Burkina Faso: Accès à l'eau potable - La croix et la bannière pour les femmes déplacées

22 Octobre 2020

Le Burkina Faso compte aujourd'hui environ 1 013 234 personnes déplacées internes issues de 111 087 ménages avec un nombre élevé de femmes et d'enfants (84%) en fin juillet 2020, selon le Comité national de secours d'urgence (CONASUR).

Sur les sites d'accueil, c'est la croix et la bannière pour avoir accès à l'eau potable. Les femmes dans les camps de déplacés souffrent « le martyre » à la recherche de cette précieuse denrée.

Sidsoré Mandé, la soixantaine bien sonnée, déplacée interne, se rend en cette matinée du 20 août 2020 à la fontaine située sur le site dénommé « 38 villas ».

Le deuxième plus grand site de déplacés de la ville de Kaya, chef-lieu de la région du Centre-Nord, où vivent près de 1659 personnes.

Sous une fine pluie, la vieille Mandé, l'air angoissé et très pressée, part à la recherche de sa petite-fille, partie chercher de l'eau à la borne-fontaine. « Cela fait plus d'une heure qu'elle est partie », lance-t-elle.

C'est pourquoi, lasse d'attendre, elle décide d'aller aux nouvelles, et prélever, elle-même, l'eau. Dès son arrivée à la borne-fontaine, elle est immédiatement servie.

« Vu son âge, je ne veux pas la faire attendre », explique le gérant de la bonne-fontaine, Assane Sawadogo. Située à un jet de pierre des habitations, la fontaine reçoit plus de personnes qu'elle n'en peut, car son débit est très faible.

L'or bleu est certes disponible, mais son débit laisse à désirer : « Il faut environ 15 mn pour remplir un seul bidon de 20l qui coûte 10 F CFA », indique le gérant.

Venue de la commune de Pissila à environ 32 km de Kaya, Mandé vit sur le site, il y a de cela un an, avec sa famille de 21 personnes. « C'est la croix et la bannière pour se procurer chaque jour de l'eau.

Et comme l'eau est gratuite à la pompe, les files d'attente sont interminables. Fatiguée, j'envoie parfois mes petits enfants à la borne-fontaine.

Mais, là encore, l'eau vient à compte-goutte », se désole dame Mandé. Sur le site «38 villas», en plus de la seule pompe à motricité humaine, il existe 3 bornes- fontaines dont deux à proximité pour 1659 personnes.

La pompe étant en plein chantier pour un réaménagement, les femmes sont désormais obligées de se rendre aux bornes-fontaines pour recueillir « la denrée rare ». Contrairement à la pompe, s'approvisionner en eau au niveau de la borne fontaine est payant.

« Cet argent sert non seulement à payer la facture d'eau à l'Office national de l'eau et de l'assainissement mais aussi à gérer les dépenses courantes telles que les réparations », confie-t-il.

Le chemin de croix

... d'être servis pour permettre aux femmes déplacées de faire leur ménage

Ayant tout abandonné derrière elles et à présent sans aucune activité génératrice de revenus, ces femmes, désormais vulnérables, ont du mal à se prendre en charge au quotidien.

Pour la sexagénaire, l'or bleu existe, malgré la détresse hydrique que connaît la « cité du cuir ».

Le véritable problème, selon elle, demeure la question des ressources financières, notamment les moyens de s'en procurer.

« Nous avons fui notre village à cause de l'insécurité et on se retrouve sans rien. Ni bien matériel et financier. On dépend aujourd'hui des dons.

Alors, avoir de l'argent pour acheter de l'eau potable, c'est la croix et la bannière pour moi », marmonne-t-elle. Le responsable des personnes déplacées des « 38 villas », Arouna Ouédraogo confirme le difficile accès à l'eau potable sur le site:

« Pendant la période de canicule, avec les délestages récurrentes d'eau, c'est le calvaire à la pompe.

Pour ces dames, l'objectif zéro corvée d'eau n'est que l'idéal ». Selon lui, cette situation génère, parfois, des querelles dans lesquelles il est obligé d'intervenir.

Il espère qu'avec le réaménagement de leur pompe en un poste autonome, ces difficultés vont diminuer.

