Sénégal: Chronique « Echos de l'éco » - Émigrer ne saurait être une fatalité

4 Novembre 2020

L'émigration clandestine par voie maritime se rappelle à nos tristes souvenirs, ces derniers jours, sous son visage hideux. Des centaines de jeunes Sénégalais reprennent la mer pour aller à l'assaut de la forteresse Europe à l'économie mise à genoux par le coronavirus.

Une Europe de plus en plus bunkerisée avec le triomphe des idées de l'extrême droite dans beaucoup de ses pays.

L'opinion, encore une fois, s'émeut de voir ces jeunes désespérés, force vive de notre pays, jouer de leur vie à pile ou face (Barça ou Barsakh), l'opposition politique saute sur l'occasion pour pointer du doigt l'État accusé de n'avoir pas offert d'opportunités.

Les pouvoirs publics ont beau prendre des initiatives en faveur de la jeunesse (Der, Anpej etc.), le phénomène perdure malgré les corps sans vie de naufragés vomis par l'océan.

Pour expliquer le fléau de l'émigration clandestine, on dépoussière très souvent l'argument du manque d'opportunités, mais le mal est plus profond que cela. L'émigration a été considérée, depuis fort longtemps, sous nos cieux, comme (unique ?) panacée à la pauvreté, la clé du succès qui a placé l'émigré sur un piédestal d'argile.

Certes, l'émigration joue un rôle de premier plan dans notre économie au vu de la progression des envois de fonds subitement freinés par la crise sanitaire jusqu'à provoquer un processus inverse (des émigrés survivent maintenant grâce à l'argent envoyé par leurs familles restées au Sénégal).

Selon la commission économique pour l'Afrique, la Covid-19 devrait faire chuter les transferts des migrants vers l'Afrique de 21% cette année.

Evalués à 233 millions de dollars en 2000, ces envois de la diaspora sont passés à 925 millions en 2006, puis à 1,614 milliards en 2013 et à 2,2 milliards en 2017, soit une moyenne de 930 milliards de FCfa par an sur la période 2008-2017, indique un rapport élaboré par l'Ansd et l'Organisation internationale pour la migration (Oim).

Les raisons économiques font de l'émigration une question de survie, un destin à accomplir contre vents et marées.

En répondant à l'appel du large par des voies illégales, on assouvit des envies parfois ancrées profondément en nous, consciemment ou inconsciemment. Ce qui rend âpre la lutte contre les odyssées clandestines.

D'abord, pour venir à bout de cette situation, il faut se défaire de l'idée selon laquelle notre bonheur se trouve forcément ailleurs. Les politiques publiques en faveur des jeunes auront peu d'emprises sur les cibles tant que ces dernières croiront que le paradis ne peut pas exister sous les tropiques.

Il faudrait d'abord démonter l'image que nous avons de l'Europe, vue comme le continent du bonheur, véhiculée et enjolivée depuis la colonisation par les médias, en opposition à une Afrique meurtrie par les guerres, la famine et la pauvreté.

D'autre part, les pesanteurs sociales, notamment la pression familiale, sont telles qu'il est difficile d'entreprendre sous nos cieux.

Les bouleversements profonds de notre société ont propulsé l'avoir en tête de la liste des critères de respectabilité de l'individu, condamnant tout jeune à chercher, à tout prix, à se faire une place au soleil.

Ainsi, on force le destin en émigrant, on compense le drame de l'éloignement familial par le réconfort d'améliorer le quotidien de ses proches et la sensation de bravoure (le célèbre « fadj gathié »). Il faut donc éviter à tout prix la mort sociale, quitte à sombrer au fond de l'océan.

Et pourtant, les opportunités de s'affirmer existent en Afrique, une immense terre à défricher, région en croissance soutenue, ces dernières années, où on note des efforts dans la liberté d'entreprendre et l'environnement des affaires, même si beaucoup reste à faire.

Mais faudrait-il venir à bout des pesanteurs qui tirent vers le bas. Pour preuve, le Sénégalais s'épanouit pleinement et fructifie vite son business une fois qu'il est à l'extérieur, donc loin de ces pesanteurs sociales. Alors, les prisonniers de l'impôt social ne voient le salut qu'ailleurs.

Sans inviter à mettre une croix sur la solidarité, nous devons oser entreprendre chez nous, avoir la mentalité, la patience et la rigueur entrepreneuriale dans nos projets. Manque de fonds pour se lancer dans les affaires?

Les millions de FCfa exigés par les convoyeurs, qui sont souvent la somme de cette solidarité familiale en faveur d'un chômeur et d'années d'épargnes dans les petits métiers, ne suffisent-ils pas à financer nos ambitions et à voir grand ? Beaucoup de fortunes ont été bâties avec moins que ça.

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