Sénégal: Lutte contre le cancer - Les succès d'une stratégie de sensibilisation et d'accompagnement tirée du vécu

ruban de cancer du sein
1 Octobre 2020

Nombreux sont ceux qui croient connaître le cancer, mais cette maladie, considérée comme «une arme destructrice qui désorganise tout le corps», est encore difficile à expliquer. D'où la nécessité d'insister sur la prévention par le dépistage que promeut l'Association cancer du sein Sénégal dont la présidente, Mame Diarra Guèye Kébé, est guérie du cancer.

Joviale, démarche rassurante, drapée dans une robe «Taille gabonaise» en fleurette sur fond bleu bic, Mame Diarra Guèye Kébé, la tête recouverte d'un voile, a fait de la lutte contre les cancers féminins (sein, col de l'utérus, ovaire... ) son combat de tous les jours.

Et pour cause, cette dame, à la voix douce et captivante, est guérie du cancer du sein. Une maladie diagnostiquée en novembre 2013.

Convaincue qu'elle ne doit pas rester les bras croisés après l'épreuve qui, un moment, a bouleversé sa vie, elle a choisi d'être militante de cette cause. Elle a, de ce fait, mis sur pied l'Association cancer du sein Sénégal (Ac2s) dont elle assure la présidence.

Et l'objectif principal poursuivi à travers cette initiative est de sensibiliser sur le cancer, en particulier sur l'importance du dépistage. «Quand on ignore comment survient une maladie, il faut la dépister tôt», estime-t-elle, plaidant pour dédramatiser le cancer et enlever toute forme de stigmatisation.

Et cette invite s'adresse, en premier, aux praticiens qui parlent souvent de «mauvaise maladie» pour annoncer aux malades qu'ils ont le cancer.

«Aucune maladie n'est bonne», précise Mme Kébé à des journalistes qui ont pris part, le 26 septembre 2020, à une session d'information et de renforcement de capacités sur les cancers. Si les médias sont ciblés, c'est parce que les journalistes relaient les informations tel qu'on les leur communique.

D'ailleurs contrairement aux apparences, on croit connaître le cancer, parce qu'on en parle beaucoup maintenant, mais il est encore difficile de définir le concept avec exactitude.

«Le cancer est une maladie qui n'est pas bien comprise», indique le Dr Cheikh Amadou Tidiane Diarra, gynécologue-obstétricien et chirurgien-oncologue.

En pédagogue averti, il demande à l'assistance, constituée en majorité de journalistes, de définir le cancer dans la langue locale parlée. Mais le défi n'a pas été relevé par les hommes et femmes des médias présents, car «le concept est difficile à expliquer», concède Dr Diarra.

Pour lui, le cancer est «la transformation d'une cellule qui va chercher de la force en recrutant d'autres cellules afin de se propager dans le corps pour anéantir la personne». Il n'hésite pas ainsi à assimiler le cancer à «une arme destructrice qui désorganise tout le corps».

D'où la nécessité de prévenir par le dépistage, dans la mesure où, informe le gynécologue Diarra, «40% des cancers sont évitables». Mieux, ajoute-t-il : «le dépistage diminue de 50% la mortalité liée au cancer».

C'est justement ce qui motive l'AC2S à miser sur la prévention à travers des activités de sensibilisation dont l'objectif est d'arriver à un changement de comportements, de sorte à promouvoir le dépistage précoce.

Surtout, qu'informe le Pr. Ahmadou Dem, titulaire de la Chaire cancérologie au Centre hospitalier et universitaire Le Dantec (Chuld), par ailleurs président du comité scientifique de l'AC2S : «Si on détecte le cancer au stade cellule, on peut guérir à plus de 90%.

Malheureusement, dans la plupart des cas de cancer, c'est souvent quand la maladie affecte les organes que le diagnostic est posé, alors que c'est à ce stade que la prise en charge est plus compliquée», renseigne Pr. Dem.

STRATÉGIE DE SENSIBILISATION

Le vécu pour établir une relation de confiance

C'est à travers une approche fondée sur le vécu que Mame Diarra Guèye Kébé et son équipe se basent pour apporter soutien et réconfort aux femmes qui sollicitent l'AC2S pour un accompagnement.

