Erythrée: [MARBRE - NECRO] Issayas Afewerki, la part d'ombre de l'Érythrée MAJ 02/12/2019

Fils d'une famille nombreuse de la capitale Asmara, cet homme a passé sa vie entière à se comporter comme un chef de guerre, solitaire et paranoïaque. Au point d'avoir entraîné son pays dans une longue nuit politique. Portrait.

Ceux qui l'ont connu sont unanimes. Issayas Afewerki était suave et charmeur, mais lunatique, jamais satisfait, capable de colères terribles. Des vétérans de la guerre de libération ont raconté comment, kalachnikov en main, il n'a pas hésité à tuer de sang-froid. Mais pour ses admirateurs, sa fermeté a payé : c'est lui seul, selon eux, qui a permis d'obtenir, contre toute attente, l'indépendance de l'Érythrée, après trente ans de combat, en 1991.

Leader charismatique et visionnaire pour les uns, cowboy vulgaire et brutal pour les autres, il était célèbre pour sa haute stature, son humour sardonique, sa prétention à tout savoir sur tout, ses analyses compliquées de l'état du monde et son habileté stratégique mêlant l'audace et l'art de l'intoxication.

Né en février 1946 d'un père fonctionnaire et d'une mère vendeuse, Issayas a été élevé dans un quartier ouvrier d'Asmara, au sein d'une fratrie de neuf enfants. Après le lycée, à 18 ans, il a été admis à l'université d'Addis Abeba, la capitale de l'empereur Haile Selassié, pour devenir ingénieur électricien. Mais l'appel du combat indépendantiste était, alors, très fort pour les jeunes Érythréens, surtout ceux qui, comme lui, ont milité secrètement dès le lycée. Moins d'un an après son arrivée, il a donc quitté son dortoir et gagné clandestinement les camps d'entrainement de la jeune guérilla, à l'est du Soudan.

Et, d'échelon en échelon, y compris par la violence, c'est en jeune commissaire politique qu'il a pris, en dix ans, la tête d'un front de libération bâti à sa main, sur un modèle maoïste - résultat, selon certains, de son année de séjour à l'académie militaire de Nankin, dans la Chine de la Révolution culturelle, entre 1966 et 1967.

Le vide autour de lui

Solitaire et imprévisible, dans le maquis comme au gouvernement, il décidait seul, avec un petit cercle de fidèles aussi taiseux que lui. Au point que ses ministres, d'après ce qu'ont raconté des fonctionnaires ayant fui le pays, n'étaient le plus souvent pas au courant des grandes décisions politiques annoncées par la présidence.

De fait, il a fait le vide autour de lui. Le 18 septembre 2001, Issayas a en effet imposé le silence à toute critique. Onze des quinze signataires d'une lettre ouverte dénonçant sa dérive autoritaire ont été tirés de leur lit et jetés en prison. Dans la semaine suivante, les quelques journalistes qui ont demandé des explications les ont rejoints. Nul ne les a plus revus vivant depuis.

Ainsi, sur l'ensemble de ses compagnons d'armes du maquis, seule une poignée a survécu à sa présidence. Des treize membres du comité exécutif du Front populaire de libération de l'Érythrée en 1977, six ont été jetés en prison pour ne plus jamais reparaître, dont ceux qui étaient devenus chefs d'état-major de l'armée, ministres des Affaires étrangères et de l'Information, vice-président... Mais aussi Haile Woldetensae, dit « Durue », l'ami qui avait quitté avec lui l'université d'Addis Abeba pour la lutte révolutionnaire, mort en détention dans le pénitencier d'EiraEiro, fin 2017 ou début 2018, selon des dissidents érythréens bien informés.

Son tort, qu'il a payé au prix de sa vie comme les autres ? Avoir participé à la fronde qui s'était élevée après la désastreuse guerre contre l'Éthiopie qu'Issayas avait lancée en 1998, menée pendant deux ans contre l'avis de certains de ses généraux, et qui s'était soldée par des dizaines de milliers de morts dans les rangs de l'armée, des destructions inestimables et la perte de villages disputés, désormais occupés par l'armée éthiopienne.

Un pays exsangue

À partir de cette date, Issayas a régné seul, isolé, acariâtre, sur un pays qui s'est vidé peu à peu de sa jeunesse. Les chiffres sont éloquents : à raison de plusieurs milliers de passages clandestins de la frontière chaque mois, vers le Soudan et l'Éthiopie, l'Érythrée est aujourd'hui un pays exsangue, vidé d'un cinquième de sa population, où ceux qui n'ont pas pu fuir sont enrôlés dans l'armée et maintenus sous la stricte surveillance du Parti-Etat et des généraux qui se partagent les maigres ressources du pays.

Dès lors, le tout-puissant président n'a plus accordé que de très rares interviews à la presse internationale. La plupart du temps, il s'est montré brutal et méprisant, arrivant même, pour une interview avec la chaîne qatarie Al-Jazira en 2011, avec six heures de retard et visiblement alcoolisé. Devant les journalistes de sa télévision d'État, il était égal à lui-même, se lançant dans de longues digressions historiques ou théoriques pour répondre aux questions les plus simples et renvoyant les objections d'un revers de la main, convaincu d'avoir raison contre tout le monde et détestant ostensiblement la contradiction.

Ces dernières années, plus que le palais présidentiel d'Asmara, il résidait surtout près du barrage hydroélectrique d'Adi Halo, non loin d'Asmara, un grand chantier dont il supervisait le moindre détail.

Une population résignée

Du coup, l'Érythrée s'est enfoncée dans le marasme : des prisons pleines de « disparus » - opposants, critiques, fidèles des religions interdites, déserteurs, quidams ayant eu un mot de travers -, la surveillance généralisée, une économie désorganisée, pas de statistiques, des prix élevés pour une population très pauvre, des pénuries d'eau, de gaz, des coupures d'électricité interminables... Les espoirs nés de la spectaculaire réconciliation avec l'Éthiopie d'Abiy Ahmed, en 2018, n'ont été suivis d'aucun bénéfice pour une population résignée. Pas plus que la coopération avec l'Union européenne, qui a tenté de « normaliser » l'Érythrée sur la scène internationale pour contenir les migrants érythréens dans les frontières du pays, ou à tout le moins sur le continent africain.

Sa vie personnelle était sans aspérités : marié avec une ancienne combattante au caractère ombrageux, Saba, il avait trois enfants, dont Abraham, un jeune colonel ambitieux qui a passé quelques années à faire des affaires en Chine et qu'il a un temps essayé de préparer à sa succession.

L'Érythrée actuelle, au fond, ressemble à l'« homme fort » qu'a été Issayas Afewerki : opaque et instable.

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