Mali: Libération de Soumaila Cissé et de Sophie Petronin

La grande délivrance

« L'éternité, c'est long, surtout vers la fin » disait Woody Allen. Ainsi pourrait-on dire de l'interminable attente de la libération de Soumaïla Cissé et de Sophie Pétronin, qui a donné lieu à un emballement médiatique exceptionnel où les fake news le disputaient aux supputations de toute nature, depuis l'élargissement de plus d'une centaine de terroristes comme monnaie d'échange par les autorités du pays. Mais, comme le dit l'adage populaire, « quelle que soit la durée de la nuit, le jour finit par se lever ».

Enfin, l'ex-chef de file de l'opposition politique malienne, enlevé le 25 mars 2020 en pleine campagne électorale dans la région de Niafounké et l'humanitaire française, elle aussi kidnappée quatre années plus tôt, précisément le 24 décembre 2016 à Gao, ont recouvré la liberté. Ces désormais ex-otages que tout séparait mais qui ont vu leur destin lié par les liens de la captivité, ont pu rallier la capitale malienne, Bamako, où trépignaient d'impatience leurs familles et proches. C'est peu de dire que ce retour à la liberté est un immense soulagement pour les otages eux-mêmes d'abord.

Les effluves de joie masquent difficilement le fait que cette libération a été chèrement payée

Même si, pour l'instant, l'on sait peu de choses de leurs conditions de détention, il n'est pas difficile d'imaginer qu'ils ont vécu l'enfer dans le désert malien, ne serait-ce que du simple fait de ne pas pouvoir jouir de la liberté d'aller et de venir ou de vivre séparés de la famille avec la tenace angoisse de ne plus en revoir les membres un jour. Ces longs jours de captivité ne peuvent se solder que par des traumatismes psychologiques et physiques dont les indélébiles séquelles affectent profondément la personnalité.

Mais le soulagement, c'est aussi pour les familles respectives de ces anciens captifs qui ont scruté pendant longtemps la ligne de l'horizon dans l'espoir du retour de l'être disparu. Et cela vaut autant pour la famille biologique que la famille politique pour ce qui est du cas spécifique de Soumaïla Cissé dont les partisans n'ont cessé de mettre la pression sur les autorités maliennes pour qu'elles trouvent les moyens d'aller arracher des serres des ravisseurs, leur leader. C'est enfin et aussi un grand ouf de soulagement pour les autorités de la Transition au Mali, qui jouaient gros dans ces tractations pour la libération de l'opposant. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elles ont réussi un coup de maître là où le régime précédent s'était essayé sans engranger le moindre succès. Le gain politique immédiat est l'augmentation de leur capital de sympathie auprès des populations. Et cela n'est pas rien pour un pouvoir qui, à défaut de la légalité républicaine, est en quête d'une légitimité populaire.

A cela, il faut désormais ajouter les faveurs des autorités françaises qui applaudissent à se rompre les doigts, la libération du dernier otage français dans le désert saharien. Cela dit, ces effluves de joie masquent difficilement le fait que cette libération dont on ignore encore tous les dessous, a été chèrement payée. Des centaines de terroristes ont été relâchés dans la nature. Il faut s'attendre à ce que ces fanatisés aillent à nouveau se ressourcer aux sources les plus profondes du radicalisme pour revenir semer, à tout vent, mort et désolation dans toute la sous-région.

Le retour de l'exil conduit souvent au pied du trône

Les craintes de véritables boucheries humaines peuvent être d'autant décuplées que bien des pays de la sous-région se préparent à aller à des élections qui ont toujours été l'occasion de multiplications d'attaques terroristes. A cela, il faut ajouter les risques de développement, dans tout l'espace sahélo-saharien, d'une véritable industrie du rapt d'otages. Mais que ne devrait-on pas faire pour sauver des vies, surtout que l'on peut travailler à amoindrir les risques évoqués ? En attendant, la question que l'on peut se poser est la suivante : de quoi sera fait l'avenir pour Soumaïla Cissé ? Il est difficile de répondre avec certitude à cette question dans la mesure où l'on ne sait pas quel est l'état physique et mental de l'homme, au sortir de cette dure épreuve.

Mais une chose est certaine, la captivité a fait de Soumaïla Cissé, l'homme politique le plus célèbre au Mali et même au-delà des frontières maliennes. L'opposant emblématique à l'ex-président Ibrahim Boubacar Kéita (IBK) peut donc surfer sur cet élan de popularité pour aller à la conquête du palais de Koulouba. Comme dans de nombreuses épopées africaines, le retour de l'exil conduit souvent au pied du trône et l'on peut penser que la légende de Soumaïla Cissé qui est en train de s'écrire, ne dérogera pas à la règle. La probabilité de voir le célèbre opposant dans le fauteuil présidentiel est d'autant plus forte que le coup d'Etat a éloigné du pays, le plus farouche de ses adversaires, IBK.

Plus globalement pour le Mali, l'on peut espérer que la libération des deux otages ouvre une nouvelle page dans les relations entre l'Etat et les groupes armés qui écument tout le pays. Ces négociations abouties prouvent que quand les Maliens le veulent, ils peuvent parler le même langage dans l'intérêt de toutes les parties prenantes à cette guerre sans fin qui ravage le pays depuis plus d'une décennie. En tout cas, cette actualité malienne redonne espoir à tous les autres otages détenus par les groupes armés du Sahel qui viennent de montrer qu'ils peuvent avoir un visage humain. Et c'est le lieu de penser aux otages burkinabè qui sont toujours entre les mains de leurs ravisseurs, en l'occurrence Dr Eliott et le curé de Dori.

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