Maroc: Colère au volant - Trois questions à Abdelilah Jarmouni Idrissi, psychologue

interview

Rabat — La fin du confinement sanitaire, période ô combien marquée par un calme imperturbable sur les routes, fait remonter à la surface depuis déjà quelques mois le phénomène de "la colère au volant".

Corollaire de l'usage abusif du klaxon, souvent exprimé par l'accélération intempestive et le non-respect du passage piéton, ou tout simplement synonyme d'une pile de conduites inappropriées sur la route, le phénomène de la colère au volant serait, en effet, en train de prendre davantage ses aises ces dernier temps. Comment peut-on alors expliquer cette colère ? Quelles conséquences peut-elle avoir sur le conducteur et les autres ? Et comment peut-on pallier cet autre "mal du siècle", ou du moins en atténuer les effets ? La MAP a approché le psychologue Abdelilah Jarmouni Idrissi qui a répondu à toutes ces questions.

1) Comment expliqueriez-vous l'accentuation du phénomène de la colère au volant (coups de klaxons, invectives... ) ?

Le manque de civisme au volant est sous tendu à la fois par des facteurs externes et des facteurs internes.

Les facteurs externes ne sont pas nouveaux, ils ont commencé à se développer depuis une vingtaine d'années, avec la démocratisation de l'accès à une voiture à travers les crédits automobile plus facilement octroyés: Beaucoup plus de véhicules sans changement suffisant dans les infrastructures routières, ce qui rend la conduite objectivement plus stressante.

De même, dans le cas des grandes villes, les trajets entre les lieux de résidences de plus en plus éloignés du centre et des lieux de travail se sont allongés et conduire représente, pour certains, 20 à 25% du temps dont ils disposent dans la journée : on peut en déduire la fatigue et l'impatience que cela génère.

On peut également rajouter, étant donné la conjoncture, la peur d'être atteint par la Covid-19, qui a fait tâche d'huile chez certains d'entre nous et s'est transformée en peur de l'autre de manière plus générale, ce qui rend encore moins tolérable sa présence dans la circulation: on a hâte de rentrer se mettre à l'abri.

Les facteurs internes sont liés à notre personnalité. Pour beaucoup, la voiture symbolise l'accès à un nouveau statut social, avec ce que cela représente dans l'imaginaire collectif, tant sur un plan conscient qu'inconscient, et ce changement de statut n'est pas toujours maîtrisé. Pour d'autres, elle représente l'autonomie, il n'y a plus de contraintes d'horaires limites ou de délais d'attente des transports publics. Cette liberté de mouvement s'accompagne du fait qu'il s'agit d'un moyen de transport privé, personnel. C'est donc une bulle où l'on est "chez soi", tout en étant dans un espace public, c'est être dedans/dehors, c'est moi/l'autre dans un espace normalement partagé mais que certains croient devoir disputer, arracher, étant donné la structure de leur personnalité.

De plus, à un niveau surtout inconscient, la sensation de notre force est démultipliée: une petite pression du pied et nous propulsons un véhicule d'une ou deux tonnes, nous ressentons la puissance du moteur comme nôtre, ce qui donne libre cours à un lâcher prise de toutes nos pulsions: les insultes hurlées par un conducteur à un autre n'auraient pas lieu si ce conducteur était un piéton face à cet autre.

2) Que peuvent être les répercussions de ce phénomène, aussi bien sur les conducteurs que les autres (piétons, motards... ) ?

L'incivilité au volant est totalement contreproductive, en ce sens que non seulement elle n'apporte rien à ses auteurs, mais elle augmente le niveau du stress général: pollution sonore dépassant les seuils que nous pouvons nerveusement tolérer, craintes permanentes d'avoir un accident qui nous mettent en état d'anxiété épuisante, ...

Conduire devient alors un cauchemar, au point que certaines personnes, arrivées à un stade phobique, y ont purement et simplement renoncé.

3) Quels conseils pourriez-vous donner aux conducteurs afin de pallier ce problème ?

Chacun a sa propre relation "intime" avec son véhicule, il faut donc inviter chaque personne qui est prête à se remettre en question, à s'autodiagnostiquer, à travers des questions simples à se poser en temps réel: comment se fait-il que mon humeur change dès que j'ai roulé quelques minutes ? Pourquoi est-ce que je viens de klaxonner sans qu'aucune faute n'ait été commise ? Comment est-ce que je me sens quand la circulation est dense ? Qu'il fait nuit ?

Se poser de telles questions permet en principe de prendre conscience des "émotions sources" et d'être en plus grande capacité de les maîtriser.

De façon plus générale, on peut inviter les conducteurs à être davantage dans l'acceptation des conditions de circulation, y compris les incivilités, et d'inverser la tendance à s'énerver, de prendre ce temps en voiture comme un temps utile et utilisable : écouter une musique agréable, faire des respirations relaxantes.

On n'arrivera pas moins vite à destination, on arrivera simplement moins fatigué, plus détendu.

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