Libye: Au Conseil des droits de l'homme, l'ONU dénonce le calvaire des migrants

5 Octobre 2020

La cheffe par intérim de la mission de l'ONU en Libye a demandé, lundi, la fermeture immédiate des centres de détention pour migrants alors que ces derniers continuent d'être détenus dans des « conditions abominables » dans ce pays d'Afrique du Nord.

« Nous continuons à recevoir des rapports de détention arbitraire ou illégale, de torture, de disparitions forcées, d'exécutions extrajudiciaires et de violences sexuelles dans tous les lieux de détention », a déclaré Stephanie Williams, Représentante spéciale par intérim et Cheffe de la Mission d'appui des Nations Unies en Libye (MANUL). Dans un message vidéo diffusé lors d'un débat du Conseil des droits de l'homme à Genève, la haute responsable onusienne a dénoncé les « conditions abominables » dans lesquelles les migrants et demandeurs d'asile continuent à être détenus dans ce pays divisé.

Selon la MANUL, au moins 3.291 migrants et réfugiés, dont des femmes, des enfants et des mineurs non accompagnés, sont détenus dans l'ouest de la Libye. Dans la partie orientale du pays, les Nations Unies font état de 371 migrants et réfugiés emprisonnés. « Beaucoup périssent en mer en tentant de faire le périlleux voyage vers l'Europe. Bien que la Libye ne soit pas un port sûr pour le retour des migrants et des demandeurs d'asile, ceux qui survivent continuent d'être renvoyés en Libye où ils sont arrêtés à leur arrivée ou disparaissent tout simplement », a ajouté Mme Williams.

Des cas de viols et de harcèlements sexuels dans les centres de détention

Dans ces geôles libyennes, de nombreux rapports de violence sexuelle ont été documentés par la mission de l'ONU. Il s'agit notamment de cas de viols et de harcèlements sexuels de migrantes et de demandeuses d'asile aux mains de trafiquants et de passeurs. Mais des abus auraient été commis aussi par des fonctionnaires et des hommes armés.

Toutefois, l'ONU estime que les cas de violence sexuelle et sexiste restent très peu signalés en Libye par crainte de représailles, d'intimidation et de stigmatisation injustifiée liée à des normes discriminatoires sous-jacentes en matière de genre. Dans ce contexte, la MANUL documente tous les incidents. L'objectif est de garantir la mise en place de systèmes permettant d'identifier et de protéger les survivants de violences sexuelles, notamment par la mise en place de systèmes de surveillance efficaces. « Notre suivi met en évidence que les violences sexuelles liées au conflit, y compris le viol d'enfants, aux mains des milices ont augmenté », a dénoncé la cheffe par intérim de la mission onusienne.

En attendant, des milliers de détenus, y compris des migrants et des réfugiés interceptés en mer, sont toujours détenus dans des installations théoriquement sous le contrôle des ministères libyens de l'intérieur et de la défense. D'autres se retrouvent dans des installations directement gérées par des groupes armés. « Ces lieux à haut risque sont des lieux de reproduction pour la Covid-19 », a mis en garde Mme Williams.

Dans ces conditions, la MANUL demande la fermeture immédiate des centres de détention pour migrants gérés par le ministère de l'intérieur ainsi que des centres de détention illégaux sous le contrôle de groupes armés qui sont liés au trafic de migrants et aux réseaux criminels qui extorquent de l'argent aux plus vulnérables. « Il faut y mettre fin, les migrants et les demandeurs d'asile doivent être protégés et les responsables de violations des droits de l'homme doivent être traduits en justice », a-t-elle la Représentante spéciale par intérim devant les membres du Conseil des droits de l'homme.

L'ONU n'a pas pu vérifier l'annonce d'une libération de 3.200 détenus

Entre avril et fin août 2020, les autorités libyennes ont annoncé la libération de quelque 3.200 détenus de plusieurs prisons. « Malheureusement, cela n'a pas pu être vérifié de manière indépendante et, d'après les informations reçues, aucune femme ni aucun enfant ne figurait parmi les détenus libérés », a toutefois précisé la Représentante spéciale par intérim du Secrétaire général de l'ONU en Libye.

L'ONU réitère donc son appel aux autorités pour qu'elles libèrent davantage de détenus, en particulier les femmes et les enfants, les personnes souffrant de problèmes médicaux et d'autres groupes vulnérables, comme les personnes âgées. « Nous demandons également un accès inconditionnel à tous les lieux de détention », a insisté Mme Williams.

Par ailleurs, la cheffe par intérim de la MANUL a relevé que, depuis son dernier exposé devant le Conseil des droits de l'homme en juin, il y a eu « quelques développements positifs sur le terrain en Libye ». Il s'agit notamment des évolutions relevées dans le cadre du processus de paix et la désescalade d'un conflit, qui a déjà tué et blessé d'innombrables civils et laissé plus de 430.000 personnes déplacées.

A ce sujet, le bombardement de Tripoli, qui a duré 15 mois, a pris fin en juin et la ville de Tarhouna s'est également repliée sur les forces du gouvernement d'Accord national. « L'attention s'est maintenant portée sur Syrte, où les forces opposées s'affrontent dans une trêve précaire et où, une fois de plus, les civils sont pris entre ces factions belligérantes », a précisé Mme Williams.

De plus, le suivi des droits de l'homme par la MANUL montre une diminution du nombre de victimes civiles en Libye. Entre le 19 juin et le 30 septembre 2020, la mission onusienne a recensé au moins 19 victimes civiles, tandis qu'entre le 1er avril et le 30 juin 2020, elle a vérifié au moins 358 victimes civiles. « La seule façon de protéger les civils est que les combats cessent et que toutes les parties déposent les armes et s'engagent en faveur de la paix », a fait valoir l'envoyée de l'ONU.

« Donner la chance aux Libyens de jouir de la paix et de la sécurité »

Selon Mme Williams, lorsque l'impunité règne et que l'injustice et l'absence de responsabilité prennent racine, alors, malheureusement, les exécutions sommaires et autres exécutions illégales, la privation arbitraire de liberté, les enlèvements, les disparitions forcées, la torture généralisée et la violence sexuelle et sexiste ne peuvent que persister. « L'obligation de rendre des comptes pour les violations des droits de l'homme et du droit humanitaire international est le seul moyen de garantir la justice pour ces crimes ainsi qu'une paix durable en Libye », a-t-elle conclu.

De son côté, Mohamed Auajjar, Président de la Mission d'enquête sur la Libye, a souligné que la création d'un secrétariat a été retardée en raison de la pandémie de Covid-19, de la situation financière actuelle de l'ONU et du gel des embauches qui en découle. Tout en relevant que la Mission d'enquête espère être à la hauteur de son mandat, il a souligné qu'il est essentiel que la prolongation de leur mandat au-delà de mars 2021 soit associée à la mise à disposition de budgets-programmes adéquats. M. Auajjar a exprimé l'espoir que le travail de la Mission d'enquête conduise à des résultats tangibles de la situation des droits de l'homme.

Au titre du pays concerné, la Libye a rappelé la tenue d'une deuxième réunion de Berlin organisée par l'Allemagne. Et pour Tripoli, ceux qui étaient intervenus dans le pays doivent désormais donner aux Libyens la chance qui leur revient de jouir de leurs droits, de la paix et de la sécurité. « Depuis une décennie maintenant, les Libyens ont tendu la main à la collaboration internationale ; maintenant, il faut plus de collaboration et de volonté politique pour alléger les souffrances des Libyens et les violations des droits de l'homme », a déclaré le représentant de Tripoli au Conseil.

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