Sénégal: Réflexions d'un citoyen à propos de la crise entre l'Etat et la Magistrature

27 Octobre 2020
analyse

A peine, l'épisode douloureux, et préjudiciable à bien des égards aux justiciables, de la crise entre l'Etat et le Sytjust, fermé, du moins pour le moment, notre système judiciaire se trouve encore de nouveau à la croisée des chemins. Assurément, et en toute objectivité, il y a un sérieux problème entre, d'une part, l'Etat de notre pays, délégataire et dépositaire de la mission régalienne qui incombe à toute puissance publique, et d'autre part, ce non moins prestigieux corps, dernier rempart de la protection des libertés et de l'équité des citoyens, avec à la clé des hommes et des femmes chargés de rendre la justice et de protéger vaille que vaille les valeurs de dignité, de liberté et d'égalité de tous les citoyens devant la loi.

Il urge, à mon humble avis, et plus vite, de mettre fin à cette situation conflictuelle génératrice d'un désordre social aux conséquences imprévisibles pour les deux mamelles de notre chère République que sont l'exécutif et le judiciaire.

Imaginons un seul instant que ceux-là et celles-là, qui ont la lourde responsabilité de rendre la justice devant Dieu et les hommes s'abstiennent, pour une raison ou pour une autre, de s'acquitter de leurs obligations. Quid alors de la protection des biens et des personnes ? Mais aussi et surtout la paralysie d'un système judiciaire, garant des libertés et de la justice, serait fatalement très grave pour le fonctionnement régulier de nos institutions, au premier rang desquelles la justice, pour ne pas dire cette belle dame, grandeur nature, amoureuse et jalouse de son statut, de son indépendance et qui regroupe en son sein d'éminents praticiens du droit et qui font la fierté de notre pays, de l'Afrique et du monde entier.

Que l'on me comprenne bien, cette justice de notre pays en divers domaines nous a donné beaucoup de motifs de satisfaction, avec des décisions de justice d'un rare courage, et qui ont permis à n'en pas douter d'assurer au mieux la stabilité de nos institutions et la satisfaction des justiciables. Au demeurant, comme toute œuvre humaine, elle est loin d'être parfaite, loin s'en faut, même s'il elle rend la justice en âme et conscience. Elle rend quelquefois des décisions surprenantes qui suscitent fort justement moult interrogations, et elle donne l'impression d'être une justice à deux vitesses, et je suis bien placé pour le dire, pour ne pas en dire plus. Mais, cela n'enlève en rien le travail non moins remarquable et titanesque, accompli quotidiennement par ces professionnels du droit, dans des conditions particulièrement difficiles et qui honorent leur profession et leur pays.

C'est la raison pour laquelle j'ai été meurtri et sidéré en tant que patriote, lorsqu'à la face du monde, des magistrats se sont donnés en spectacle en dépit de leur statut, pour des raisons totalement inacceptables et que rien ne saurait justifier, même pas un conflit générationnel, pour s'adonner à un exercice périlleux de dénonciation et de contre dénonciation. Objectivement, il y a là un problème et un précédent jamais vécu dans l'histoire de notre système judiciaire qui, sans aucun doute, fragilise l'institution judiciaire. Une justice à terre n'arrangerait personne, a fortiori les pouvoirs publics.

L'Etat aussi a une grosse part de responsabilité, en essayant vaille que vaille, sans en donner l'air, d'instrumentaliser la justice ou d'essayer de la domestiquer ou de la vassaliser. Il s'agit d'un combat de coq, où de grosses plumes risquent de s'évaporer, au grand dam des hommes et des femmes épris de paix et de justice. Il n'y a pas un métier plus noble que celui qui consiste à pratiquer le droit dans le bon sens. J'en ai une très belle expérience.

J'invite solennellement le bâtonnier de l'ordre des avocats, l'Ums, la chancellerie et tous les acteurs de la justice, le Sytjust et surtout Monsieur le Président de la République, Président du Conseil suprême de la magistrature, à œuvrer au plus vite pour mettre fin à cette situation de crise pour le moins inconfortable entre l'Etat du Sénégal et sa belle magistrature. N'oublions jamais que la clé de voûte de nos institutions qu'est Monsieur le Chef de l'Etat est tenue de prêter serment par devant la justice pour exercer valablement sa charge de Président de la République.

Pensons également aux joutes électorales et aux nombreux soubresauts sociaux où cette justice devra jouer quotidiennement et pleinement son rôle d'arbitre en rendant une justice en principe au-dessus de tout soupçon et au bénéfice exclusif du peuple sénégalais. Soit dit en passant, l'immunité juridictionnelle n'a rien à voir avec l'impunité juridictionnelle. Cette impunité juridictionnelle, importante à bien des égards, constitue une carapace à l'image de celle de la tortue, dont la démarche ne rime point avec la «tortuosité».

Evitons à notre justice, le syndrome du narcissisme, cette belle mythologie de l'antiquité grecque qui, à force de se contempler et d'admirer sa beauté et sa personne et de surdimensionner son égo et sa personnalité, a fini hélas d'être emportée définitivement par un fleuve à travers lequel il aimait se contempler tous les soirs.

En conséquence de ce qui précède, j'invite solennellement mon ami et frère de promotion de la Fac de Droit des années 1979, 1980 et 1981, Me Malick Sall, avocat de son Etat et ministre de la Justice, à prendre de la hauteur, en tant que pur produit du milieu judiciaire, à ramener la raison et la sérénité entre différents acteurs de la justice, puisque à tout point de vue, la passion tue ces dernières. Et c'est à ce prix, et à ce prix seulement, qu'il pourra marquer d'une pierre blanche son passage à ce difficile ministère. Il serait salutaire que Monsieur le Président de la République, gardien de la constitution, garant de la stabilité et de la pérennité de nos institutions, intervienne pour une solution d'apaisement. Dieu saura reconnaître les siens, et qu'Il veille sur notre chère République.

Conseiller juridique, professeur de droit bancaire, spécialiste en contentieux et recouvrement des créances

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