Sénégal: Sahite Sarr Samb - «Le Théâtre national Daniel Sorano a besoin d'être réanimé»

30 Septembre 2020
interview

Dans cet entretien, le directeur général du Théâtre national Daniel Sorano fait le tour de l'actualité de son institution, notamment la réhabilitation instruite par le Chef de l'Etat. Sahite Sarr Samb aborde également les questions de l'image, de la vie et de l'avenir proche du théâtre après la Covid-19.

Comme avez-vous accueilli la directive présidentielle pour la réhabilitation du Théâtre national Daniel Sorano ?

«Nous avons bien accueilli la nouvelle qui détermine encore une fois la clairvoyance du Chef de l'Etat. Il faut le dire, c'est la énième fois que le Président de la République se prononce sur la nécessité de réhabiliter et de rééquiper le théâtre.

Ce qui la justifie est le statut multiple du Théâtre national Sorano qui représente réellement un patrimoine.

La première fois que le Président de la République a donné des directives dans le sens de la réhabilitation, c'était en 2014. Il les a renouvelées en 2017, avant de les répéter tout récemment lors du Conseil des ministres du 16 septembre.

Avec le ministre de la Culture de l'époque, nous avions mené un diagnostic et fait de fortes suggestions. Nous avions engagé un cabinet sénégalais pour l'étude de faisabilité de cette réhabilitation.

L'étude était officiellement terminée en 2017 et nous l'avions transmise aux hautes autorités. Depuis, nous attendons une inscription budgétaire d'investissement qui soit calculée sur plusieurs années pour pouvoir réaliser cette réhabilitation de manière très précise.

Deux étapes sont essentielles. Il y a d'abord le bâtiment, qui est l'infrastructure, et ensuite toute la machinerie et les équipements. Nous attendons le budget pour basculer de façon pratique dans cette réhabilitation.

Le bâtiment du Théâtre national Daniel Sorano est classé sur la liste nationale du patrimoine et est cinquantenaire. C'est aussi le premier théâtre francophone de l'Afrique subsaharienne.»

Il y a également la question du changement de statut...

«Le changement du statut (le Théâtre national Daniel Sorano est passé d'Établissement public administratif à établissement public à caractère industriel et commercial (Epic), depuis 2017) est dans le package global de cette mutation voulue par les hautes autorités.

D'ailleurs, le changement de statut, qui est un changement administratif, devait être directement accompagné par la réhabilitation. En 2017, on est passé à Epic et les autorités avaient estimé que cette décision devrait être accompagnée d'une batterie de mesures pour une bonne transformation.

Car, quand on passe à l'Epic, il y a le contrat de performance, le plan stratégique de développement, etc. Tout cela devrait être accompagné de moyens conséquents pour nous permettre d'être compétitif.

C'est là qu'intervient la cohérence dont vous parlez, car effectivement, c'est la réhabilitation qui peut nous permettre de répondre aux exigences et performances liées à ce statut.»

Dans cette dynamique, comment reconquérir le public ?

«Les lignes ont beaucoup bougé par rapport à notre société. Depuis qu'on a créé le théâtre Daniel Sorano, les préoccupations et l'environnement ont changé entre-temps. Au début des années 1960, le combat identitaire s'imposait et accompagnait le combat du développement.

Il y avait un problème de reconnaissance identitaire et le théâtre Daniel Sorano se justifiait à travers ces pratiques. L'environnement médiatique a aussi changé.

Il n'y avait qu'une seule radio et pas de télévision. L'environnement scolaire également était différent, la population sénégalaise s'est également beaucoup urbanisée.

Il y a énormément de mutations qui se sont déroulées et beaucoup de facteurs qui justifient que nous ne pouvons plus répéter ce que nous faisions durant la période 1960-1970.

Les jeunes ont découvert la télévision et possèdent des smartphones à partir desquels ils ont beaucoup de distractions et de loisirs. Malheureusement aussi, on ne leur a pas inculqué cette culture qui consiste, entre autres, à aller voir des spectacles.

