Mali: Enrayer la communautarisation de la violence au centre du pays

Un véhicule de l’armée malienne dans les rues de Gao (archives).
analyse

Au Mali, les violences dans la zone située aux sud et sud-est de Mopti prennent un caractère de plus en plus communautaire. Les autorités de transition devraient harmoniser les initiatives de dialogue, renforcer la présence étatique et traiter les problèmes de fonds, notamment les conflits fonciers.

Depuis 2016, les violences contre les civils s’amplifient dans la zone située aux sud et sud-est de la région de Mopti. Inédites au Mali, ces violences – qu’elles soient perpétrées par des jihadistes, des groupes d’autodéfense mobilisés contre eux ou les forces de sécurité – associent tueries de masse, vols et destruction de biens.

D’abord localisées et sporadiques, elles prennent une dimension communautaire de plus en plus marquée. Ces violences facilitent le recrutement de combattants par les groupes jihadistes et d’autodéfense au centre du pays. Le gouvernement malien a sa part de responsabilité ; il s’est concentré sur la lutte antiterroriste sans suffisamment soutenir la réconciliation intercommunautaire ni reconstruire la légitimité de l’Etat.

Les autorités de transition, issues du coup d’Etat du 18 août, devraient harmoniser et consolider les efforts des services de l’Etat ou des ONG de médiation pour négocier des cessez-le-feu locaux et y impliquer les élites régionales, le gouvernement central et les forces de sécurité. A plus long terme, elles devraient réunir les conditions d’une réconciliation durable en préparant une réforme ambitieuse des modes d’accès aux ressources naturelles, notamment foncières, qui pourra être adoptée après la transition.

Un coup d’Etat a renversé le président le 18 août 2020, après plusieurs mois de manifestations contre le régime du président Ibrahim Boubacar Keïta, animées par une coalition de partis d’opposition et de mouvements de la société civile. Un Comité national de salut du peuple (CNSP), composé d’officiers, a d’abord pris le pouvoir. Moins d’un mois plus tard, des autorités de transition ont été mises en place au sein desquelles le CNSP conserve une influence importante.

Il est trop tôt pour savoir si ces autorités de transition, mises en place pour dix-huit mois, sauront réformer la gouvernance ou si elles engendreront les mêmes dérives que le régime précédent. Quoi qu’il en soit, ces autorités héritent des problèmes auxquels le régime était confronté. Au-delà de la grogne sociale et de la mise en œuvre délicate de l’accord de paix inter-malien signé en 2015, qui concerne surtout le nord du pays, les autorités de transition doivent également mettre un terme aux violences contre les civils et arrêter l’expansion des groupes armés jihadistes ou d’autodéfense dans le centre du pays.

Les autorités de transition devront apporter une attention toute particulière à la zone exondée, à savoir la partie non inondée par la crue annuelle du fleuve Niger, située aux sud et sud-est de la région de Mopti. Cette partie du Mali est, en effet, le théâtre de flambées de violence à caractère communautaire dont sont victimes des civils principalement issus des communautés peul et dogon, majoritaires dans la zone.

Cette zone, représentant moins de cinq pour cent du territoire malien, concentre l’essentiel des violences contre les civils. L’arrivée de groupes jihadistes en 2015-2016 enclenche une spirale meurtrière. Leurs attaques contre des personnalités dogon accusées de collaborer avec l’Etat ont amené des membres de la communauté dogon à créer un mouvement d’autodéfense, Dana Ambassagou (« les chasseurs qui se confient à Dieu »), qui se déclare en guerre contre les jihadistes.

Certains de ses combattants s’attaquent à des civils, peul pour la plupart, accusés de collaborer avec l’ennemi. En représailles, des groupes armés peul, jihadistes ou non, s’en prennent à des Dogon. Les cessez-le-feu localisés et sporadiques n’ont pas réussi à enrayer durablement cette spirale.

L’engrenage de la violence est récent, mais le conflit s’ancre dans des rivalités anciennes entre communautés. Celles-ci se sont exacerbées au cours des dernières décennies sous l’effet d’une crise du pastoralisme ayant appauvri les Peul nomades, de la pression sur les ressources naturelles, notamment foncières, et de l’incapacité des pouvoirs publics et autorités traditionnelles à apporter des réponses crédibles à ces enjeux.

