Maroc: "Au détroit d'Averroès ", une enquête ouverte sur le devenir d'une figure de la pensée

Le Roman de l'écrivain Driss Ksikes, "Au détroit d'Averroès", est une enquête ouverte sur le devenir d'une figure qui a marqué l'histoire de la civilisation islamique et fortement influencé la philosophie occidentale, selon le professeur chercheur à l'université de Chicago Khalid Lyamlahy.

Pour ce spécialiste de la littérature maghrébine, le roman de Ksikes s'ouvre sur une fracture évocatrice, une blessure inscrite dans la double désignation arabe et latine du philosophe andalou : "Ibn Rochd. Averroès". Pour interroger "l'inconsolable schisme entre Averroès et Ibn Rochd", le roman évoque le détroit de Gibraltar, lieu de passage et de séparation, point nodal entre l'Orient et l'Occident", écrit l'universitaire marocain dans un article publié dans la revue Zone critique, sous le titre "Retrouver Ibn Rochd, réécrire Averroès". Si Ibn Rochd est "un ancien savant, constitué par notre imaginaire", Averroès "a d'abord été dans l'Europe médiévale, un être en papier", objet de relectures, de réimpressions et de traductions. Entre les deux, un mouvement de vaet-vient accompagne la construction du roman, comme s'il fallait faire osciller l'écriture entre les deux rives du détroit, faire de la traversée le signe même du dialogue fictionnel avec le philosophe, a souligné M. Lyamlahy

Pour éveiller le "legs dormant" d'Ibn Rochd, Ksikes imagine un récit à plusieurs entrées où la pensée du philosophe fait l'objet d'autant de tentatives d'approche et de réinterprétation, a-t-il relevé, notant que le dialogue de Ksikes avec la vie et la pensée d'Averroès est aussi un appel subliminal à prolonger l'effort de lecture et d'interprétation dans le champ pluriel du langage. Et d'ajouter que de la philosophie à la musique, en passant par le théâtre, la question centrale demeure celle de la transmission : "Comment traduire l'ineffable, le sensible, l'imperceptible dans un langage intelligible ?".

Par-delà la quête d'Averroès, le roman de Ksikes est une ode à l'éclatement des lieux et des formes d'écriture dans la mesure où il alterne les dialogues fictionnels, les discours rapportés, les échanges épistolaires, mais aussi les confessions, les emails et les extraits de journaux ou de carnets de bord. Car d'après Khalid Lyamlahy, la lecture s'apparente à une navigation entre divers genres et plusieurs niveaux de commentaires, prolongeant en filigrane l'oscillation entre la tentation du roman historique et le désir d'un témoignage au présent.

Si le roman tente ainsi, et à de nombreuses reprises, de jeter un pont entre le passé et le présent, il s'emploie également à dénoncer les dérives d'une époque contemporaine où les débats sont marqués aussi bien par "la rapidité et la virulence des réactions" que par le "simplisme des arguments", écrit le critique littéraire. Selon lui, le récit est aussi une reconstruction des malentendus et des incompréhensions qui empêchent désormais l'effort et le renouvellement de la pensée, une reconstruction menée notamment à partir de l'opposition entre la bulle déchaînée et incontrôlable des réseaux sociaux et le monde exigeant et tourmenté de la philosophie.

En utilisant la forme romanesque pour réactiver au présent la pensée d'Averroès tout en éclairant son ancrage historique et sa dimension prospective, Ksikes s'inscrit dans une longue tradition qui n'a cessé d'interroger le rapport à la culture dans ses lignes de rupture et de croisement, at-il argué.

En fait, le roman éclaire de manière particulièrement efficace la fracture entre les pratiques sociales, noyées dans la superficialité et la violence, et l'effort de la pensée critique, incarné par un Ibn Rochd/Averroès qui résiste à toute récupération simpliste ou dogmatique, conclut ce spécialiste de la littérature maghrébine . Paru au Maroc en 2017 et réédité en France en 2019, "Au détroit d'Averroès" est le journal recomposé d'Adib, un enseignant de philosophie dans un lycée à Casablanca, qui tente encore désespérément de faire entendre la voix de cet humaniste musulman, père de la raison, banni par les siens.

L'artiste-peintre marocain, Mohamed Melihi, est admis en soins intensifs dans un hôpital parisien pour une infection au Covid-19, a-t-on appris samedi soir. Mohamed Melihi, l'une des figures de proue de l'art moderne marocain, se trouvait en France pour des contrôles médicaux de routine avant de contracter le virus, ajoute-t-on. Chef de file de la modernité marocaine et artiste cosmopolite, Melihi est né en 1936 à Assilah.

Son œuvre a contribué à façonner l'esthétique des réseaux artistiques postcoloniaux et panarabes à travers ses expérimentations géométriques, la révolution culturelle opérée avec l'École de Casablanca mais aussi son travail de photographe, éditeur, designer, affichiste et muraliste. Ses créations artistiques ont fait l'objet de nombreuses expositions dans le monde entier et plusieurs rétrospectives lui ont été consacrées. Mohamed Melihi s'impose depuis quelques temps comme étant le principal représentant encore vivant, à l'international, de l'art contemporain marocain.

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