Sénégal: Fuites d'hydrocarbures, déversement de produits toxiques, déraillement de trains - Thiaroye, la poudrière

24 Novembre 2020

Les habitants de Thiaroye sont pris au piège par des pollutions de l'air, du sol, des eaux de mer. Ces pollutions résultent des activités industrielles, des rejets des produits toxiques qui échappent des trains.

À cela s'ajoutent les fuites d'hydrocarbures des pipelines de la Société africaine de raffinage (Sar). Dans ce reportage, les habitants ont reconnu qu'ils sont assis sur une bombe écologique.

Le tragique destin des quartiers en bordure de mer

Il devait faire bon vivre dans les quartiers de Thiaroye qui sont sous l'emprise de la brise marine. Tel n'est, cependant, pas le cas.

Ces quartiers, situés au bord de la mer, sont le siège de toutes sortes de pollutions, sources de maladies, lesquelles ont poussé certains à vendre leur villa pour aller habiter ailleurs.

Les abords de l'imposant bâtiment de Royal céramique ne grouille pas. Les boutiques, les ateliers de réparation des réfrigérateurs et des cantines ont baissé leur rideau.

Le coin ne s'est pas encore réveillé, ce dimanche 22 novembre 2020, à 9 heures, à part les charretiers couchés sur des sacs à moins de 10 mètres des rails, dans le quartier usine de Thiaroye Sur Mer. Ici, tous les jours, les charretiers côtoient la mort.

« À la veille de la Tabaski, le train a sectionné les jambes et les bras d'un charretier du nom de Kara », rapporte Adama Thioune qui vit à Thiaroye Usine, depuis une trentaine d'années. L'échange réveille en lui des flots d'incidents qui auraient viré à la catastrophe, dans cette zone habitée amis coincée entre les usines, les rails et la mer.

Lui, comme d'autres habitants de Thiaroye, est habitué à voir des images des sapeurs-pompiers qui débarquent sans crier gare et qui délimitent un périmètre de sécurité pour une décontamination.

« Il n'y a pas longtemps, cette voie a été fermée à la circulation pour une opération de décontamination aux abords des rails. Un train avait déraillé et déversé des produits toxiques », raconte Abdoulaye Guèye.

Le bout de cette grande artère est un cul de sac formé par des usines de fabrication de boisson, de la verrerie, des dépôts, entrepôts, les Câbleries du Sénégal, des unités de transformation de poisson. Dans ce coin, on s'accommode de la dégradation du cadre de vie. Peu de personnes n'élèvent la voix contre la concentration des usines.

« Nous demandons aux usines de faire encore plus d'efforts dans la dépollution, dans la décontamination du sol. Il y a un travail qui se fait », nous souffle le chef de quartier de Thiaroye Usine, Abdoulaye Guèye.

En contrebas des rails, derrière la maison du chef de quartier, des carcasses de véhicule, des moteurs, des cadrans forment des monts de ferraille sur un sol couvert d'huile noire.

Entre des épaves, sous un hangar, deux teinturiers étalent les pagnes, les eaux violettes qui coulent sur une petite rigole se jettent dans une zone basse envahie par des plantes aquatiques.

« La chance de Thiaroye, c'est la mer. Pourtant, durant l'hivernage, il est impossible de circuler, les routes étant entrecoupées », s'indigne un fonctionnaire à la retraite sous le couvert de l'anonymat.

Les belles cités de Thiaroye sur Mer, Thiaroye Azur ont perdu leur lustre au fil des décennies. Le sol est devenu le lit de toutes les pollutions.

Le mal est plus profond et a atteint le Maastrichtien c'est-à-dire, la nappe riche en eau. « La Sones a cessé de faire des prélèvements sur la nappe de Thiaroye à cause des pollutions », rapporte le Professeur Seydou Niang, du laboratoire des eaux usées de l'Ifan.

Au Sud de Thiayoye, au bord de la route nationale, se trouve l'usine Senchim. Elle est isolée comme des bâtiments en construction.

À partir de l'extérieur, on aperçoit les toitures rouillées des hangars. Les unités ne tournent plus du moins pas en plein régime. Cet arrêt n'efface pas les séquelles. À l'entrée du quartier Famara Ibrahima Sagna, un chef de famille, revenu du sport, prend de l'air, sur son perron.

Il est témoin de plusieurs activités de mobilisation des populations contre les usines. Il pointe sa main sur une belle villa. « La maison là-bas appartenait à l'ancien Directeur des ressources humaines de la Poste. Il l'a vendue pour aller habiter ailleurs afin d'épargner sa famille du drame silencieux », avance Serigne Dieng.

