Mali: Libération des otages au Mali - Joie des uns et inquiétudes des autres

Liman Nadawa, journaliste, consultant Centre4sDeux  cent  quatre  (204)  prisonniers  djihadistes  ont  été  libérés contre  quatre  (4)  otages  dont  trois occidentaux  et  le  leader  de l'opposition malienne, puis le versement d'une rançon estimée àquinze millions d'Euros, soit près de de dix (10) milliards CFA.

A la joie des otages et de leurs familles, s'opposent les inquiétudes de  nombreux  maliens,  des partenaires  dans  la  lutte  contre  le terrorisme et les craintes des pays voisins. L'avenir dira si les autorités  de  transition  maliennes  ont  eu  raison  de  procéder  à  cet échange  périlleux.

La Française,  Sophie  Pétronin,  a  été  enlevé ele 24décembre2016à Gao;les Italiens-le prêtre Pier Luigi Maccalli, le 17 septembre 2018 au Niger et Nicola Chiaccio, dans le centre du Mali  en février 2019. Le chef de file de l'opposition malienne, Soumaïla Cissé, a été kidnappé fin mars 2020, en pleine campagne des législatives. Leur libération, ce 5 octobre, a été un immense soulagement, pour leurs proches ainsi que pour les autorités de leurs pays respectifs. En  revanche, leur échange contre  204  combattants  djihadistes, dont  certains  du  Groupe  de Soutien à l'Islam et aux Musulmans (GSIM) d'Iyad Ag Ghaliet Amadou Koufa, fait frémir. Même haut-le-corps, à l'idée des dix milliards versés aux chefs terroristes.

Au moins un triple effet immédiat, pour les rangs des djihadistes:  un important regain de popularité à Iyad Ag Ghali, le renforcement en ressources  humaines,  et  le  renflouement  de  leurs  caisses  pour toujours alimenter le terrorisme au Sahel. L'impression, bien réelle, que le business des négociations de libération des otages, au Sahel, a explosé prévaut dans le même temps.

Alger, maitre du jeu

Le  Mali,  la  France,  le Vatican, l'Italie et les États-Unis  sont  parties prenantes des négociations. Les quatre premiers pays, du fait que les  otages  sont  leurs  ressortissants,  le  cinquième  en  raison  des profils de certains djihadistes, auteurs d'attentats en Côte-d'Ivoire et  au Burkina  Faso, dont  une  victime  est  un  Américain.  Une puissance régionale, l'Algérie, est une ombre lourde, qui plane sur ces  tractations,  en  sa  qualité ''de  protectrice'' du chef djihadiste Iyad Ag Ghali. Officiellement opposée à toute négociation avec ces gens-là, quand ils  agissent  sur  son  sol,  Alger  aurait pesé  de  tout  son  poids  pour obtenir  ces  «libérations»!

Les  Algériens  auront  montré,  avec fracas,  que  la  CEDEAO  devait  les  impliquer  dans  les  négociations politiques avec la junte militaire, dès leur coup d'État, opéré le 18 août 2020. Les  partenaires  du  Mali,  dans  la  lutte  contre  le  terrorisme,  se retrouvent     dans     une     position     inconfortable:     assister     au décernement du brevet d'impunité à des terroristes dangereux. Ceux-ci pavoisent, font la fête, du retour triomphal dans leurs fiefs, accueillis en véritables héros! Ces «libérations» ont l'air de narguer les Forces armées maliennes (FAMA), la MINUSMA, la force Barkhane, les troupes du G5 Sahel et autres : désormais, les groupes terroristes sont les vrais maitres du centre  et  du  nord  du  Mali.

Il  ne  faut  plus  les  combattre  avec  des armes et  des projets de  développement, mais les caresser dans le sens  du  poil,  en  négociant  avec  eux.   Ces  forces partenaires sont conscientes que leur départ du Mali signifierait l'effondrement du pays, en tant qu'État qui ne résisterait pas à une offensive éclair des djihadistes. Ce serait, alors, une répétition de celle de 2013, menée par  le  même Iyad Ag Ghali, à l'époque à la tête du mouvement islamo-indépendantiste,  AnsarEddine,  qui  avait  été  arrêtée  par l'opération française Serval.