La situation s'aggrave malheureusement avec l'avènement de la COVID-19. Un dispositif de lave-main est installé, à cet effet, devant chaque bloc et est approvisionné à tour de rôle par les femmes. Ces dispositifs sont, depuis plusieurs semaines, vides et abandonnés.

L'impératif de se laver régulièrement les mains semble, pour ce faire, relégué aux oubliettes, en raison de la rareté de l'eau.

« Nous sommes conscientes qu'il faut le faire. Il y va de notre santé. Mais, c'est aujourd'hui difficile à accomplir», déplore la vieille dame.

Autre lieu, même réalité. Sur le site de Kouimkouli, ce sont des bidons vides alignés à perte de vue sous des bacs à eau qui servent de réservoir.

Espérant avoir la quantité d'eau nécessaire d'ici le coucher du soleil, Aïcha Tamboura attend avec impatience le liquide précieux pour ses tâches ménagères.

Après de longues heures d'attente, elle est, régulièrement, obligée de parcourir au moins 2 kilomètres pour se rendre à la pompe afin de se procurer un bidon d'eau à 10 F.

Des poches vides

Malheureusement, il n'existe pas de point d'eau à proximité du site. Les déplacées, à l'instar d'Aïcha, sont ainsi obligées de parcourir des kilomètres pour s'approvisionner. « La pompe de notre site fonctionne avec un système solaire et l'eau est servi gratuitement.

Mais, le manque de soleil pour alimenter le système, nous amène parfois à nous retrouver, pendant plusieurs jours, sans la moindre goutte d'eau », se lamente dame Tamboura.

Or, ajoute-t-elle, avec les poches vides et sans aucune activité génératrice de revenus, il est difficile de s'acheter un bidon d'eau de 20 l.

Certes, les femmes sur ce site ont l'opportunité d'avoir « l'or bleu » gratuitement mais sa disponibilité n'est pas permanente.

«Pendant la saison pluvieuse, nous pouvons passer deux ou trois jours sans eau, même pour boire.», explique le gérant de la borne-fontaine, Gérard Kabré.

En effet sur ce site, le système d'approvisionnement en eau potable fonctionne avec des plaques solaires. C'est l'énergie solaire qui alimente le système de pompage et permet aux réservoirs (polytanks) de se remplir d'eau.

Cependant, en saison hivernale surtout au mois d'août où les pluies sont abondantes, le soleil se fait rare. Il est donc difficile pour les panneaux d'avoir de l'énergie solaire pour l'alimentation du système de pompage.

« Les femmes se retrouvent sans eau à cause des caprices de dame nature », informe M. Kabré. Comme ces deux dames (Sidsoré Mandé et Aicha Tamboura), ce sont 25 920 femmes déplacées de 13 sites de Kaya qui vivent cette situation difficile au quotidien.

Elles doivent, le plus souvent, emprunter de l'argent à des voisines hôtes ou faire la manche dans la ville pour pouvoir prendre soin de leurs ménages. La situation va de mal en pis chez certaines femmes.

Assèta Dicko est obligée parfois de faire la manche en ville pour pouvoir subvenir à ses besoins.

Assèta Dicko est arrivée à Kaya, il y a de cela plus de 5 mois. Venue de Dablo situé à 90km de Kaya avec ses huit enfants et sans époux, elle doit se débrouiller pour s'occuper de ses progénitures.

Logée hors d'un site de déplacé au secteur 6 de Kaya, elle se voit contrainte de louer avec ses enfants, un « entrer-coucher » au prix de 5000 F CFA le mois.

«N'étant pas habituée à acheter de l'eau, je dois cependant m'y accommoder. Car, les réalités ne sont plus les mêmes », fait-elle remarquer.

Un bain par jour

Habituée à prélever déjà l'eau gratuitement dans sa zone de résidence, dame Dicko bénéficiera également, durant 3 mois, de la gratuité de l'eau, instituée par le gouvernement en raison de la pandémie de la COVID-19.

Elle se voit, désormais, obligée d'emprunter, régulièrement de l'argent avec des amies pour s'approvisionner en eau potable.

