Afrique: L'Ethiopie saigne et l'Union africaine hésite

Un session à l'Union africaine
19 Novembre 2020

Tandis que les combats s'intensifient dans la région du Tigré, la stratégie de l'UA n'est pas claire pour faciliter une sortie de crise.

Le conflit armé se durcit en Ethiopie, entre l'armée nationale et les combattants du TPLF, au pouvoir dans la région du Tigré, dans le nord.

Des bombardements aériens sont confirmés notamment sur la capitale provinciale, Mekele. L'armée fédérale aurait repris le contrôle de plusieurs villes de la région.

"Une question de jours"

Interrogé par la DW, le ministre éthiopien de la Défense, Kenea Yadeta, assurait mardi que "l'opération militaire finale" n'était qu'une question "de jours" et qu'elle serait terminée "probablement sous une semaine".

Avec ce discours musclé et confiant, les autorités d'Addis Abeba affirment être du côté du droit et vouloir "traduire en justice" la "junte" insurrectionnelle du TPLF.

Le pouvoir central qualifie le conflit d'"affaire interne qui ne nécessite pas l'intervention d'institutions ou nations externes dans la souveraineté de l'Ethiopie".

Vidéo du correspondant DW à Mekele qui montre le survol de la ville par des jets:

Ne pas sous-estimer la puissance de frappe du TPLF

De son côté, le président du Tigré, Debretsion Gebremichael, affirme que l'armée fédérale bombarde Mekele et promet d"infliger de lourdes défaites sur tous les fronts à la force qui est venue [... ] attaquer".

L'ancien chef du service Afrique de la BBC, Martin Plaute, est un fin connaisseur de la Corne de l'Afrique. Selon lui, il ne faut pas sous-estimer la puissance de feu du TPLF, aguerri aux techniques de guérilla dans les montagnes et les zones rurales. L'expert avance que "le TPLF a une troupe d'environ 200.000 hommes à sa disposition. C'est un effectif très important qu'ils peuvent déployer de différentes façons."

"Nous sommes des frères et sœurs!"

Les combats au sol ont fait plusieurs centaines de morts. Des dizaines de milliers de personnes ont déjà fui à l'étranger. Des habitants interrogés sur place déplorent ce déchaînement de violence.

Un jeune homme témoigne au micro DW: "Quand un avion de chasse te survole, ça te fait peur pour toi mais aussi pour les anciens et les enfants. Je crois qu'on ferait mieux de créer les conditions d'une négociation."

Une femme abonde : "Rien ne vaut la paix. Il n'existe aucune animosité entre les gens. Nous sommes frères et sœurs. Essayer de galvaniser le peuple en propageant de fausses informations, cela n'aide personne. Mieux vaut arrêter, réfléchir et négocier avec tous les Ethiopiens pour la paix."

Fake news

Les informations sur le nombre des victimes (plusieurs centaines en dix jours) sont difficiles à vérifier, la région est peu accessible aux journalistes et les deux belligérants mettent des bâtons dans les roues de ceux qui y travaillent.

Ludger Schadomsky dirige le service Amharique de la DW pour la Corne de l'Afrique. Il explique que leur partenaire Ethio FM, à Addis Abeba, a dû suspendre la reprise du journal radio de la DW "sur pression du gouvernement".

La DW qui a par ailleurs entamé des procédures judiciaires pour dénoncer des "fake news" postées sur les réseaux sociaux : par exemple une vidéo mensongère qui prétend qu'il y aurait eu "une rencontre secrète dans notre maison de la radio, à Bonn, avec de hauts responsables du TPLF", s'étonne Ludger Schadomsky. Or ces rencontres n'ont jamais eu lieu.

Autre rumeur propagée sur les réseaux : nos confrères de la rédaction amharique seraient "sous influence du TPLF" parce que "la plupart de ses membres" seraient tigréens. Là encore, c'est faux.

Le chef de l'OMS, Tedros, accusé

Toujours à propos de cette bataille de l'information : l'armée éthiopienne accuse maintenant le directeur de l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), l'Ethiopien Tedros, de chercher des alliances et "des armes" pour sa région d'origine, le Tigré.

"Ce type est lui-même membre de cette équipe" [du TPLF], a accusé le général Berhanu Jula, chef d'état-major de l'armée fédérale éthiopienne.

Tedros Adhanom Ghebreyesus a été ministre de la Santé sous Meles Zenawi, lorsque le TPLF était au pouvoir à Addis Abeba.

La passivité de l'Union africaine

L'Afrique du Sud, qui assume la présidence tournante de l'Union africaine, assure être en contact avec les deux parties pour éviter l'escalade, en cette année censée "faire taire les armes" en Afrique, selon le slogan de l'UA.

La cheffe de la diplomatie sud-africaine, Naledi Pandor, déclare au micro d'Adrian Kriesch de la DW : "L'Union africaine doit tout faire pour s'assurer que ce conflit cesse."

Oui mais comment relancer le dialogue entre deux parties en guerre qui ne veulent plus discuter ensemble ?

La stratégie de l'Union africaine n'est pas claire. Elle qui siège à Addis Abeba et qui s'était pourtant imposée pour chapeauter les négociations sur le Grand barrage de la renaissance construit par l'Ethiopie.

Il y a quelques jours, l'UA a même renvoyé son chef de la sécurité, l'Ethiopien Gen Gebre-egziabher Mebratu Melese, après que le gouvernement d'Addis Abeba lui a retiré sa confiance, le soupconnant de liens avec le TPLF.

A l'international

Le gouvernement allemand s'est dit "très inquiet de cette tentative d'étendre le conflit aux pays voisins" après l'envoi de missiles du TPLF sur Asmara, le week-end-end dernier.

L'Ethiopie était d'ailleurs l'un des points à l'ordre du jour de la rencontre des ministres européens des Affaires étrangères, sous la présidence allemande du Conseil, ce jeudi 19 novembre.

Le Canada veut que toute la lumière soit faite sur les "allégations d'atrocités" des deux côtés.

Le sénateur démocrate du New Jersey, qui est membre de la Commission des Affaires étrangères du Sénat américain, appelle à un "cessez-le-feu immédiat" : Bob Menendez rappelle le rôle majeur que joue l'Ethiopie dans la sous-région, y compris dans le maintien de la paix en Somalie.

Martin Plaut estime que pour savoir où le conflit actuel va mener, il faudrait effectivement savoir si le Soudan va s'engager, si l'Egypte va tenter de faire pression sur lui, pour s'allier contre Addis Abeba et ses projets de Grand barrage de la renaissance, en soutenant le TPLF dans le Tigré.

Et il rappelle prudemment que la guerre qui avait éclaté dans les années 1970 en Ethiopie ne s'est achevée... qu'en 1991, soit près de vingt ans plus tard.

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