Madagascar: Alphonse Maka - « La réconciliation, une tangente de la vie nationale »

Décrié comme un organe sans utilité, le Comité du Fampihavanana Malagasy, CFM existe bel et bien. Son président Alphonse Maka le défend et évoque d'autres sujets.

La commémoration de la naissance de la première République et celle du troisième anniversaire de la disparition du professeur Albert Zafy allaient-elles dans le sens voulu par le CFM en matière de réconciliation nationale ?

Il est primordial de ne pas renier son Histoire. Au risque de perdre ses repères. Quand bien même des épisodes douloureux qui ont jalonné ces années passées aient laissé des séquelles, sinon des blessures à panser et à penser. Ce qui a incité et motivé le CFM à solliciter les bonnes volontés à faire des recherches approfondies sur les significations exactes et des interprétations justes et impartiales des faits historiques. Dans le dessein de « réécrire l'histoire de Madagascar ». Vus sous cet angle, les deux événements que vous avez cités s'inscrivent dans les visions du CFM. Le 14 octobre 1958 a marqué la rupture avec la puissance coloniale. Et Philibert Tsiranana, quoi qu'on puisse dire a été considéré comme le père de l'Indépendance. L'honorer dans son village natal a été un acte digne et droit. Quant au professeur Albert Zafy, il incarne le respect des principes de la démocratie. Sa statue à Ambohijatovo ne peut que consolider ce statut. En outre, il a milité pour réconcilier les différents protagonistes des crises politiques de 2002 et 2009.

Beaucoup considèrent le CFM comme une entité ou une institution budgétivore d'aucune utilité. Que répondez-vous à ces reproches plus ou moins virulents ?

Les critiques d'où qu'elles viennent, nous les acceptons avec respect et déférence. Pour améliorer davantage nos actions dans le futur. Je suis convaincu et persuadé que le CFM a rempli les missions auxquelles il a été assigné dans le cadre légal où il évolue. Bien sûr, il reste du chemin à parcourir pour parachever ce qui a été entamé car il s'agit d'un long et difficile processus. Je dirais que la réconciliation, à tous les étages de la hiérarchie sociale, doit être une tangente de la vie de la nation.

Pourriez-vous citer quelques-unes de ces actions, trop discrètes pour être connues ?

À peine installés dans nos fonctions, en avril 2018, nous avons été confrontés au bras de fer ayant opposé les « 73 députés pour le changement » au régime du HVM, peu avant les présidentielles. Nous avons pris notre responsabilité pour éviter un nouveau chaos politique aux conséquences désastreuses que la population ne pouvait plus supporter. Nous avons fait le tour des citadelles politiques, jour et nuit, pour arriver à réunir à deux reprises à la Nonciature à Ivandry, les quatre acteurs politiques majeurs que sont Ratsiraka, Ravalomanana, Rajaonarimampianina et Rajoelina. Ces conclaves, si je peux m'exprimer ainsi, ont débouché par la formation d'un gouvernement de consensus avant la présidentielle. Même si des imperfections ont été constatées et décelées, la transition démocratique a changé la perception du pays par les partenaires techniques et financiers. Dans ces efforts de réconciliation politique, d'autres personnalités influentes nous ont prêté main forte.

À part cet exploit pour préserver l'intérêt supérieur de la nation, quelles sont les autres actions significatives du CFM ?

Nous avons proposé d'inclure le Fihavanana au Patrimoine immatériel de l'Humanité. Car, le Fihavanana est un précieux outil au service de paix. Nous attendons la publication du décret y afférent. Selon la loi, le CFM a déjà remis aux Chefs d'Institutions des recommandations pour la consolidation de la paix sociale et pour raffermir l'unité nationale. A citer entre autres, la mise en place d'une vraie décentralisation par le retour aux budgets provinciaux, la refonte du système scolaire, la répartition équitable de nos richesses, l'appui aux responsables régionaux pour la mise en conformité des « Dina » afin de rétablir la sécurité rurale. Comme tous les autres dispositifs étatiques, nous avons connu des difficultés avec la crise sanitaire.

Où en êtes-vous avec les piles de dossiers de demandes des politiciens se déclarant victimes des conflits politiques ?