LeMali est consacré, officiellement, sanctuaire des terroristes dans le G5 Sahel! Les autres pays du G5, de même que la Côte-d'Ivoire, afficheront, sans retenue, leur grande méfiance vis-à-vis de ce pays. Barkhane  a  manifesté  sa  désapprobation tacite de  ces  libérations en  procédant  à  des  interpellations  de  prisonniers  libérés  dans  le Nord Mali.  Vite relâchés, sur interventions de la Coordination  des mouvements de l'AZAWAD (CMA), ces derniers  auront  enregistré le signal: la force française continuera de les traquer. Une enquête du  quotidien français, Libération,  révèle d'ailleurs que  29  des prisonniers libérés avaient étéc apturés par les soldats français.  Pas de répit dans les attaques djihadistes.

Dans l'immédiat, ces «libérations»  encouragent  le  terrorisme, puisque  les  attaques  djihadistes  ont  repris,  seulement  huit  jours plus tard. Le GSIM a revendiqué une triple attaque  dans la région de  Mopti.  Onze  soldats  maliens  ont  été tués lors de l'attaque du camp  de  Sokoura,  dans  le  cercle  de  Bankass  et  deux  autres  dans l'embuscade tendue aux troupes venues en renfort, à l'occasion.

Douze  civils  ont,  également, péri,  dans l'attaque d'un  bus,  entre Bankas  toujours  et  Bandiagara.  Les  FAMA,  de  leur  côté,  déclarent avoir neutralisé treize terroristes, en riposte. Il n'est pas exclu que les djihadistes fraichement élargis et déjà réarmés, aient participé à ces assauts,.L'échange de djihadistes prisonniers contre otages et argent n'aura valu aucune trêve ni état de grâce au Mali. Les voisins du Mali, en particulier le Burkina Faso, la Côte-d'Ivoire et le Niger, ne   manqueront   pas de   reprocher   à la   junte cette   couteuse opération de charme.

Par exemple, dans une interview à RFI et France24, le 15 octobre 2020, le président du Faso, Roch Marc  Christian Kaboré, a estimé que la contrepartie à la libération des otages a été trop cher payée: «Est-ce une négociation pour une accalmie ou pour la libération des otages?»

Le président Kaboré précise que son pays n'a été consulté ni sur le processus de négociation ni au sujet de la décision de libérer les djihadistes, parmi lesquels le cerveau de l'attaque de l'Hôtel-Splendid et du restaurant Cappucino, le 15 février 2016, à Ouagadougou, au Burkina Faso, et de l'attentat de Grand-Bassam, le 13 mars 2016, en Côte-d'Ivoire. Le  grand  partenaire  du  Mali,  la  France,  commence  aussi  à douter  de  son  engagement  sur  le  terrain  sahélien.

« Nous avons  perdu50soldats  depuis  le  début  de  ces  opérations  et  près de 500 militaires  ont  été blessés »,  a  rappelé  le  président  de  la commission Défense du Sénat français, Christian Cambon. Or, il se trouve qu'un certain nombre des détenus libérés au  Mali «ont du sang sur les mains. [...]Peut-on  encore  considérer  que  la  junte  au pouvoir au Mali est un partenaire de confiance dans la lutte contre le terrorisme  que  nos  soldats  mènent  ave  courage  et  abnégation?'' s'est-il interrogé, confiant  sa''vive inquiétude sur la situation de Barkhane dans ses conditions.

''La   junte   elle-même   avait   nargué   la   France,   à   sa façon. Aux premières  heures  de  leur  coup  de  force,  les  militaires  avaient exhibé leurs liens avec la Russie, en recevant l'ambassadeur de ce pays, au nom emblématique d'Igor Gromyko, rappelant le célèbre et inamovible ministre des Affaires étrangères de la défunte Union des républiques socialistes soviétiques (URSS), Andreï. Heureux de cette aubaine, celui-ci avait déclaré, à sa sortie d'audience: «Nous avons  discuté  de  sécurité.»

Une  phrase  lourde  de  sens.  La  junte envisage-t-elle  de  privilégier  la  coopération avec  la  Russie en matière sécuritaire? Et, comme si cela ne suffisait pas, le diplomate sera applaudi par la foule des manifestants, venus, le 21 aout, Place de l'Indépendance, en vue de fêter «la  victoire  du  peuple»  sur  le régime   Ibrahim Boubacar Keita (IBK),  à  l'appel  du  M5-RFP. Certains  scandaient  des  slogans  sans  équivoque  et  provocateurs vis-à-vis de l'ancienne puissance coloniale: «On veut coopérer avec la Russie», «On  veut  la Russie!», «Poutine, Poutine!», «Depuis le jour  où  IBK  a  signé un  accord  militaire  avec  la  France,  le  Mali  est foutu.»

https://www.rfi.fr/fr/afrique/20200822-mali-russie     

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