«Le fait de savoir que j'ai eu le cancer et que j'en suis guérie met à l'aise les femmes que nous voulons accompagner», confie la présidente de l'AC2S, selon qui cette stratégie basée sur le vécu «marche».

Simplement parce que «quand une ancienne malade dit vous allez vous en sortir, on la croit, car elle est guérie». Mme Kébé n'hésite pas ainsi à parler de relation de «confiance».

«Les femmes arrivent au bureau en pleurs. Mais elles en sortent avec le sourire, l'espoir. Car, je prends le temps de leur parler, leur expliquer surtout les difficultés auxquelles elles doivent faire face durant la prise en charge, notamment les effets secondaires, par exemple la perte des cheveux qui sont un symbole de féminité», partage la présidente de l'AC2S qui insiste sur la prise en charge psychologique.

«Une fois qu'une malade vient nous voir, nous l'accompagnons durant tout le processus. Nous organisons des groupes de parole pour essayer de leur parler, pour les laisser évoquer leurs craintes et doutes.

Elles peuvent tout dire, tout partager, même ce qu'elles ne sont pas prêtes à adresser au médecin», raconte Mame Diarra Guèye qui n'oublie pas un aspect important de cette prise en charge : «les conseils en alimentation, hygiène de vie».

Il y a également les séances de maquillage et de «moussor» (foulard ou mouchoir de tête). Au total, 49 malades sont suivies grâce à l'AC2S du diagnostic à la guérison, «hormis celles qui nous ont quittés», informe Mme Kébé.

Elle ajoute que l'approche dans la sensibilisation est la même partout où elle se rend dans le pays avec son équipe. «Qu'on soit en milieu urbain ou rural, on laisse parler notre cœur». Il y a, en plus, «les sessions de renforcement de capacités techniques» pour convaincre, accompagner, soutenir.

Aujourd'hui, même si la chimiothérapie est gratuite au Sénégal, la présidente de l'AC2S plaide pour une gratuité totale des soins pour les cancers. Elle fonde son argumentaire sur le fait que «le patient a des examens à faire et ils sont très coûteux».

DIAGNOSTIC DES CAS DE CANCERS

Plaidoyer pour plus d'équipements et de personnel qualifié

Une discipline médicale comme l'anatomopathologie joue un «rôle central» dans la prise en charge des cancers. Elle étudie, en effet, «les lésions provoquées par les maladies ou associées à celles-ci sur les organes, tissus ou cellules», explique le Pr. Ibou Thiam, chef du Service d'anatomopathologie du Chu Le Dantec.

Selon lui, les cancers sont «des maladies provoquées par la transformation des cellules qui deviennent anormales et prolifèrent de façon excessive. Ces cellules déréglées finissent par former une masse qu'on appelle tumeur maligne».

Et c'est l'anatomie pathologie «l'examen qui permet de poser le diagnostic du cancer», car pouvant identifier «le degré de développement de la maladie ou degré de malignité», précise Pr. Thiam qui déplore l'insuffisance des spécialistes en anatomopathologie au Sénégal.

Ils ne sont, en effet, que 12 pour 8 millions de femmes, renseigne-t-il. Soit 1 pour 670.000 femmes. Dans un pays comme la France, ces spécialistes sont au nombre de 3.000 pour 26 millions de femmes, soit 1 pour 9.000 femmes.

Quant aux laboratoires d'anatomopathologie, il y en a uniquement 6 dans notre pays dont 4 à Dakar, 1 à Thiès et 1 à Saint-Louis.

Pourtant, cette discipline médicale participe au diagnostic, à l'évaluation pronostic et thérapeutique et à la prévention, rappelle le Pr. Ibou Thiam. Il plaide ainsi pour disposer de plus de ressources humaines et d'équipements.

Car, «plus le diagnostic est précis, plus il y a des chances de guérison», argumente-t-il, soulignant néanmoins, par rapport aux ressources humaines, qu'il faut de l'expérience pour exercer dans un laboratoire d'anatomopathologie.