Au fur et à mesure que nous parcourons les ruelles sinueuses et sableuses du quartier Famara Ibrahima Sagna, plus nous croisons des victimes de la pollution comme El Hadj Coumba Ngom, reconverti dans la vente de foin.

Sa maison jouxte le mur de Senchim. « Mon médecin traitant a été clair avec moi. Il m'a dit qu'il ne me donnera que des calmants.

Chaque 15 jours, je suis obligé d'acheter des médicaments. Je suis convaincu que beaucoup de personnes décédées dans ce quartier, ont contracté la maladie à cause de la pollution », confesse le vieux El Hadji Coumba Ngom, le cœur lourd.

Habillé d'un polo bleu, la chevelure rase, le jeune Matar Nguer qui nous a rejoints confirme les complaintes du vieux Ngom. Lui et des jeunes du quartier ont été sur le front pour la délocalisation de cette usine depuis des décennies.

Le site a changé plusieurs fois de nom sans qu'il ne cesse d'émettre des particules nuisibles à la santé humaine et à l'environnement.

« Ma maman a les tiroirs de sa coiffeuse remplis de médicaments. Tout le monde souffre de maladies pulmonaires, à Thiaroye. Plus vous prenez de l'âge, plus ces pathologies se révèlent », constate Matar Nguer.

Des maisons sur les pipelines de la Sar

La maison de Assane Diop est à la frontière entre la cité Famara Ibrahima Sagna bien aménagée et le village de traditionnel de Thiaroye. Les deux zones d'habitations sont séparées par les rails. Cette zone est parcourue par des pipelines de la Société africaine de raffinage (Sar).

Les déraillements des trains sont réguliers dans cette zone où sont enfouies les conduites d'hydrocarbures. « Il y a quelques semaines, de l'acide a été déversée sur les rails. Tous ceux qui vivaient à proximité étaient délogés.

Des produits chimiques échappent des wagons du train et polluent la zone. À cela, nous pouvons ajouter des maisons construites sur les conduites de la Sar. Il y a des habitants qui perforent les conduites pour chiffonner du carburant.

Le jour où ça va exploser, il y aura une catastrophe. On dit que Thiaroye est assis sur une bombe, ce n'est pas exagéré », semble se résigner Assane Diop qui a servi dans le domaine maritime pendant des années avant de prendre sa retraite.

Aujourd'hui, il regrette d'être contraint de passer sa vie en sursis dans cette cité polluée. « Lorsque j'achetais cette parcelle, on m'avait dit que les rails seront délocalisés », raconte-t-il. Plus de trente ans après, les trains continuent de passer laissant sur son itinéraire des produits dangereux.

Mais dans ce quartier, le temps de la résignation est révolu. La lutte pour la survie a donné naissance à une floraison d'associations et un collectif qui se battent pour sauver ce qui peut l'être avant qu'une catastrophe ne se produise.

Restructurer pour prévenir une tragédie

La mobilisation se généralise pour réduire les risques de catastrophes dans « Le Thiaroye ». Cette structure fédère toutes les associations qui œuvrent pour la prévention ou la réduction des conséquences écologiques.

Des actions sont programmées dans les prochains jours pour sensibiliser davantage les autorités sur les dangers qu'encourent les habitants de Thiaroye.

« Cette zone est assise sur une bombe. Nous avons la pollution des usines, les déversements des produits toxiques. Un étranger ne parvient pas à respirer correctement à la Cité Famara Ibrahima Sagna.

De Ngagne Diaw à Thiaroye Azur, en passant par Thiaroye sur Mer, nous avons mis en place un collectif pour la restructuration du quartier dans sa globalité dans le projet de dépollution de la baie de Hann. », informe Mansour Guèye, le chef du quartier Famara Ibrahima Sagna.

QUAI DE PÊCHE DE THIAROYE

Une pollution diffuse

Les pêcheurs d'ici ont un mal qu'ils désignent en un mot : pollution. Ils crient leur mécontentement causé par la rareté de la ressource halieutique. Ils en veulent aux industries, mais également aux gros navires de pêche qu'ils accusent d'émission de substances toxiques pour la faune marine.

Il n'y a pas eu beaucoup de monde pour se plaindre des rayons ardents du soleil. La déclinaison du rayonnement de l'astre diurne gagne en verticalité, piquant sur une plage déserte. Deux jeunes garçons, torse nu, osent se rejeter à l'eau.

La dermatose, qui a fait couler bien d'encre et de salive, ne les inquiète guère. Au premier coup d'œil, il n'y a rien qui puisse faire tilt.

Le sable est toujours aussi blanc que d'habitude et le fraîchin embaume l'air. Par endroit, des récipients en plastique hors d'usage jonchent le sol. Rien qui sort du décor habituel.

