Cameroun: Dr Erero Njiengwe, psychiatre - « La stigmatisation, un facteur aggravant »

interview

Dr Erero Njiengwe, psychiatre.

Selon une enquête menée par la Croix-Rouge, le Covid-19 affecte la santé mentale. Comment cela s'explique-t-il ?

Le siège physique du mental c'est l'organe qu'on appelle le cerveau. Les maladies mentales impliquent des manifestations cognitives, émotionnelles, sensorielles, somatiques, qui peuvent résulter du fonctionnement mental ou qui s'observent dans le comportement, avec une origine mentale. La santé mentale correspond aussi à notre capacité à créer du bien-être ou du mieux-être, sachant que des circonstances personnelles ou externes sont souvent là pour remettre en cause ce bien-être.

Une circonstance externe comme celle du Covid-19 peut-elle affecter la santé mentale ?

Plusieurs études aujourd'hui sont affirmatives à ce sujet. Et celle que vous mentionnez va dans ce sens. La stigmatisation autour des personnes atteintes du Covid-19 effectivement constitue un facteur aggravant. En réalité, que le problème soit interne à l'individu ou dans son environnement social, le cerveau ne peut pas rester indifférent à tout ce qui est synonyme de danger, d'insécurité, d'inconfort, de menace pour la survie physique, de sentiment d'exclusion ou d'appartenance à l'égard d'un groupe familial, social. Au niveau social, si nous sommes identifié(e), soupçonné(e) comme représentant cette menace supposée du Covid-19, cela provoque la peur. Les émotions n'étant pas obligatoirement intelligentes, les comportements qui résultent de cette peur peuvent ressembler à de la stigmatisation, voire de la discrimination à l'encontre des personnes positives au Covid-19 ou tout simplement soupçonnées de l'être. Pour nous qui travaillons au chevet des personnes positives au Covid-19 et prises en charge notamment dans le centre d'isolement de l'Hôpital Laquintinie de Douala, nous avons observé quelques situations et manifestations allant dans le sens de l'impact du Covid-19 sur le mental des patients. Par exemple, le patient est convaincu de ce que le Covid-19 dont il est victime a été introduit dans son verre d'eau dans la cantine de l'entreprise où il travaille : certains collègues convoitent son poste de travail. Une patiente luttant jusqu'à l'épuisement contre le sommeil, parce qu'elle est convaincue de ce que dormir serait irréversible : elle ne se réveillerait plus jamais. Un autre arrive à dormir mais se réveille en sursaut à cause de cauchemars... Il est avéré que le Covid-19 affecte bel et bien le cerveau.

Quels conseils aux uns et aux autres pour éviter d'être affecté mentalement durant cette crise sanitaire ?

Le ministre de la Santé publique, dans une note en date du 12 mai 2020, prescrit « une prise en charge thérapeutique et psychologique dans un centre de traitement ou d'isolement agréé ». Si nous nous en tenons au contexte, très peu de patients atteints de Covid-19 ont la chance de bénéficier d'une attention suffisante, fournie par un professionnel formé en santé mentale. Nous en recevons qui reviennent deux à trois mois après leur Covid-19, avec des séquelles émotionnelles, notamment des troubles de stress post-traumatique. Certaines personnes qui étaient mentalement vulnérables avant la pandémie font la maladie, sans avoir contracté le virus. Des personnes à besoins spécifiques ont régressé car délaissées à cause des mesures de distanciation prônées dans la gestion du Covid-19. Une carence importante est à signaler dans l'offre de formation professionnelle en santé mentale. Nos facultés de médecine et de sciences humaines, nos écoles d'infirmières mériteraient de porter cette mission de professionnalisation en santé mentale.

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