Soudan: Signature d'un accord de paix - Les dividendes de l'après Béchir

analyse

Après un an d'âpres négociations, les nouvelles autorités civilo-militaires du Soudan et une alliance constituée de cinq groupes armés et de quatre mouvements politiques ont signé, samedi dernier, à Juba, la capitale du voisin du Sud, un accord de paix censé clore le chapitre sanglant de plusieurs décennies de déchirements ayant entraîné des milliers de morts et de déplacés.

Certes, pendant le long règne de l'ancien président soudanais, Omar El Béchir, des pourparlers de paix et des cessez-le-feu avaient été menés et signés entre le gouvernement et des chefs rebelles du Darfour comme Mini Minawi et Khalil Ibrahim, mais ils n'ont jamais tenu dans la durée à cause de la duperie, de la duplicité et de la désinvolture des différents acteurs.

Cette fois-ci, les choses semblent être bien parties pour la fin des crises répétitives et des violences endémiques dans les trois Etats rebelles du pays que sont le Darfour, le Kordofan du Sud et le Nil bleu. Car, contrairement aux précédents accords tous torpillés les uns après les autres, celui signé le 3 octobre dernier à Juba, intègre tous les problèmes qui ont toujours suscité des révoltes et des coups de sang dans ce pays grand comme six fois et demi le Burkina, en sanctuarisant la diversité ethnique, raciale, culturelle, linguistique et religieuse, en instituant une répartition équitable du pouvoir et des richesses, et en optant pour la justice transitionnelle pour réconcilier les frères ennemis.

Concrètement, la liberté de culte sera désormais garantie aux adeptes des religions locales longtemps marginalisés et même persécutés par leurs compatriotes de confession musulmane, un cessez-le-feu total sera instauré sur tous les fronts, et les combattants rebelles, intégrés aux forces de défense et de sécurité, après avoir bénéficié d'une amnistie totale.

En outre, l'accord prévoit le retour des millions de Soudanais réfugiés dans les pays limitrophes ou dans des camps de fortune au Soudan même, avec des soutiens multiformes pour les aider à se fixer et à se prendre en charge dans leurs villages d'origine.

Il suffira d'une petite étincelle et les choses repartiront encore en vrille

Tout cela est bien beau et aurait pu être célébré avec un optimisme débordant s'il ne s'était pas agi du Soudan où la guerre fait désormais partie des us et coutumes, et où les comptes à solder sont si nombreux et si complexes qu'on ne peut s'empêcher de lire le contenu de ce nouveau protocole de paix avec les yeux incrédules de Saint Thomas.

Car, une chose est par exemple de faciliter le retour au bercail des exilés, une autre, plus difficile, est de remettre à ces derniers les terres et les champs qui étaient les leurs avant leur exil, et injustement occupés par de nouveaux propriétaires qui ne vont probablement pas se laisser conter fleurette. Rien qu'au mois de juillet dernier, des affrontements entre nomades de tribus arabes et sédentaires agriculteurs noirs, ont fait plusieurs dizaines de cadavres suite au retour de ces derniers dans leur patelin d'origine après une quinzaine d'années d'absence.

Il est vrai que dans le nouvel accord, il est prévu que l'armée reconstituée se déploie illico presto pour prévenir ou circonscrire de tels incidents, mais encore faut-il qu'il y ait une entente cordiale entre les membres des unités mixtes, qui pourraient continuer à se regarder en chiens de faïence après des années de guerre fratricide.

Si on ajoute à toutes ces incertitudes, l'absence remarquée à la signature de l'accord, de deux importants groupes rebelles, le Mouvement de libération du Soudan d'Abdul Wahid Al-Nour et le Mouvement populaire de libération du Soudan-Nord d'Abdel Aziz Al-Hilu, il y a de quoi pousser un désespérant « wait and see » car, il suffira d'une petite étincelle et les choses repartiront encore en vrille, comme ce fut le cas au lendemain des précédents accords d'Abuja en 2006 et de Doha en 2010.

Heureusement que la donne et le contexte ne sont plus les mêmes, car l'ancien président soudanais, Omar El Béchir, adepte des campagnes militaires punitives et dévastatrices, a été chassé du pouvoir et remplacé par des hommes beaucoup plus enclins à la négociation et apparamment sensibles aux malheurs de leurs compatriotes.

L'accord de paix de Juba est donc, à ce jour, le principal dividende de la révolution de 2019 qui a permis aux Soudanais de se débarrasser d'un puissant dictateur, et même si le plus dur reste à venir, il est important de souligner que jamais dans l'histoire du Soudan, on n'a été sur une aussi bonne trajectoire de la paix grâce bien sûr à la bonne volonté des protagonistes, mais aussi à l'entregent de la communauté internationale et du gouvernement du Soudan du Sud, hôte de la cérémonie.

C'est, en tout état de cause, une très bonne nouvelle pour ce pays plusieurs fois victime des morsures de l'histoire, et pour tous les pays riverains du Nil qui en ont assez des vagues de turbulences chez leur voisin et des réfugiés qu'elles charrient régulièrement chez eux avec toutes les difficultés et les risques sécuritaires qui en découlent.

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