Cameroun: Interview - « Les leaders doivent s'adapter à l'esprit républicain »

interview

Aristide Mono, Docteur en science politique, chercheur associé au Centre d'étude et de recherches pluridisciplinaires pour l'esclavage et la traite en Afrique.

Pourquoi assiste-t-on de plus en plus à une recrudescence des discours de haine à forte connotation tribaliste dans l'espace public et dans les médias?

Cette inflation des discours tribalistes, ethnicistes ou régionalistes est la conséquence de l'incrustation des replis identitaires primaires dans la compétition politique en Afrique en générale et au Cameroun en particulier. Les entrepreneurs politiques usent de ces identités primordialistes, comme ressources de conquête ou de préservation du pouvoir dans ses différentes dérivations.

La compétition politique ayant pour champ d'expression l'espace public, il est évident que ce dernier soit pris en otage par les tribulations de la concurrence politique. Depuis la dernière élection présidentielle, cette exacerbation des identités primaires semble dégénérer du fait donc de la déliquescence du jeu démocratique qui connaît de fortes convulsions. Les acteurs ont réactivé ces années, des moyens politiquement non corrects pour se neutraliser.

Il y a eu assez de débordements avec l'usage des ressources anarchistes au rang desquelles la haine tribale. Il s'est institué un désordre préoccupant, révélateur du désenchantement par les challengers des répertoires d'actions et des ressources politiques conventionnelles de mise dans les démocraties telle que la voie des urnes, un désenchantement au profit de la subversion et de la contre-subversion.

La scène politique semble être devenue le terreau fertile à ces dérives...

Le problème part de cette liaison forte entre les replis identitaires et le jeu politique au Cameroun, tout comme dans le reste des pays aux démocraties non consolidées. Déjà, la plupart des partis ont un soubassement tribal, même si cela peut relever d'une simple appréhension.

Les partis politiques ont des fiefs tribaux de sorte que leurs existences apparaissent comme des formes de conquête tribale du pouvoir. Tous les partis ont d'abord pour base électorale les tribus, les ethnies ou les régions d'origine de leurs leaders, avec parfois constitution de ce qu'on appelle vulgairement « Bastions imprenables ».

Et cette illusion de conquête identitaire primordialiste du pouvoir politique est nourrie par une autre illusion qui est celle du « manger ensemble tribal », c'est-à-dire que les communautés sociologiques primaires pensent que, la meilleure façon d'avoir accès à la ressource publique ou aux avantages de l'Etat est d'avoir un fils du terroir aux commandes de ces ressources.

Les différents segments cultivent ainsi cet esprit d'enfant du terroir au point de faire propager l'idée de « tontine communautaire » où, pour garantir un bon accès de tous à la manne publique, il faut que chaque communauté ait son tour de gestion. Les partis politiques s'affirmant dans cette perspective comme des groupes d'intérêts ethniques. Le Rdpc échappe à cette illusion parce qu'étant parti au pouvoir. Il ne peut donc que connaître la ruée des originaires des communautés autres que celle de son leader.

Que devraient faire les partis politiques pour endiguer ces comportements qui tendent à devenir un fléau social?

Au niveau des partis, il y a un très grand besoin de prise de responsabilité des leaders qui doivent eux-mêmes se départir de ce schéma de « représentants » des groupes primaires. Ils doivent arrêter de se considérer comme des messies de leurs communautés d'origine pour s'ancrer dans les postures républicaines qui fondent la démocratie.

Ces leaders doivent également arrêter d'utiliser leurs communautés d'origine comme des ressources politiques de conquête ou de conservation du pouvoir. Ils doivent se réinventer et s'adapter à l'esprit républicain de la démocratie où on est, non pas représentant d'une tribu, mais celui du peuple selon les circonscriptions électorales. Cette mutation mentale des leaders politiques partisans pourra permettre le vaste mouvement d'éducation des masses sur la détribalisation, la désethnicisation du pouvoir et de la compétition politique.

Il faut apprendre aux masses que le choix des gestionnaires du pouvoir politique ne se fait pas sur la base des affinités primaires mais sur la base des éléments républicains qui sont plus objectifs, à l'exemple du charisme et la compétence à assurer valablement une fonction politique. A partir de cela, les médias qui ne sont que des outils de résonnance de ce tribalisme ne seront plus ravitaillés en discours tribalistes.

Au-delà, il faut que la superstructure de la société qu'est l'Etat reprenne ses commandes de structures régulatrices, en mobilisant les moyens conséquents de son appareil. Je pense aux moyens idéologiques que sont les médias, les écoles et les églises. Je pense également à ses instruments de dissuasion et de répression pour brimer tous les comportements politiques tribalistes.

Il faut combattre le tribalisme dans tous ses dérivés au Cameroun, en allant au-delà du tribalisme politique. Et pour moi, le nœud du problème reste l'accès équitable de tous aux ressources de l'Etat. C'est la marginalisation des populations dans le partage de la manne publique - conséquence majeure de la pauvreté - qui fertilise la production et la circulation virale du tribalisme dans notre pays.

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