement méritée pour celle qui développe un nouveau type d'antivenin contre les molécules responsables de la mortalité, avec pour objectif d'améliorer les traitements actuels des morsures de serpents et des piqûres de scorpions. Et, par conséquent, réduire la létalité et le nombre de défigurations qui se produisent chaque année.

Considérées comme problème de santé publique par les autorités sanitaires marocaines et classées « maladies négligées » par l'OMS, les envenimations par morsures de serpents ou piqûres de scorpions se sont multipliées ces dernières années. Dans le Royaume, entre 1992 et 2007, 89 envenimations ont été recensées en moyenne par an. Il y en a eu 350, rien que pour l'année 2018. D'abord, pour le Dr. Ouakkach, ces chiffres sont largement sous-estimés « parce que les gens qui vivent dans des zones éloignées ne sont pas pris en compte. Ces données correspondent uniquement aux cas hospitalisés », nous explique-t-elle. Ensuite, elle pense que l'augmentation des envenimations est due « aux outils développés et mis en place par le Centre antipoison qui sont plus performants. Et il y a aussi l'introduction de l'antivenin en 2012, qui a permis aux patients de développer une plus grande confiance vis-à-vis des structures de santé. Tout comme l'expansion urbaine qui a renforcé la proximité entre les humains et ces animaux ».

Aux quatre coins du pays, il existe une cinquantaine d'espèces de scorpions et autant de serpents. Sept vipères et un cobra sont les plus mortels parmi les amphibiens. Le cobra (Naja) qui ne porte aucunement bien son nom scientifique, même en inversant les syllabes, fait des ravages dans le Nord. Pour les scorpions, il en existe deux très dangereux et ce ne sont pas forcément les noirs. « On a pour habitude de dire que le scorpion noir est mortel contrairement au jaune. Alors que ce n'est pas vrai. Le nombre d'espèces noires qui ne sont pas mortellles se compte par dizaines. Et il y a des espèces jaunes qui sont létales », nous indique madame Ouakkach. Malgré ces préjugées, on constate une baisse du taux de létalité, passé de 8,9 à 1,7% entre 2011 et 2018. Une avancée majeure, conséquence de la disponibilité de l'antivenin.

Mais le chemin est encore long. Et pour cause, s'agissant des serpents « il y a plusieurs familles, ce qui rend la lutte contre les envenimations par morsure de serpent très compliquée. Chaque famille a un venin particulier et chaque venin a un mode d'action très différent», souligne le Dr. Ouakkach. Puis d'approfondir sa pensée : « Il y a des vipères qui attaquent le système hémorragique impliquant beaucoup de saignement. A la différence du cobra dont le venin s'attaque aux systèmes nerveux avec pour conséquence la paralysie et la mort en cas d'absence de prise en charge ». Malheureusement, la prise en charge au Maroc n'est pas efficace. La faute à un manque de formation des médecins aux envenimations amphibiennes (par morsures de serpent) et au mode d'action des venins comme l'a récemment rappelé l'OMS.

Le schéma de la problématique peut être calqué à l'identique au sujet des envenimations scorpioniques. Sauf que dans le cas des scorpions, il y a aussi des obstacles en amont. « Les données sur les scorpions datent de la colonisation», se désole notre interlocutrice avant d'arguer : « Les Marocains ne sont pas des gens passionnés par le terrain. Alors que c'est impératif d'observer un scorpion, comprendre comment il vit, comment il se nourrit, ses habitudes, etc. Bref, il y a un manque d'actualisation des données. Mais des fois, je motive mes étudiants pour faire une sortie de terrain. Généralement, ils sont partants ». Houda, étudiante en master, Mohamed, doctorant et Samah, mathématicienne, sont les étudiants qui partagent l'exsangue laboratoire « venins et toxines » avec le Dr. Naoual Ouakkache et sa proche collaboratrice, Fatima Chkouri.

Loin d'être uniquement des figurants, les trois étudiants ne sont pas à cours d'idée. Houda tente de créer pour chaque espèce une carte d'identité qui révèle le nombre de molécules, les composantes et la nature. Mohamed essaie de produire des anticorps contre les molécules mortelles mais à bas prix, « car l'antivenin coûte cher. 150 euros pour une dose. Et un patient envenimé pourrait avoir besoin de 4 doses», justifie le Dr. Ouakkach qui croit également dur comme fer au projet qu'elle a entamé avec Samah.

« L'idée est d'essayer de trouver un traitement au Covid-19». Rien que ça. Comment ? « On essaie de découvrir une compatibilité entre les toxines des venins marocains et les récepteurs qui permettent au Covid-19 d'infecter le corps humain. Nous avons trouvé des correspondances», se réjouit-elle. Et de poursuivre : « L'objectif est d'injecter ces toxines rendues non mortelles pour qu'elles collent aux récepteurs. Automatiquement, le Sars-Cov2 n'aura plus où se loger et, du coup, il restera dans le corps pendant 48 heures avant de disparaître».

Mais bien avant d'en arriver là, la première étape consiste bel est bien à se procurer du venin dont le rôle est la prédation, mais aussi et surtout la défense. Du coup, on croyait que la collecte s'avérait périlleuse. « Non, en réalité, on collabore avec des professionnels», rectifie le Dr. Ouakkach. Et d'ajouter : « Si j'ai besoin du venin d'un scorpion de « El Kelâa des Sraghna », une région à haut risque, je contacte des personnes sur le terrain et elles nous fournissent le scorpion en question. Il est envoyé à l'institut animalier de Tit Mellil où nous effectuons la collecte du venin dans des conditions idéales». Une fois le venin entre ses mains, le Dr. Ouakkach et ses collaborateurs contrôlent sa qualité en analysant sa richesse en protéine, puis sa toxicité via des tests sur de pauvres petites souris, avant sa lyophilisation en poudre.

Ensuite, vient l'étape de la caractérisation du venin. « Il contient plus de 300 molécules. Mais seulement 6 jusqu'à 8 d'entre elles sont responsables de la mortalité. Donc, pourquoi le venin est composé d'autant de molécules pour n'en utiliser qu'une infime part pour entraîner les effets mortels ? Cette question demeure un mystère mais c'est un bonheur pour nous les chercheurs», souligne-telle. D'autant que le venin est considéré comme une pharmacie : « Le challenge mondial est de développer des médicaments à travers les molécules non mortelles. Il y en a pour soigner le cancer et le diabète».

Utilisés aussi dans les produits cosmétiques, grâce aux molécules aux effets botox, les venins n'ont clairement pas révélé tous leurs secrets. Le Dr. Naoual Ouakkach et son équipe comptent bien les percer et éviter à l'avenir tous les drames qui y sont liés. Car si le venin ne tue pas, il peut être à l'origine d'amputation, mais aussi soigner les maladies les plus mortelles. C'est là toute la dualité qui rend ces espèces si particulières et les scientifiques qui les étudient encore plus.

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