Le théâtre en a souffert, la cinématographie aussi. Le public d'un certain âge ne connait pas aussi le théâtre sur scène qu'on recevait dans l'espace scolaire. Maintenant, cette génération connait les téléfilms que la déformation populaire fait appeler du théâtre.

Le théâtre Daniel Sorano a donc maintenant l'obligation de se réinventer. Dans cette réinvention, il faut mettre un focus important sur la jeunesse pour pouvoir lui donner cette envie de découvrir le théâtre.

Lui montrer que ce qui est théâtral sur scène n'est pas ce «théâtre» qu'on leur montre à la télévision. Le problème du théâtre, ce n'est pas que Sorano.

Les troupes privées aussi meurent. Il y a la léthargie du théâtre et il faut que nous tous travaillions pour le réanimer. Cela devrait surtout se faire avec le concours de l'éducation nationale, en investissant les établissements scolaires et en impliquant le ministère de la Jeunesse.»

D'où la nécessité de mieux communiquer...

«La communication vis-à-vis du public potentiel pose effectivement problème. Il faut l'établir au vu des nouveaux contextes et des nouvelles préoccupations des jeunes qui ne sont plus forcément sur nos considérations historiques et traditionnelles.

Mais, cela, sans se départir de l'esprit du patrimoine culturel qui est le leur. Je pense qu'ils ont intérêt à le découvrir, mais surtout à le préserver. Sinon ils seront obligés d'aller s'approprier le patrimoine culturel d'un autre pays et finir par être extravertis.

A notre niveau, il nous faut aussi une certaine résistance au moyen des nouvelles techniques et technologies, et nous moderniser. Nous sommes arrivés à un moment où il faudrait peut-être capter le spectacle ici et trouver un diffuseur pour trouver le public dans le cocon de leur salon.

Les gens également n'ont peut-être plus le temps ou les moyens de se déplacer au théâtre pour voir des spectacles. Maintenant que nous avons des relais de diffusion, il nous faut désormais nous occuper de la production et porter le produit artistique au niveau des populations.

Nous l'avons essayé, mais nous nous trouvons en face de certaines difficultés, car les diffuseurs sont généralement des producteurs.

Ils ont intérêt, par instinct grégaire, de passer d'abord leurs produits, au grand dam de nos productions d'expression scénique. On doit quand même les capter en représentation scénique, sinon nous ne ferions plus du théâtre. La scène est primordiale pour nous.»

Une bonne scène sous-entend un budget. Qu'en est-il de la subvention annuelle de l'Etat ?

«Nous la recevons régulièrement et elle a même évolué. Il faut s'en féliciter. En 2014-2015, elle était de 376 millions de FCfa et de 500 millions de FCfa actuellement. C'est encore insuffisant, encore que c'est juste une subvention d'exploitation.

Alors qu'il y a effectivement beaucoup d'investissements pour le théâtre, beaucoup d'équipements qu'il faut changer, assurer la maintenance et renouveler.

Or nous n'avons pas une subvention d'investissement. Les matériels sont vétustes. Et c'est d'ailleurs ce qui explique un peu le projet de réhabilitation, car il y avait beaucoup de manquements cumulés sur des années.»

La décentralisation, l'exportation tiennent une place de choix dans le théâtre...

«Pour les scènes étrangères, malgré le contexte difficile, nous avons pu avoir chaque année tant bien que mal des déplacements importants à l'extérieur, surtout avec le Ballet national La Linguère et un peu moins avec la Troupe nationale dramatique.

Toutefois, il faut signifier que ce sont des déplacements qui n'ont pas de caractère commercial. C'est plus dans le cadre des accords de partenariats culturels avec d'autres États, avec prise en charge de la partie invitante. Il n'y a plus trop de producteurs internationaux.