« Elles acceptent de me prêter 150 F CFA, c'est-à-dire 50 F CFA pour la location de la barrique vide et 60 F CFA pour le prélèvement de l'eau. Je n'ai que deux jours d'utilisation.

Pour pouvoir éponger mes dettes, je me promène dans la ville à la recherche d'emplois, notamment faire la lessive ou laver des plats dans un restaurant. Je rentre parfois à la maison, en fin de journée, avec 2000 F CFA par jour ou les mains vides.

C'est mon quotidien », avoue Mme Dicko, l'air désemparée. Déplacé et chef de famille de 32 personnes, Issa Ouédraogo vit dans le même quartier que Assèta.

« Pendant la période de canicule qui a coïncidé avec le mois du jeûne, c'était vraiment dur. Les femmes se levaient à 4 heures du matin pour aller faire la queue à la borne- fontaine.

Elles en reviennent vers 10 heures après avoir été servies. Au regard de la rareté de l'eau et surtout pour économiser, nous ne prenons qu'un bain par jour. Ayant tout perdu, nous dépendons énormément des femmes», confie le porte-parole des déplacés.

Désengorger la demande

Pour lui, cette situation nécessite une prise en charge gratuite de toutes ces personnes ayant fui leurs localités d'origine pour sauver leur vie.

Selon le directeur provincial de la Femme, de la Solidarité nationale, de la Famille et de l'Action humanitaire du Sanmatenga, Lamoussa Valian, les 13 sites ont été installés en tenant compte de l'accessibilité aux points d'eau dans l'optique d'atténuer la souffrance des déplacés. Mais, les problèmes demeurent.

Des partenaires sociaux également, ajoute M.Valian, leur viennent en aide avec l'installation de polytanks remplis d'eau sur les sites.

« L'ONG Plan-Burkina en a déposés sur certains sites. Une personne désignée est chargée de ravitailler ces réservoirs pour les

Pour le directeur provincial en charge de l'action humanitaire du Sanmatenga, Lamoussa Valian, son ministère compte sur l'appui des partenaires pour faciliter l'accès à l'eau potable aux déplacés internes

distribuer aux déplacées », affirme-t-il. Egalement, le ministère de tutelle, poursuit-il, a instauré un système de transfert de cash (de l'argent) aux femmes vulnérables pendant trois mois afin de subvenir à leurs besoins vitaux.

Pour venir à bout de la problématique, explique la Directrice régionale de l'Eau et de l'Assainissement du Centre- Nord, Clarisse Ouédraogo, dès l'arrivée des personnes déplacées, un cluster WASH (un groupe qui regroupe les partenaires humanitaires et la direction régionale de l'eau) en urgence a été mis en place.

Cela pour apporter des réponses aux besoins de ces personnes. Actuellement avec le concours de l'UNICEF, des réalisations de forages, de postes d'eau autonomes et de 200 systèmes d'Adduction d'eau potable simplifiée (AEPS)) sont en cours dans la commune de Kaya et dans les autres zones d'accueil. En témoigne la réfection de la pompe du site (38 villas).

« Grâce à l'appui de l'ONG Oxfam, la pompe sera érigée en poste d'eau autonome (un réservoir et 2 robinets) d'au moins 5m3 d'eau par jour.

Cela va très certainement contribuer à désengorger la demande, faciliter l'accès à l'eau et les femmes n'y perdront plus trop de temps », assure la directrice régionale.

Elle soutient cependant que réaliser « l'objectif zéro corvée d'eau » sous-tend également de faciliter l'accès à l'eau tout en donnant les moyens aux ménages afin qu'ils puissent acheter l'eau, soit des bons ou des tickets de prélèvement.

«Mais la question est en réflexion, car rendre l'eau gratuite peut impacter négativement l'entretien et la pérennité des ouvrages, à cause de l'absence de recettes », souligne Mme Ouédraogo.

Il est, par ailleurs, nécessaire, dit-elle, de renforcer les sensibilisations sur la cohésion sociale afin d'atténuer les conflits entre déplacées et hôtes qui pourraient éventuellement naître du fait de la rareté de la ressource.

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