Cependant, il y a une unanimité autour de la pollution sur cette côte. Les pêcheurs vivent cette situation de plein fouet. Sans distinguer les types de pollutions auxquelles la côte, à hauteur de Thiaroye Sur Mer, est confrontée, ils en mesurent néanmoins toutes les conséquences.

Assis sur un banc en béton, le dos tourné à l'océan, Bakari Camara, les cheveux poivre-sel, regrette une belle époque. Celle où la ressource était abondante, accessible et de bien meilleure qualité. Il est aujourd'hui âgé de 64 ans.

Cet homme à l'élocution lente n'a jamais pratiqué un métier autre que la pêche. Pour davantage saisir l'ampleur de la pollution de la zone, il se remémore une « période des vaches grasses » qui parait assez éloignée. « Il fut un temps où des bancs de poissons nobles arrivaient jusqu'à quelques mètres de la plage.

Nous les prenions dans nos filets sans aucune difficulté. Je me souviens des nuits où, après avoir dîné, je venais faire de belles prises rien qu'avec un filet de pêche. Je donnais la capture à ma mère qui, le lendemain, l'écoulait au marché. Mais cela est révolu depuis fort longtemps », déplore-t-il.

Échouage en masse des poissons

Mais cela est d'autant plus inquiétant qu'il arrive que des poissons échouent en masse. Selon Badara Diagne, riverain, fabricant de pirogue et pêcheur à ses heures perdues, il se produit souvent un phénomène inexpliqué.

« Parfois, la plage devient subitement mousseuse. Cette situation entraîne la mort de beaucoup de poissons », informe-t-il, sous le regard acquis de ses frères.

Gros navires et industries indexés

Bakari Camara a son explication. Il incrimine, sans retenue, les gros navires de pêche et les cargaisons marchandes.

« Ces bateaux qui viennent pêcher ou qui passent par ici pour rejoindre le Port de Dakar, larguent des substances à l'origine de la rareté de la ressource. Avec leur gros moteur, ils rejettent des gaz et des fluides néfastes.

Et voilà maintenant que cela a entraîné la migration de beaucoup d'espèces », soutient-il. En effet, le vieil homme se souvient du grand nid de reproduction qu'était la zone de Yarakh. Selon lui, il faut maintenant faire beaucoup de kilomètres pour espérer voir la ressource halieutique.

Il est loin d'être le seul à incriminer ces gros bateaux. D'ailleurs, ces derniers, visibles au large, semblent dessiner un alignement parfait tel une ligne pointillée. Assis sous l'ombre d'une assez grande embarcation en bois, de jeunes pêcheurs les lorgnent au loin.

Gorgui Wade est l'un d'eux. La mine sévère, il troque du tabac en attendant une énième tasse de thé. « Ils s'adonnent à une surpêche et ne respectent pas les conventions établies. Ils gaspillent énormément, alors que nous, petits pêcheurs, peinons à attraper des poissons », dit-il.

Gorgui Wade soutient également que certaines conduites d'évacuation drainent des eaux usées sur la plage. « Ces branchements viennent des usines environnantes qui participent aussi à la pollution de l'eau et ainsi à la raréfaction des poissons.

Mais il y a le fait que les eaux des bassins de rétention sont déversées ici. En fait, Thiaroye est pollué de toute part », déclare-t-il. En outre, il déplore la floraison de dépotoirs sauvages. Sur ce point, il impute la responsabilité à l'État, mais surtout aux riverains.

« Le fait que cette zone d'habitation ne soit pas aménagée en est pour beaucoup. Les rues sont exiguës à telle enseigne qu'elles ne permettent pas le passage des camions de ramassage d'ordures.

Malheureusement, nous avons tous ce mauvais réflexe de tout déverser dans l'océan, alors que c'est une source qui nous nourrit. C'est notre gagne-pain », regrette-t-il, expliquant ainsi pourquoi les poissons ont déserté la zone.

À quelques centaines de mètres de Gorgui Wade, un autre groupe d'adolescents embarque à bord d'une pirogue motorisée.

Sur fond sonore, il fait du vrombir l'engin, s'occupant à positionner un large filet pour espérer capturer quelques poissons.

Cela contraste avec le discours peu reluisant de leurs aînés sur la rareté de la ressource. Mais selon Gorgui Wade, en ces temps-ci, rien n'est moins sûr que de faire de belles prises. « Ils n'auront que des fretins. Pas plus », prédit-il.

 

Plus de: Le Soleil

à lire

AllAfrica publie environ 700 articles par jour provenant de plus de 130 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.