Afrique: De la refondation de l'État sur le continent

23 Novembre 2020

60 ans après les indépendances formelles de la plupart de ses États, l'Afrique peine toujours à concrétiser le rêve des pères fondateurs d'une unité africaine. Ce constat nous amène à nous interroger sur l'approche adoptée par les élites sur cette question fondamentale.

A-t-on mis la charrue avant les bœufs ? En fait, jusqu'ici les penseurs africains se sont montrés obnubilés par la question du panafricanisme déconnectée de celle de la refondation des États africains.

« La rhétorique romantique et émotive l'a emporté jusqu'ici sur toute autre considération », constate le philosophe sénégalais Djibril Samb dans le tome 4 de « L'heur de philosopher la nuit et le jour : Quand vivre c'est philosopher », (L'Harmattan Sénégal, 2020, 359 p.) Or, dit-il, si l'on doit procéder par ordre de priorités, le préalable reste « la refonte, c'est-à-dire la réforme des États africains ».

Une réforme « radicale » qui peut nécessiter parfois des révolutions « pacifiques » et tenir compte de la « diversité des situations politiques d'un pays à l'autre ainsi que des différences historiques et culturelles de toutes sortes ».

Il est évident que le Sénégal n'est pas le Nigeria et le Ghana n'est pas la Guinée. Chacun de ces pays a sa propre trajectoire historique et de même que l'on ne peut, selon le mot de Hegel, sauter « au-dessus de son temps », ou, selon celui de Nietzsche, « par-dessus son ombre » (cités par Samb), aucun État ne saurait « devancer sa propre histoire ni marcher au-dessus d'elle ».

Ce qui est sûr, c'est qu'on ne peut faire l'économie d'une réforme ou refonte de l'État central qui n'est qu'une copie du modèle colonial, si l'on veut avancer. La tâche est titanesque. Les dynamiques internes sont indispensables, mais ne suffisent pas à elles seules, si l'objectif final reste de parvenir à l'unité africaine.

L'exemple de l'Union européenne montre comment un ensemble fédéral fort et attaché à certaines valeurs peut servir de moyen de pression pour pousser à des réformes au niveau des États candidats à l'adhésion.

En effet, l'adhésion à l'Ue - quoique ce n'est pas là l'exemple parfait en matière d'intégration - est conditionnée à un ensemble de réformes visant à consolider l'État de droit et la démocratie. Et si l'Union africaine optait pour ce modèle, particulièrement dans le processus d'adhésion en remettant les choses à plat ?

Dans tous les cas, pour notre philosophe, toute réforme de l'État commence « nécessairement par la réforme du chef de l'État », en tant qu'institution, car celui-ci est non seulement « le nœud gordien et, par suite, le problème », mais il est aussi la clé de voûte des institutions.

« Actuellement, l'extrême concentration des pouvoirs entre les mains du chef de l'État, alors que celui-ci ne répond d'aucun de ses actes (irresponsabilité politique), fors le cas jamais explicité de « haute trahison », le transforme de fait en monarque » (Djibril Samb, « L'heur de philosopher la nuit et le jour, tome 3, p. 195). En France, on parle du président de la République comme un « monarque républicain ».

Pour mener cette réforme du chef de l'État en Afrique, le philosophe fixe trois priorités à s'attaquer. En premier lieu, en s'inspirant du principe de la « gouvernance partagée » mise en évidence par le philosophe Al-Farabi, procéder à une redéfinition et à une nouvelle répartition des pouvoirs du chef de l'État, de sorte qu'il ne nomme plus, seul, à tous les pouvoirs civils et militaires, d'une part, et qu'il ne définisse plus, seul, la politique de la nation, d'autre part.

En deuxième lieu, faire en sorte que les orientations diplomatiques soient définies et prises en charge par une institution dédiée sur la base de la politique choisie par la concertation des institutions et des forces vives de la nation, afin d'éviter que la diplomatie nationale d'un pays ne dépende d'une seule personne qui peut faire valoir les desiderata d'un État « ami » sur l'intérêt national.

Et, en troisième lieu, poursuit-il, faire en sorte que le chef de l'État réponde de ses actes à l'occasion de l'exercice de ses fonctions - autrement dit, mettre un terme à « l'irresponsabilité politique » du chef de l'État en exercice - et prévoir une procédure révocatoire permettant, « dans les conditions et selon un mécanisme précis, de mettre fin avant terme au mandat d'un président de la République indigne ».

Vaste programme qui, comme toute avancée politique, dépend des rapports de forces au sein d'une société. Mais n'oublions pas qu'aucun État ne saurait « devancer sa propre histoire ni marcher au-dessus d'elle » !

Plus de: Le Soleil

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