Ce contexte de tensions a créé un terreau fertile à l’émergence des groupes armés, qu’il s’agisse de groupes d’autodéfense ou de groupes jihadistes. L’implantation de ces groupes armés recrutant souvent sur une base ethnique a exacerbé la dimension communautaire du conflit. Celle-ci est également aggravée par l’implication d’activistes à Bamako, par celle de membres des diasporas peul et dogon, et, enfin, par l’instrumentalisation politique du conflit, en particulier lors des élections présidentielles de 2018 et des législatives de mars et avril 2020.

Face aux flambées de violence, le gouvernent malien et ses partenaires internationaux ont lancé de multiples initiatives d’abord centrées sur la lutte contre le terrorisme. Prenant ensuite acte de la dimension intercommunautaire des tensions, ils ont développé une approche articulée autour de quatre axes : dialogue entre les parties en conflit et leurs communautés ; sécurisation et protection des civils ; désarmement, démobilisation et réintégration des combattants ; et, enfin, lutte contre l’impunité. En 2019, le gouvernement a créé un cadre politique de gestion de la crise au centre du Mali pour coordonner les efforts politiques et militaires.

Cependant, la mise en œuvre de ces mesures se révèle jusqu’ici inadéquate. Les initiatives de dialogue, en particulier, sont intermittentes et se chevauchent sans parvenir à obtenir des cessez-le-feu durables. Les efforts de sécurisation mettent beaucoup plus l’accent sur la lutte contre le terrorisme que sur la protection des civils. Les forces maliennes n’ont été capables ni de désarmer les groupes d’autodéfense ni de repousser la menace des groupes jihadistes.

Pour rendre les mesures de dialogue et de sécurisation plus efficaces, les autorités maliennes devraient les harmoniser et mieux les séquencer, tout en envisageant d’employer des outils complémentaires. Les autorités pourraient envisager une réponse en trois phases.

Sur le court terme, les autorités doivent arrêter la spirale des violences, d’abord en accentuant et en harmonisant les efforts de dialogue en vue de négocier des cessez-le-feu locaux, notamment à travers la mise en place de comités de paix locaux coiffés par un comité régional. L’Etat malien et ses partenaires, notamment la Mission intégrée des Nations unies pour la stabilisation du Mali, devraient amplifier leurs efforts de sécurisation tout en facilitant ces initiatives de dialogue et en veillant au respect de trêves qui en découleraient.

Les forces de sécurité devraient également donner la priorité aux efforts de protection des personnes et des biens, notamment en misant sur une augmentation des troupes et de leurs capacités d’intervention rapide dans les principaux foyers de violence. Le redéploiement des forces devrait se faire en coordination avec les avancées réalisées dans le cadre des initiatives de dialogue lancées à travers les comités de paix.

Ensuite, pour pérenniser les interventions de stabilisation à court terme, les autorités maliennes et leurs partenaires internationaux devraient envisager une réponse structurée visant à restaurer la présence et la crédibilité de l’Etat ainsi qu’à promouvoir le désarmement. Sur le moyen terme, ces autorités devraient œuvrer à la stabilisation de la zone, notamment en facilitant le retour d’un Etat régulateur. S’il ne veut pas perdre complètement pied dans la région, l’Etat ne doit pas tant miser sur la force que démontrer son utilité.

Il devrait en particulier veiller à une distribution des biens et services adaptée aux besoins et sanctionner sévèrement la corruption et le favoritisme pour marquer une rupture avec les pratiques du passé. Afin de démobiliser les milices armées, l’Etat pourrait à la fois accentuer la pression sur les milices en engageant des poursuites judiciaires contre les miliciens qui ont du sang sur les mains et offrir des sorties honorables aux dirigeants qui n’ont pas commis d’atrocités contre les civils, en encourageant par exemple leur reconversion dans le jeu politique.

A plus long terme, lorsque les violences prendront fin, l’Etat devrait tenter de créer les conditions d’une réconciliation durable en s’attaquant à certaines causes structurelles profondes du conflit dans cette partie du centre du Mali, en particulier la gestion de l’accès aux ressources naturelles.

Les mécanismes de régulation des conflits fonciers manquent d’efficacité et de légitimité. Alors que les mécanismes coutumiers apparaissent obsolètes, dépassés par les transformations de l’espace et des sociétés, le droit foncier étatique est quant à lui incohérent et donne lieu à diverses interprétations souvent contradictoires.

Dans ce cadre, les autorités devraient engager une réflexion approfondie sur la gestion du foncier dans la zone exondée en impliquant les acteurs concernés et en tirant les leçons des insuffisances des mécanismes actuels avant de réformer le droit foncier et d’harmoniser son application.

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