Congo-Brazzaville: Georges Mabona : « Il ne faut pas avoir peur de sa propre histoire »

interview

Le 27 octobre, la capitale du Congo célèbrera le 80e anniversaire du Manifeste de Brazzaville, lancé par le général de Gaulle le 27 octobre 1940. Les Dépêches de Brazzaville ont rencontré Georges Mabona, auteur du livre Ma passion pour Sainte-Anne-du-Congo, une basilique du souvenir, qui a vécu ces événements alors qu'il n'était encore qu'un enfant de Poto-Poto.

Vous avez publié en 2016 Ma passion pour Sainte-Anne-du-Congo, une basilique du souvenir. Parlez-vous de vous-même dans ce livre ou partagez-vous une histoire à laquelle beaucoup de gens de votre génération peuvent s'identifier ?

Ce récit relate ce que j'ai vécu dans mon enfance et dans ma jeunesse. La genèse de Sainte-Anne coïncide avec le début de la guerre en Europe. A cette époque, notre pays dépendait beaucoup de la puissance coloniale, notamment pour le financement et l'exécution des projets.

En 1937, Mgr Paul Biéchy, évêque de Brazzaville, décide de construire un nouveau sanctuaire pour accueillir les chrétiens de plus en plus nombreux à Poto-Poto et décharger ainsi la paroisse de Bacongo, tenue à cette époque par la congrégation Saint François d'Assise. Il n'existait en effet aucun lieu où les chrétiens de Poto-Poto pouvaient se rassembler. Le premier emplacement choisi (1937-1939) correspond à l'actuel marché Moungali, dans le 4e arrondissement. Quand surviennent les événements de 1940 en Europe, les subventions émanant de France et du Vatican sont suspendues.

Le curé des Bangala installé à Poto-Poto, le père Nicolas Mouaza, doit trouver de nouveaux financements pour la future paroisse Sainte-Anne de Poto-Poto. Depuis l'Europe, Mgr Biéchy lui fait parvenir en tout et pour tout la somme de 30 000 FCFA. Il imagine alors l'opération pata-pata (5 FCFA) qui consiste à demander à chaque ménage de Poto-Poto, catholique ou non, de contribuer à la construction de Sainte-Anne. Cette opération rencontre un tel succès qu'il parvient à réunir la somme de 45 000 FCFA. C'est donc la population de Poto-Poto qui est à l'origine de la construction de la basilique. C'est aussi le premier lien que j'ai avec cet édifice puisque mon père a contribué financièrement à sa construction.

Le 9 septembre, le père Charles Lecomte, chargé de la construction de Sainte-Anne-du-Congo organise une manifestation sportive au rond-point Moungali. Ravi de cette initiative, le colonel de Larminat écrit à Mgr Biéchy pour lui dire que toutes ses demandes seraient satisfaites. En réponse, l'évêque demanda que soit achevée l'édification de Sainte-Anne et que soit construit un stade à proximité du rond-point de Poto-Poto. Ce qui fut fait. Par la suite, Félix Eboué donna son nom à ce stade.

Mon deuxième lien avec Sainte-Anne est la présence sur le chantier de construction de l'un de mes oncles et de mon frère aîné, l'un comme maître-maçon et l'autre comme simple ouvrier. Je me rappelle encore qu'à cette époque, nous allions à 10 heures, heure de la pause, apporter le repas à mon oncle. Par ailleurs, de nombreux jeunes, membres de la « Chorale des petits chanteurs », ont permis de recueillir des fonds nécessaires à la construction de Sainte-Anne grâce aux concerts qu'ils organisaient. A tous ces titres, la basilique Sainte-Anne est riche de souvenirs pour moi et mes contemporains.

L'église Sainte-Anne, la maison commune de Poto-Poto et le presbytère sont toujours en bon état de fonctionnement mais le stade Félix- Eboué et le monument de l'ex-gouverneur de l'Afrique équatoriale française (AEF) tombent en ruine et ne sont plus que l'ombre d'eux-mêmes. N'est-ce pas une preuve de désintérêt de la communauté nationale pour certains symboles coloniaux ?

Non, bien au contraire. Je ne suis pas d'accord. Le gouvernement congolais a beaucoup œuvré pour ces édifices. En ce qui concerne le stade Félix- Eboué, je pense que c'est le plan d'aménagement de la ville qui est en partie responsable de sa dégradation au fil du temps. En effet, Poto-Poto est entouré par deux rivières : la rivière Ouenzé dit « Madoukou tsékélé » au nord et la rivière « M'foa » au sud. A la suite des travaux de réaménagement du stade, les canaux d'acheminement des eaux, mal conçus, sont la cause des inondations qui, peu à peu, ont dévasté le stade.

Des voix s'élèvent contre la célébration des 80 ans de la venue du général de Gaulle à Brazzaville et du ralliement des pays de l'AEF à la France pendant la Seconde Guerre mondiale. Elles pointent une nostalgie du régime colonial alors que de nombreux pays africains, dont le Congo, célèbrent les 60 ans de leur souveraineté nationale. Quelle est votre opinion dans ce débat ?

Mon opinion est très simple. Je crois qu'il ne faut pas avoir peur de sa propre histoire. Le Congo vient de là et redouter d'évoquer cette histoire est terrible. Je vous ai raconté les événements de 1940. En 1944, s'est tenue la conférence de Brazzaville qui a conduit progressivement à l'indépendance. Notre histoire ne doit pas être tronquée et ne garder que les événements positifs. L'histoire reste l'histoire. Il faut la raconter telle qu'elle s'est déroulée car on ne peut pas envisager l'avenir sans le passé. C'est la somme de tous ces événements qui font du Congo ce qu'il est aujourd'hui.

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