Le théâtre souffre de ce fait, de même que pratiquement tous les arts. Il n'y a plus de producteurs qui mettent beaucoup d'argent pour la tournée des artistes. Nous vivons cette difficulté, mais le rayonnement culturel du Sénégal a pu être un facteur contributif de manière grandement positive.

Nous avons pu bénéficier des accords de partenariats culturels ces dernières années avec des tournées de la troupe théâtrale et du ballet. Pour l'ensemble lyrique, elle traduit l'ancrage populaire. C'est le vecteur de la décentralisation.

Pour 2019, on a eu une quarantaine de représentations à Dakar et hors de Dakar. Maintenant, il nous faut avoir des partenaires à l'intérieur du pays, tels les communes, pour que les tournées soient moins coûteuses, d'autant plus que la culture est une compétence transférée.

En plus des logistiques, il y a le point de la gratuité des spectacles au regard de notre mission de service public. Tout de même, on a besoin d'équilibrer les budgets. On a réussi ce partenariat, l'année dernière avec Thiès.

Cela met en lumière la question de la création et de la production...

«On nous indexe souvent sur ce point, mais, pourtant, nous ne faisons pas moins de six à sept créations par an. Cette saison, on avait programmé cinq créations déjà et avons pu réaliser la première (Adja la militante).

Malheureusement, la Covid-19 est venue. Sinon nous avions déjà réalisé le Ribidion (spectacle de la nuit de la Saint-Sylvestre). Les «Ribidion» sont effectivement plus réussis du fait qu'il y a des «dates Sorano» telles la Tabaski, la Korité, Noël, la veillée du 3 avril, etc.

Il faut penser d'ailleurs pour Noël et Saint-Sylvestre à trouver des diffuseurs pour pénétrer les familles et participer à leur ambiance par du vrai spectacle, gratuitement. Ça donnera de la promotion et nous permettra d'aller dans la conquête de la télévision.

Dans la réhabilitation, d'ailleurs, il est prévu un studio d'enregistrement audiovisuel pour avoir notre autonomie et disposer de prêt à diffuser.»

Comment se décline la relance des activités à Sorano, après l'épisode de la Covid-19 ?

«A côté de nos soucis structurels, la crise sanitaire liée à la Covid-19 est venue tout empirer. Cela nous a donné des inquiétudes avec nos chiffres d'affaires qui ont régressé, nos troupes ne faisant plus de sorties.

C'est cela qui nous permettait de compléter nos subventions. Il nous a même fallu opérer des réaménagements budgétaires.

J'estime, respectueusement, que le Théâtre national Daniel Sorano devait bénéficier des fonds de résilience à la Covid-19. Nous avons perdu environ 80 millions de FCfa, avec les recettes des troupes et de la salle de spectacle.

Pour la réouverture de la salle, nous attendons encore les avis des autorités sanitaires. Nous gérerons en mettant en place les mesures barrières, mais aussi en essayant de proposer des programmes adaptés à la situation Covid-19 et post Covid-19.

Nous avons ainsi pensé à des modules de spectacles plus légers qui pourront être captés à la télévision et ne demanderont pas nécessairement une grande distribution pour éventuellement pouvoir être déployés dans les écoles, les centres socioculturels, etc.

Nous avons également deux projets de CD avec l'Ensemble lyrique et de clips audiovisuels qui marqueront notre présence dans les médias. Dans cette perspective, nous avons repris les répétitions.»

Dans le monde d'aujourd'hui, quelle est la pertinence d'avoir un théâtre national ?

«C'est un débat actuel dans presque tous les théâtres nationaux. Un théâtre national fait partie du patrimoine d'un pays. Ensuite, il n'a pas une vocation premièrement financière, mais plutôt sociale, culturelle, diffuse.

Il y va également de l'image du pays. La rentabilité est capitale, vitale et différée. Toute famille a besoin d'avoir ses bijoux.

Le théâtre national en fait partie et il faut l'entretenir. Il est également primordial de sécuriser les pensionnaires.»

Plus de: Le Soleil

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