Selon la loi 2016-37 du 2 février 2017, le CFM est le seul et unique organe constitutionnel compétent pour statuer sur les dommages et préjudices subis par les victimes, en relation avec les faits liés aux événements politiques de 2002 jusqu'à la fin de la Transition. Jusqu'ici, nous avons reçu 1 287 requêtes. Il appartient à nos commissions (Vérité/ Pardon et Réparation/ Indemnisation) de mener leurs investigations aux fins de l'établissement de la vérité, conformément aux concepts de la justice transitionnelle dont l'objectif n'est autre que la réconciliation et la consolidation du sentiment de l'appartenance nationale. Plusieurs dossiers sont déjà traités, mais tout ne dépend pas de CFM. En effet, en vertu de l'article 59, le « CFM décide de l'indemnisation suivant les principes et modalités fixés par décret pris en Conseil des ministres ». Par ailleurs, en son article 63, la même loi stipule que « pour la réalisation de la réparation des victimes, un Fonds National de Solidarité (FNS) est mis en place, (... ) dont la création, la structure, les modalités de fonctionnement sont déterminés par décret ». Or, jusque-là, il n'y a eu aucun décret. Pire, dans les articles 64 et 65 de la loi régissant la réconciliation nationale prévoit que le FNS est constitué par des subventions de l'État, entre autres et le montant est fixé par la loi de Finances. Or, le Parlement n'a pas encore voté un budget pour le FNS.

Que vaut l'amnistie que le CFM accorde au regard du système judiciaire ?

L'amnistie fait partie de la panoplie des mesures de pardon en vue de la réconciliation nationale sans pour autant favoriser la culture de l'impunité. Elle efface les condamnations et éteint l'action publique, annule toutes les peines principales, accessoires et complémentaires et donne lieu à la réparation de tout préjudice de carrière. Il faut noter que l'amnistie octroyée par le CFM s'applique uniquement aux infractions liées aux événements politiques qui se sont produits de 2002 jusqu'à la fin de la Transition. A signaler également que certaines infractions sont exclues de l'amnistie à savoir les crimes contre l'Humanité, les violations flagrantes des Droits de l'Homme... Enfin, le CFM dispose de la plénitude de compétence en la matière et sa décision n'est susceptible d'aucun recours.

Que pensez-vous de l'atmosphère politique actuelle, polluée par le boycott des opposants des sénatoriales ?

Parfois, une crise politique éclate après une élection. Voilà pourquoi nous avons toujours apporté notre contribution pour la gestion de ces éventuels affrontements post électoraux. S'abstenir est aussi un choix des plus démocratiques. Mais le CFM se soumet aux dispositions légales en vigueur. Sans entrer dans les polémiques politiciennes.

Des notables insistent que le district d'Ikongo doit être inséré dans la région Vatovavy. Ce qui n'a pas été avalisé par la majorité des populations concernées par la création de la vingt-troisième région. Votre avis sur cette épineuse question ?

Les vingt-trois régions ont été une promesse présidentielle. Le CFM, avec ses représentants régionaux, a participé aux réunions consultatives sur cette séparation de Vatovavy-Fitovinany. Un terrain d'entente a été déjà trouvé au nom du Fihavanana. J'ajouterais que le découpage régional devrait suivre une logique de développement et non pas être l'otage des considérations ethniques ou culturelles. D'autant que la libre circulation des biens et des personnes est garantie par la constitution.

Que pensez-vous des différends autour de la date du Nouvel An malgache ?

Le respect des us et coutumes constitue une des pierres angulaires du vivre ensemble. Cela a permis d'harmoniser la vie dans la société, de résoudre des problèmes inhérents à l'existence. Le fait de célébrer le Nouvel An partout, pour moi, est déjà une bonne chose. Les uns et les autres finiront par s'entendre sur les théories émises de toutes parts.

Un autre sujet préoccupant, le cas des Îles Éparses. Quelle est votre opinion sur la question ?

L'Assemblée générale des Nations unies en 1979 a déjà tranché. Ces Îles Éparses appartiennent à Madagascar. Sur le point des droits internationaux, plus aucune discussion ne devrait avoir lieu. Mais la France continue de les annexer. Je pense qu'il est encore temps d'engager des pourparlers entre les deux parties pour parvenir à une solution sans équivoque. Sur le plan national, mieux vaut parler d'une même voix au lieu d'en faire une discorde à caractère politique.

La famine frappe à nouveau les populations du Sud du pays. Quel regard portez-vous sur cette tragédie récurrente ?

Ces populations endurent l'insupportable. Des compatriotes meurent de faim. À cause d'un climat hostile à toutes activités culturales et d'élevage. En outre, ils font face à l'insécurité ambiante. Le Kere ne date pas d'hier. Même sous la colonisation, cette inadmissible situation a existé. Sans que des solutions pérennes, fiables et viables n'aient été trouvées. Les régions du sud ont été de simples réservoirs de main d'œuvre. Alors que des longs fleuves tranquilles coulent à côté de ces sinistrés de la malnutrition. Pourquoi ne pas les exploiter avec des expertises étrangères, israéliennes ou espagnoles par exemple, habituées à ce climat désertique. Des techniciens malgaches ont aussi la capacité de trouver une issue à cet engrenage infernal. Déjà que l'aide internationale commence à tarir. Une occasion de consolider l'entraide nationale. Une autre manifestation de la réconciliation.

Plus de: L'Express de Madagascar

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