SOULAGEMENT DE LA DOULEUR

Les soins palliatifs pour améliorer la qualité de vie des patients

Souvent assimilés à une prise en charge de fin de vie, les soins palliatifs doivent pourtant intervenir au tout début, dès la notification au malade du cas de cancer.

Les soins palliatifs participent grandement à la prise en charge des cancers. Se référant à l'Oms, Dr Coumba Guèye, spécialiste en la matière, indique qu'ils sont destinés à «améliorer la qualité de vie des patients et de leurs familles face aux conséquences d'une maladie potentiellement mortelle».

Elle précise aussi que «les soins palliatifs ne signifient pas prise en charge de fin de vie uniquement». Au contraire, en cancérologie, ils doivent intervenir au tout début, «c'est-à-dire dès l'annonce de la maladie».

Institués comme un droit depuis 2014, les soins palliatifs permettent, selon Dr Guèye, d'améliorer les traitements dans la mesure où ils soulagent la douleur et d'autres symptômes. Malheureusement, ils sont peu développés ou inexistants dans des pays comme les nôtres.

Pourtant, estime Dr Coumba Guèye, «c'est bien de prévenir, de traiter, mais aussi de prendre en charge les malades qui ont besoin de traitement». Selon elle, il suffit juste d'une «volonté politique» pour développer les soins palliatifs et permettre aux malades qui en ont besoin d'être pris en charge.

En plus de cette volonté politique, «il faut aussi une disponibilité des médicaments dont la morphine», ajoute-t-elle, soulignant qu'une règlementation est également nécessaire, de même que la formation du personnel médical pour instaurer les soins palliatifs. À son avis, il ne suffit pas d'avoir beaucoup d'argent pour ouvrir une unité de soins palliatifs.

Et elle donne l'exemple de l'Ouganda où ce sont des médecins internes qui ont pris l'initiative de développer les soins palliatifs avec un équipement et un modèle interne à l'hôpital.

Et indépendamment du volet médical, les aspects psychologiques et spirituels sont essentiels dans la mise en œuvre des soins palliatifs qui sont centrés sur le patient qui est «impliqué dans la prise des décisions thérapeutiques, sinon il ne va pas accepter», explique Dr Coumba Guèye qui insiste aussi sur le caractère holistique (physique, psychologique, spirituel, social... ) et interdisciplinaire (médecin, infirmier, nutritionniste, etc.) de la prise en charge.

«Une équipe où chacun est important gère les soins palliatifs», fait savoir la spécialiste qui n'en oublie pas le rôle primordial de la famille. «Elle est impliquée dans la prise en charge», dit-elle.

PR AHMADOU DEM SUR LES MÉDICAMENTS TRADITIONNELS

«Un médicament avant d'être administré passe par 3 étapes»

Les patients font souvent recours aux guérisseurs avant d'aller se faire consulter à l'hôpital. Sur l'usage à outrance par certains des médicaments traditionnels, le Pr. Ahmadou Dem, Titulaire de la Chaire cancérologie au Chu Le Dantec, se veut clair : «Un médicament, avant d'être administré, passe par 3 étapes : la toxicité, la tolérance et l'efficacité».

Un processus de validation que nos guérisseurs, «qui savent tout guérir», ne respectent jamais. «Ce n'est ni rationnel ni efficace», estime-t-il, soulignant que «les substances doivent être envoyées aux techniciens pour examen».

Selon lui, il faut des études avant que tout médicament ne soit administré. Surtout qu'en «Afrique de l'Ouest, toutes les plantes sont répertoriées et leur principe actif identifié», renseigne le Pr. Ahmadou Dem qui donne l'exemple du sirop de «nger» conçu et développé à la Faculté de médecine de l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar.

À l'en croire, l'État doit développer ou encourager des champions à développer certaines initiatives. «Malheureusement au Sénégal, le privé attend toujours pour s'impliquer», regrette-t-il. Pr.

Dem fait également remarquer que «certains aliments ne peuvent pas remplacer le traitement du cancer». Pour cette raison, il demande aux patients «de faire très attention» aux produits qu'ils utilisent et qui ne sont pas administrés par leur médecin traitant.

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