Sénégal: De Gaulle et l'Afrique (3/4) - Des porteurs de pancartes aux néo-activistes

20 Novembre 2020

De plus en plus, des voix haussent le ton, au Sénégal, pour dénoncer la «gourmandise économique» de l'ex-colonisateur. Au banc des accusés, sont principalement citées les grandes entreprises de la France établies au pays de la Téranga.

Un «sentiment-anti français» qui s'est accentué, depuis la sortie polémique du Président Emmanuel Macron «bénissant» les blasphèmes contre le prophète de l'Islam (Psl) par Charlie Hebdo.

Après avoir traité des relations entre De Gaulle et l'Afrique, puis de l'éditorial de Senghor à sa mort, nous revenons, pour le troisième épisode de notre série, sur cette situation bien assimilable à la démarche des porteurs de pancartes en août 1958.

«Il faut faire très attention. Nous devons rendre hommage à la France pour son soutien, surtout au plan sécuritaire.

Elle paie un lourd tribut avec la mort de ses soldats. Et si elle n'était pas intervenue au Mali, je vous assure que les choses seraient beaucoup plus catastrophiques  il est difficile de défendre la France parce que c'est l'ancien colonisateur, mais hommage doit lui être rendu, pour ce qu'elle fait aujourd'hui».

Telle a été la réponse du Président de la République, Macky Sall, interpellé par un journaliste, le 31 décembre 2019, sur le «sentiment-anti-français» qui serait en train de se développer en Afrique de l'Ouest, plus particulièrement au Sénégal.

En effet, bien loin d'un discours radical et virulent comme chez les pays voisins, on assiste au Sénégal, depuis quelques années, à un sursaut qui tend à se généraliser et se trouve être plus perceptible sur les réseaux sociaux.

Derrière un écran ou au travers d'un smartphone, les citoyens, jeunes pour la plupart, ne se font pas prier pour déverser leur bile sur la République française.

L'épisode des porteurs de pancartes

C'est le cas du mouvement Front pour une révolution anti-impérialiste populaire et panafricaine (Frapp)/ France dégage, une structure regroupant des dizaines d'entités d'activistes, qui se distingue par ses positions tranchées sur des questions relatives à la présence de l'ancienne colonie.

Mais, en regardant le rétroviseur, l'on constate que même si la forme peut évoluer entretemps, il est toutefois à signaler que cette lutte contre la présence française n'est pas chose nouvelle au Sénégal.

Ainsi, l'épisode des porteurs de pancartes du 26 août 1958, qui semble être le déclic de l'accession du Sénégal à la souveraineté internationale, en est une parfaite illustration.

«Moom sa reew» (s'approprier son pays, en wolof) ou « Jott sa reew » (récupérer son pays), voilà quelques-uns des messages inscrits sur les pancartes pour accueillir De Gaulle lors de sa visite à Dakar, ce jour-là.

«Bien organisés pour brandir ce qui prenait des allures de slogans tout au long de l'autoroute Patte d'oie-Dakar, les partisans de Madia Diop, Majmoute Diop, Assane Seck, Abdoulaye Ly, ayant appris un éventuel changement de l'itinéraire du cortège, scindent leur groupe en deux : c'est le début de la traque du général de Gaulle», raconte, dans un article paru, en 2016, Abdoulaye Sokhna Diop, archéologue-préhistorien, écomuséologue, expert-consultant culturel, à l'époque jeune collégien de 18 ans.

La suite, on la connait: «Je veux dire un moi d'abord aux porteurs de pancartes. Je veux leur dire ceci, s'ils veulent l'indépendance, qu'ils la prennent, le 28 septembre... », déclarait le général français. C'est ce dernier, dont le cinquantenaire du décès survenu en 1970 est commémoré, le 11 novembre dernier.

« Nous nous trouvons exactement dans la même configuration qu'en 1958 »

Les activistes anticolonialistes d'aujourd'hui sont-ils des héritiers des porteurs de pancartes ? Contacté par lesoleil.sn, Guy Marius Sagna, secrétaire exécutif de Frapp, qui ne souhaite aller plus loin, estime qu'on assiste, en tout cas, à la même configuration que celle de 1958.

«En 2020, nous nous trouvons exactement dans la même configuration qu'en 1958. A l'époque, c'était « voulez-vous oui ou non l'indépendance ? ».

«Aujourd'hui, c'est « franc CFA reste ou franc CFA dégage ? », c'est « oui aux APE ou Non aux APE", acceptation de la présence militaire étrangère ou « Gi's go home! » et « troupes françaises hors d'Afrique! »», a-t-il martelé soulignant, en outre, que «pratiquement, rien n'a changé».

Une thèse confirmée par un autre historien que nous avons joint au téléphone. Selon lui, ces deux mondes «ne sont pas contradictoires» parce que les finalités sont «presque identiques».

La seule différence, dit-il, c'est que pour les porteurs de pancartes, l'objectif se limitait à l'indépendance au sens strict du terme.

«Alors qu'aujourd'hui, les choses ont beaucoup évolué. On s'est rendu compte que l'indépendance, ce pas seulement la souveraineté internationale et la reconnaissance comme Etat libre, c'est aussi et surtout une indépendance économique», explique notre interlocuteur.

Qui estime que «c'est tout le sens qu'il faut donner, aujourd'hui, à la lutte que les activistes sont en train de mener».

Ces derniers, résume l'historien, peuvent être considérés comme des «héritiers» des porteurs de pancartes et de tous les pères de l'indépendance.

En « honneur » du Prophète (Psl): Amadou Tidiane Wone démissionne de l'ordre de la légion d'honneur française !

«Aujourd'hui, je ne me sens pas honoré de partager le même ordre que Samuel Paty pour des raisons profondes et sacrées».

Par ces termes, l'ancien ministre sénégalais de la Culture, qui dit avoir éprouvé «une certaine fierté» lorsqu'il a été décoré et porté à la dignité d'officier de l'ordre de la légion d'honneur française, a acté sa démission de celui-ci.

Ce, en honneur du Prophète Mouhammad! En cause, Amadou Tidiane Wone accuse le Président Emmanuel Macron d'avoir cherché à «transformer les outranciers en héros» faisant ainsi allusion à la sortie polémique de ce dernier en défendant l'enseignant décapité pour avoir montré des caricatures de Charlie hebdo (ex Hara-kiri) contre le Prophète de l'Islam (Psl).

«Plagiant, sans honte, le précurseur danois en ignominie, la rédaction de Charlie Hebdo publie, à la Une, un dessin qui masque à peine l'indigence mentale de son auteur. Avec un seul objectif subliminal : créer le buzz afin d'augmenter leurs ventes et sauver leur journal de la faillite. Jusqu'ici rien de glorieux.

Ni de héroïque. Rien que du pilotage, à courte vue, d'une rédaction qui tente de sauver son organe du naufrage», lâche l'ancien ambassadeur du Sénégal au Canada dans sa lettre rendue publique, vendredi.

Il pense, en outre, que «dans ce contexte périlleux, l'on se serait attendu, de la part du dirigeant de la France, à un certain sens de la mesure ou, tout au moins, à de la retenue», s'empressant de rappeler que «l'islam, en France, est une réalité en constante progression».

Plus de: Le Soleil

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